Enfin, vers la mi-décembre, les trois consuls et les deux commissions législatives se réunirent dans l'appartement de Bonaparte. Les conférences s'ouvraient à neuf heures du soir et se prolongeaient jusque bien avant dans la nuit. Daunou était chargé de la rédaction. Sieyes à la première séance ne dit mot; pressé et à force d'instances, il donna ensuite pièces à pièces ses théories renfermées dans des cahiers différens. Avec un ton d'oracle, il déroula successivement les bases de sa constitution chérie. Elle créait un Tribunal composé de cent membres appelés à discuter les lois; un Corps législatif plus nombreux appelé à les admettre ou à les rejeter par le vote sans discussion orale; et enfin un Sénat composé de membres élus à vie, avec la mission plus importante de veiller à la conservation des lois et des constitutions de l'État. Toutes ces bases, contre lesquelles Bonaparte ne fit aucune objection sérieuse, furent successivement adoptées. Quant au gouvernement, Sieyes lui donnait l'initiative des lois, et créait, à cet effet, un Conseil d'état chargé de mûrir, de rédiger les projets et les réglemens de l'administration publique. On savait que le gouvernement de Sieyes devait se terminer en pointe, en une espèce de sommité monarchique plantée sur des bases républicaines, idée dont il était entiché depuis long-temps; on attendait avec une curiosité attentive et même impatiente qu'il découvrît enfin le chapiteau de son édifice constitutionnel. Que proposa Sieyes? un grand électeur à vie choisi par le Sénat conservateur, siégeant à Versailles, représentant la majorité de la nation, avec six millions de revenus, trois mille hommes pour sa garde, et n'ayant d'autres fonctions que de nommer deux consuls, celui de la paix et celui de la guerre, tous deux indépendans l'un de l'autre dans l'exercice de leurs fonctions.
Et ce grand électeur, en cas de mauvais choix, pouvait être absorbé par le Sénat qui était investi du droit d'appeler dans son sein, sans en donner les motifs, tout dépositaire de l'autorité publique, les deux consuls et le grand électeur lui-même; devenu membre du Sénat, ce dernier n'aurait plus eu aucune part directe à l'action du gouvernement.
Ici Bonaparte ne put y tenir; se levant et poussant un éclat de rire, il prit le cahier des mains de Sieyes et sabra d'un trait de plume ce qu'il appela tout haut des niaiseries métaphysiques. Sieyes, qui d'ordinaire boudait au lieu de résister aux objections, défendit pourtant son grand électeur, et dit qu'après tout un roi ne devait pas être autre chose. Bonaparte répliqua avec vivacité qu'il prenait l'ombre pour le corps, l'abus pour le principe; qu'il ne pouvait y avoir dans le gouvernement aucun pouvoir d'action sans une indépendance puisée et définie dans la prérogative; il fit encore plusieurs objections concertées et préparées, auxquelles Sieyes répondit mal; et s'échauffant de plus en plus, il finit par cette apostrophe: «Comment avez-vous pu croire, citoyen Sieyes, qu'un homme d'honneur, qu'un homme de talent et de quelque capacité dans les affaires voulût jamais consentir à n'être qu'un cochon à l'engrais de quelques millions dans le château royal de Versailles?» Égayés par cette sortie, les membres de la conférence s'étant pris à rire, Sieyes, qui avait déjà montré de l'indécision, resta confondu et son grand électeur fut coulé à fond.
Il est certain que Sieyes cachait des vues profondes dans cette forme ridicule de gouvernement, et que s'il l'eût fait adopter il en serait resté l'arbitre. C'est lui vraisemblablement que le Sénat eût nommé grand électeur, et c'est lui qui eût nommé Bonaparte, consul de la guerre, sauf à l'absorber en temps opportun. Par là tout serait resté dans ses mains, et il lui eût été facile, en se faisant absorber lui-même, de faire appeler tel autre personnage à la tête du gouvernement, et de transformer, par une transition adroitement préparée, un pouvoir exécutif électif en royauté héréditaire, pour telle dynastie qu'il lui eût convenu d'établir dans l'intérêt d'une révolution dont il était le hyérophante.
Mais sa marche tortueuse et suspecte amena la vive résistance du consul, à laquelle il aurait dû s'attendre; et de là le renversement de ses projets. Toutefois il n'avait pas négligé de se ménager, comme on le verra bientôt, une retraite sûre à l'abri des coups de la fortune.
Il ne suffisait pas d'écarter le projet de Sieyes; il fallait encore que les adhérens, les conseillers intimes du général-consul fissent passer un mode quelconque de gouvernement pour rester les maîtres du pouvoir. Tout était prêt. Néanmoins, malgré la retraite personnelle de Sieyes, on vit revenir à la charge le parti qui, attaché à ses conceptions en désespoir de cause, proposa l'adoption des formes purement républicaines. On mit alors en avant et on leur opposa la création d'un président à l'instar des États-Unis, pour dix ans, libre dans le choix de ses ministres, de son Conseil d'état et de tous les agens de l'administration. D'autres, aussi appostés, furent d'avis de déguiser la magistrature unique de président; et, à cet effet, ils offrirent de concilier les opinions diverses, en composant un gouvernement de trois consuls, dont deux, ne seraient que des conseillers nécessaires.
Mais quand on voulut faire décider qu'il y aurait un premier consul investi du pouvoir suprême, ayant le droit de nomination et de révocation à tous les emplois, et que les deux autres consuls auraient voix consultative seulement, les objections s'élevèrent. Chazal, Daunou, Courtois, Chénier, et d'autres encore y invoquèrent des limites constitutionnelles; ils représentèrent que si le général Bonaparte s'emparait de la dignité de magistrat suprême sans élection préalable, il dénoterait l'ambition d'un usurpateur, et justifierait l'opinion de ceux qui prétendaient qu'il n'avait fait la journée du 18 brumaire qu'à son profit. Faisant pour l'écarter un dernier effort, ils lui offrirent la dignité de généralissime avec le pouvoir de faire la guerre ou la paix, et de traiter avec les puissances étrangères. «Je veux rester à Paris, reprit Bonaparte avec vivacité et en se rongeant les ongles; je veux rester à Paris, je suis consul.» Alors Chénier rompant le silence, parla de liberté, de république, de la nécessité de mettre un frein au pouvoir, insistant avec force et courage pour l'adoption de la mesure de l'absorption au Sénat. «Cela ne sera pas! s'écria Bonaparte en colère et frappant du pied; il y aura plutôt du sang jusqu'aux genoux!...» A ces mots qui changeaient en drame une délibération jusqu'alors mesurée, chacun resta interdit, et la majorité enlevée remit le pouvoir, non à trois consuls, le deuxième et troisième n'ayant que voix consultative, mais à un seul nommé pour dix ans, rééligible, promulguant les lois, nommant et révoquant à volonté tous les agens de la puissance exécutive, faisant la paix ou la guerre, et enfin, se nommant lui-même. En effet, Bonaparte, évitant de faire du Sénat une institution préalable, ne voulut pas même être premier consul par le fait des sénateurs.
Soit dépit, soit orgueil, Sieyes refusa d'être l'un des consuls accessoires; on s'y attendait, et le choix qui déjà était fait, in petto, par Bonaparte, tomba sur Cambacérès et sur Lebrun, de nuance politique différente. L'un conventionnel, ayant voté la mort, avait embrassé la révolution dans ses principes ainsi que dans ses conséquences, mais en froid égoïste; l'autre, nourri dans les maximes du despotisme ministériel, sous le chancelier Maupeou dont il fut le secrétaire intime, tenant peu aux théories, ne s'attachait guères qu'à l'action du pouvoir; l'un, impuissant défenseur des principes de la révolution et de ses intérêts, penchait pour le retour des distinctions, des honneurs et des abus; l'autre était un avocat plus chaud, plus intègre, de l'ordre social, des mœurs et de la foi publique. Tous deux étaient éclairés, et probes quoique avides.
Quant à Sieyes, nommé sénateur, il concourut avec Cambacérès et Lebrun à organiser le Sénat, dont il fut le premier président. En récompense de sa docilité à laisser tomber le timon des affaires dans les mains du général-consul, on lui décerna la terre de Crosne, don magnifique d'un million, outre vingt-cinq mille livres de rentes comme sénateur, et indépendamment de son pot-de-vin directorial de six cent mille francs, qu'il appelait sa poire pour la soif. Déconsidéré dès-lors et anéanti dans de mystérieuses sensualités, il fut annullé politiquement.
Un décret du 20 novembre portait que les deux précédens Conseils législatifs se rassembleraient de plein droit en février 1820. Pour mieux éluder ce décret dont l'exécution eût compromis le consulat, on soumit la nouvelle constitution à l'acceptation du peuple français. Il ne s'agissait plus de le réunir en assemblées primaires, en consacrant de nouveau le principe de la démocratie, mais d'ouvrir dans toutes les administrations et chez les officiers publics des registres sur lesquels les citoyens devaient inscrire leurs votes. Ces votes s'élevèrent à trois millions et plus, et je puis affirmer qu'il n'y eut dans le recensement aucune fraude, tant la révolution de brumaire était reçue favorablement par la grande majorité des Français.