Mais huit jours plus tard la coopération de Lucien fut ardente, énergique. Comme chez tant d'autres la défiance républicaine fut assoupie par l'appât des honneurs et des richesses.

On a prétendu que je n'avais été pour rien dans ces trames salutaires; que j'avais louvoyé, mais que j'en avais recueilli les fruits avec une grande souplesse. Certes, le moment où j'écris n'est pas favorable pour revendiquer l'honneur d'avoir contribué à élever Bonaparte; mais j'ai promis la vérité, et j'éprouve à la dire une satisfaction qui l'emporte sur les calculs de l'amour-propre et sur tous les désappointemens de l'espoir trompé.

La révolution de Saint-Cloud aurait échoué si je lui avais été contraire; je pouvais égarer Sieyes, donner l'éveil à Barras, éclairer Gohier et Moulins; je n'avais qu'à seconder Dubois de Crancé, le seul ministre opposant, et tout croulait. Mais il y aurait eu stupidité de ma part à ne pas préférer un avenir à rien du tout. Mes idées étaient fixées. J'avais jugé Bonaparte seul capable d'effectuer les réformes politiques impérieusement commandées par nos mœurs, nos vices, nos écarts, nos excès, nos revers et nos funestes divisions.

Certes, Bonaparte était trop rusé pour me dévoiler tous ses moyens d'exécution et se mettre à la merci d'un seul homme. Mais il m'en dit assez, pour amorcer ma confiance, pour me persuader, et je l'étais déjà que les destinées de la France étaient dans ses mains.

Dans deux conférences chez Réal, je ne lui dissimulai pas les obstacles qu'il avait à vaincre. Ce qui le préoccupait, je le savais: c'était d'avoir à combattre l'exaltation républicaine à laquelle il ne pouvait opposer que des modérés ou des baïonnettes. Lui-même me parut alors, politiquement parlant, au-dessous de Cromwell; il avait d'ailleurs à craindre le sort de César, sans en avoir ni le brillant ni le génie.

Mais, d'un autre côté, quelle différence entre lui, Lafayette et Dumouriez! Tout ce qui avait manqué à ces deux hommes d'épée de la révolution, il le possédait pour la maîtriser ou s'en emparer.

Déjà tous les partis semblaient immobiles et dans l'attente devant lui. Son retour, sa présence, sa renommée, la foule de ses adhérens, son immense crédit dans l'opinion publique, inspiraient des inquiétudes aux amans ombrageux de la liberté et de la république. Les deux Directeurs, Gohier et Moulins, devenus leur espoir, s'efforçaient de le captiver à force d'égards et de témoignages de confiance. Ils proposèrent à leurs collègues de lui déférer le commandement de l'armée d'Italie. Sieyes s'y opposa; Barras dit qu'il y avait assez bien fait ses affaires pour n'avoir pas besoin d'y retourner. Ce propos, qui lui fut rendu, lui donna sujet de venir au Directoire provoquer une explication. Là, son ton ferme et élevé fit voir qu'il était au-dessus de la crainte. Gohier, président du Directoire, lui laissant le choix d'une armée, il répondit froidement à ses instances. Je vis bien qu'il balançait s'il ferait sa révolution avec Barras ou avec Sieyes.

Ce fut alors que je lui fis sentir la nécessité d'agir au plus vite, en le portant à se défier de Sieyes et à se rapprocher de Barras, tant j'aurais voulu qu'il l'associât à sa politique. «Ayez Barras, lui dis-je; soignez le parti militaire, paralysez Bernadotte, Jourdan, Augereau, et entraînez Sieyes.» Je crus un moment que mes insinuations et celles de Réal triompheraient de son éloignement pour Barras; il fut même jusqu'à nous promettre de lui faire des ouvertures ou d'en recevoir. Nous avertîmes Barras, qui lui envoya une invitation à dîner pour le lendemain: c'était le 8 brumaire. Le soir, Réal et moi nous allâmes attendre Bonaparte chez lui, pour savoir le résultat de sa conférence avec Barras. Nous y trouvâmes Talleyrand et Roederer. Sa voiture ne tarde pas à se faire entendre: il paraît. «Eh bien! nous dit-il, savez-vous ce que veut votre Barras? Il avoue bien qu'il est impossible de marcher dans le chaos actuel: il veut bien un président de la république; mais c'est lui qui veut l'être. Quelle ridicule prétention! Et il masque son désir hypocrite en proposant d'investir de la magistrature suprême, devinez qui? Hédouville, vraie mâchoire. Cette seule indication ne vous prouve-t-elle pas que c'est sur lui-même qu'il veut appeler l'attention? Quelle folie! Il n'y a rien à faire avec un tel homme.»

Je convins qu'il n'y avait là rien de faisable; mais je dis que je ne désespérais pourtant pas de faire sentir à Barras qu'il y aurait moyen de s'entendre pour sauver la chose publique; que nous irions, Réal et moi, lui reprocher sa dissimulation et son peu de confiance; que nous l'amenerions vraisemblablement à des dispositions plus raisonnables, en lui démontrant qu'ici la ruse était hors de saison, et qu'il ne pourrait rien faire de mieux que d'associer ses destinées à celles d'un grand homme. «Nous nous faisions fort, ajoutâmes-nous, de l'amener à notre suite.» Eh bien! faites, dit-il. En effet; nous courûmes chez Barras. Il nous dit d'abord qu'il était tout simple qu'il cherchât et voulût des garanties que Bonaparte éludait sans cesse; nous l'effrayâmes, en lui faisant le tableau véridique de l'état des choses et de l'ascendant qu'exerçait déjà le général sur tout le gouvernement. Il en convint et nous promit d'aller dès le lendemain, de bonne heure, se mettre à sa disposition. Il tint parole, et parut persuadé, à son retour, qu'on ne pourrait rien entreprendre sans lui.

Mais déjà Bonaparte s'était décidé pour Sieyes; il avait pris avec lui des engagemens; d'ailleurs, nouant des fils de tous côtés, il était le maître de choisir l'intrigue la plus utile à sa politique et à son ambition. D'un côté, il circonvenait Gohier et Moulins; de l'autre, il tenait Barras en suspens, Sieyes et Roger-Ducos enchaînés. Moi-même, je ne fus plus guères instruit de ses intentions et de ses opérations que par Réal, qui servait, pour ainsi dire, entre Bonaparte et moi, de garantie mutuelle.