A compter du 9 brumaire, la conjuration se développa rapidement: chacun fit des recrues. Talleyrand donna Sémonville, et, parmi les généraux marquant, Beurnonville et Macdonald. Parmi les banquiers, on eut Collot; il prêta deux millions, ce qui fit voguer l'entreprise. On commença sourdement à pratiquer la garnison de Paris, entre autres deux régimens de cavalerie qui avaient servi en Italie, sous Bonaparte. Lannes, Murat et Leclerc furent employés à gagner les chefs des corps, à séduire les principaux officiers. Indépendamment de ces trois généraux, de Berthier et de Marmont, on put compter bientôt sur Serrurier et sur Lefèvre; on s'assura de Moreau et de Moncey. Moreau, avec une abnégation dont il eut ensuite à se repentir, avoua que Bonaparte était l'homme qu'il fallait pour réformer l'État; il le désigna, de son propre mouvement, pour jouer le premier rôle qu'on lui avait destiné, et pour lequel il n'avait lui-même ni vocation ni assez d'énergie politique.
De son côté, le plus actif et le plus adroit des conjurés, Lucien, secondé par Boulay de la Meurthe et par Régnier, se concertait avec les députés les plus influens dévoués à Sieyes. Dans ces conciliabules figuraient Chazal, Frégeville, Daunou, Lemercier, Cabanis, Lebrun, Courtois, Cornet, Fargues, Baraillon, Villetard, Goupil-Préfeln, Vimar, Bouteville, Cornudet, Herwyn, Delcloy, Rousseau, Le Jarry.
Les conjurés des deux Conseils délibéraient sur le mode le plus convenable et le plus sûr d'exécution, quand Dubois de Crancé alla dénoncer la conjuration aux Directeurs Gohier et Moulins, demandant qu'on fit arrêter sur-le-champ Bonaparte, et se chargeant de présider lui-même à l'accomplissement de tout ordre du Directoire à cet effet. Mais les deux Directeurs se croyaient tellement sûrs de Bonaparte, qu'ils se refusèrent d'ajouter foi aux informations du ministre de la guerre. Ils exigèrent de lui des preuves, avant de s'ouvrir à Barras et de prendre aucune mesure. Ils voulaient des preuves, et l'on conspirait tout haut, ainsi que cela se pratique en France. On conspirait chez Sieyes, chez Bonaparte, chez Murat, chez Lannes, chez Berthier; on conspirait dans les sallons des inspecteurs du Conseil des anciens, et chez les principaux membres des commissions. Ne pouvant persuader ni Gohier, ni Moulins, Dubois de Crancé leur dépécha au Luxembourg un agent de police au fait de la trame, et qui la leur révéla toute entière. Gohier et Moulins, après l'avoir entendu, le mettent en charte privée, pour conférer sur ses révélations. Cet homme, inquiet d'un procédé dont il ne conçoit pas le motif, troublé, assiégé de terreur, s'évade par une fenêtre et vient me tout divulguer. Son évasion et mes contre-mines effacent bientôt auprès des deux Directeurs l'impression qu'avait faite la démarche de Dubois de Crancé, dont j'avertis Bonaparte.
Aussitôt l'impulsion est donnée. Lucien réunit Boulay, Chazal, Cabanis, Émile Gaudin, et assigne à chacun son rôle. C'est dans la maison de campagne de Mme Récamier, près Bagatelle, que Lucien va combiner les mesures législatives qui doivent coïncider avec l'explosion militaire. La présidence du Conseil des cinq cents, dont il est investi, est un des principaux leviers sur lesquels s'appuie la conjuration. Deux fortes passions agitaient alors Lucien: l'ambition et l'amour. Eperdûment épris de Mme Récamier, femme pleine de douceur et de charmes, il se croyait d'autant plus malheureux, qu'ayant touché son cœur, il ne pouvait soupçonner la cause de ses rigueurs désolantes. Dans le tumulte de ses sens et dans son délire, il ne perdit rien de son activité et de son énergie politique. Celle qui possédait son cœur put y tout lire et fut discrète.
On avait aussi arrêté que pour mieux couvrir et masquer la trame, on donnerait à Bonaparte, par souscription, un banquet solennel où seraient appelés l'élite des autorités premières et des députés pris dans les deux partis. Le banquet eut lieu; mais dépourvu de gaîté et sans enthousiasme; il y régna un froid morne, un air de contrainte; les partis s'observaient. Bonaparte, embarrassé de son rôle, s'éclipsa de bonne heure, laissant les convives en proie à leurs réflexions. D'accord avec Lucien, Bonaparte eut, dès le 15 brumaire, avec Sieyes, une entrevue dans laquelle furent discutées les dispositions pour la journée du 18. Il s'agissait de faire disparaître le Directoire et de disperser le Corps législatif, mais sans violences, par des voies en apparence légales; bien entendu, avec l'emploi de toutes les ressources de la supercherie et de l'audace. On arrêta d'ouvrir le drame par un décret du Conseil des anciens, ordonnant la translation du Corps législatif à Saint-Cloud. Le choix de Saint-Cloud pour la réunion des deux Conseils avait surtout pour objet d'écarter toute possibilité de mouvement populaire, et de donner la faculté de pouvoir faire agir les troupes d'une manière plus sûre, hors du contact de Paris. En conséquence de ce qui fut arrêté entre Sieyes et Bonaparte, le conseil intime des principaux conjurés, tenu à l'hôtel de Breteuil, donna, le 16, au président du Conseil des anciens, Lemercier, ses dernières instructions. Elles avaient pour objet d'ordonner une convocation extraordinaire dans la salle des Anciens, aux Tuileries, pour le 18, à dix heures du matin. Le signal fut donné aussitôt à la commission des inspecteurs du même Conseil, présidée par le député Cornet.
L'article 3 de la constitution donnait le pouvoir au Conseil des anciens de transférer les deux Conseils hors de Paris. C'était un coup d'état déjà proposé à Sieyes par Baudin des Ardennes avant même l'arrivée de Bonaparte. Baudin était alors président de la commission des inspecteurs des Anciens et membre influent du Conseil; il avait eu, en 1795, une grande part à la rédaction de la constitution; mais, dégoûté de son ouvrage, il entrait dans les vues de Sieyes. Il s'était aperçu toutefois qu'il fallait un bras pour agir, c'est-à-dire un général capable de diriger la partie militaire d'un événement qui pouvait prendre un caractère grave. On en avait ajourné l'exécution. A la nouvelle du débarquement du Bonaparte, Baudin, frappé de l'idée que la Providence envoyait l'homme que lui et son parti cherchaient en vain, mourut dans la nuit même abîmé dans la joie. Le député Cornet venait de lui succéder dans la présidence de la commission des inspecteurs des Anciens devenue le principal foyer de la conjuration: il n'avait ni le talent ni l'influence de Baudin des Ardennes; mais il y suppléa par un grand zèle et beaucoup d'activité.
Ce qu'il importait, c'était de neutraliser Gohier, président du Directoire. Or, pour le mieux abuser, Bonaparte l'engage à dîner chez lui le 18, avec sa femme et ses frères. D'un autre côté, il fait inviter à déjeuner, pour le même jour, à huit heures du matin, les généraux et les chefs des corps; annonçant aussi qu'il recevra la visite et les hommages des officiers de la garnison et des adjudans de la garde nationale qui sollicitaient en vain d'être admis en sa présence depuis son retour.
Un seul obstacle inquiétait, c'était l'intégrité du président Gohier, qui, désabusé à temps, pouvait réunir autour de lui tout le parti populaire et les généraux opposés à la conjuration. A la vérité, j'avais les yeux ouverts. Toutefois, pour plus de sûreté, on imagina d'attirer le président du Directoire dans un piège. A minuit, Mme Bonaparte lui fait remettre par son fils, Eugène Beauharnais, l'invitation amicale de venir déjeuner chez elle avec sa femme, à huit heures du matin. «Elle a, lui écrit-elle, des choses» essentielles à lui communiquer. «Mais l'heure parait suspecte à Gohier, et, après le départ d'Eugène, il décide que sa femme se rendra seule à l'invitation.
Déjà Cornet, qui préside à la commission des Anciens, fait procéder mystérieusement dans ses bureaux à la convocation clandestine, pour cinq heures du matin, des membres qui sont dans le secret de la conjuration, ou sur lesquels, on peut compter. Les deux commissions de l'un et de l'autre Conseil étaient en permanence. La convocation ostensible des députés des Anciens fut faite pour dix heures du matin, et la convocation des députés des Cinq cents pour midi. Ce dernier Conseil allait se trouver dans l'obligation de lever la séance après la simple lecture du décret de translation dont le vote était assuré aux Anciens. J'avais tout disposé pour être averti à temps de ce qui se passerait, soit aux commissions, soit chez Bonaparte, soit au Directoire. A huit heures du matin, j'apprends que le président de la commission des Anciens, après avoir formé, par sa convocation extraordinaire, une majorité factice, vient, à la suite d'une harangue boursoufflée où il a représenté la république dans le plus grand péril, de faire la motion de transférer à Saint-Cloud le Corps législatif, et de déférer à Bonaparte le commandement en chef des troupes. On m'annonce en même temps que le décret va passer. Je monte aussitôt dans ma voiture; je vais d'abord aux Tuileries; là j'apprends que le décret est rendu, et vers les neuf heures j'arrive à l'hôtel du général Bonaparte, dont la cour était déjà occupée militairement. Toutes les avenues étaient remplies d'officiers et de généraux, et l'hôtel n'était point assez vaste pour contenir la foule des amis et des adhérens. Tous les corps de la garnison de Paris et de la division avaient envoyé des officiers prendre ses ordres. J'entrai dans le cabinet ovale où se tenait Bonaparte; il attendait impatiemment avec Berthier et le général Lefèvre, la résolution du Conseil des anciens. Je lui annonçai que le décret de translation qui lui déférait le commandement en chef venait d'être rendu et qu'il allait lui être apporté à l'instant même. Je lui réitérai mes protestations de dévouement et de zèle, en le prévenant que je venais de faire fermer les barrières, d'arrêter le départ des courriers et des diligences. «Tout cela est inutile, me dit-il, en présence de plusieurs généraux qui entraient; vous le voyez, l'affluence des citoyens et des braves accourant autour de moi vous dit assez que c'est avec et pour la nation que j'agis; je saurai faire respecter le décret du Conseil et maintenir la tranquillité publique.» A l'instant même, Joséphine survient et lui annonce d'un air contrarié que le président Gohier envoie sa femme, mais qu'il ne viendra pas lui-même. «Qu'on lui fasse écrire, par Mme Gohier, de venir au plus vîte,» s'écrie Bonaparte. Peu de minutes après, arrive le député Cornet, tout fier de remplir auprès du général les fonctions de messager d'état. Il lui apportait le décret qui remettait dans ses mains le sort de la république.
Bonaparte, sortant aussitôt de son cabinet, fait connaître à ses adhérens le décret qui l'investit du commandement en chef; puis, se mettant à la tête des généraux, des officiers supérieurs et de 1,500 chevaux de la garnison de Paris, que vient de lui amener Murat, il se met en marche vers les Champs-Élysées, après m'avoir recommandé d'aller savoir le parti que prendrait le Directoire, en recevant le décret de translation.