Neuf fois en moins de sept ans, depuis la chute de l'autorité royale, la nation avait vu le gouvernail changer de main et le vaisseau de l'État se jeter sur de nouveaux écueils. Cette fois le pilote inspira généralement plus de confiance. On le jugeait ferme et habile, et son gouvernement se rapprochait d'ailleurs des formes de la stabilité.

Du jour où Bonaparte se déclara premier consul et fut reconnu comme tel, il jugea que son règne datait réellement de cette époque et il ne le dissimula point dans l'action intérieure de son gouvernement. On vit le républicanisme perdre chaque jour de sa sombre austérité, et les conversions se multiplier en faveur de l'unité du pouvoir.

Le consul nous persuadait et nous nous persuadions volontiers que cette unité nécessaire dans le gouvernement ne porterait aucune atteinte à l'œuvre républicaine; et, en effet, jusqu'à la bataille de Marengo les formes de la république subsistèrent; on n'osa pas s'écarter du langage et de l'esprit de ce gouvernement. Bonaparte, premier consul, s'astreignit à ne paraître en effet que le magistrat du peuple et le chef des soldats.

Il prit les rênes du gouvernement le 25 décembre, et son nom fut désormais à la tête des actes publics, innovation inconnue depuis la naissance de la république. Jusqu'alors les chefs de l'État avaient habité le palais du Luxembourg; nul n'avait encore osé envahir le domicile des rois. Bonaparte, plus hardi, quitte le Luxembourg et vient avec pompe et en grand appareil militaire occuper le château des Tuileries, désormais le séjour du premier consul. Le Sénat siége au Luxembourg et le Tribunat au Palais-Royal.

Cette magnificence plut à la nation, qui s'applaudit d'être représentée d'une manière plus digne d'elle. La splendeur et l'étiquette reprirent une partie de leur empire. Paris vit renaître les cercles, les bals, les fêtes somptueuses. Observateur des convenances, rigide même en fait de décence publique, Bonaparte, rompant les anciennes liaisons de Joséphine et les siennes mêmes, bannit de son palais les femmes de mœurs décriées, ou même suspectes, qui avaient figuré dans les cercles les plus brillans et dans les intrigues du Luxembourg, sous le règne du Directoire.

Les commencemens d'un nouveau règne sont presque toujours heureux; il en fut de même du consulat, signalé par la réforme d'un grand nombre d'abus, par des actes de sagesse et d'humanité, par le système de justice et de modération qu'adoptèrent les consuls. Le rappel d'une partie des députés frappés par les décrets du 19 fructidor, fut un grand acte de sagesse, de fermeté et d'équité. Il en fut de même de la clôture de la liste des émigrés. Les consuls accordèrent la radiation d'un grand nombre de membres distingués de l'Assemblée constituante. J'eus la satisfaction de faire rentrer et rayer de la liste fatale, le célèbre Cazalès, de même que son ancien collègue Malouet, homme d'un vrai talent et d'une probité intacte. Ainsi que moi, l'ex-constituant Malouet avait professé jadis à l'Oratoire, et je lui portais une affection extrême. On verra qu'il me paya d'un retour constant et sincère.

La réorganisation de l'ordre judiciaire et l'institution des préfectures marquèrent également les commencemens heureux du consulat, dont se ressentit la composition des nouvelles autorités. Mais, il faut le dire, ce tableau consolant fut bientôt rembruni. «Je ne veux pas gouverner en chef débonnaire, me dit un soir Bonaparte; la pacification de l'Ouest ne va pas; il y a trop de licence et de jactance dans les écrits!» Le réveil fut terrible.

L'exécution du jeune Toustain, celle du comte de Frotté et de ses compagnons d'armes, la suppression d'une partie des journaux, le style menaçant des dernières proclamations, en glaçant d'effroi les républicains et les royalistes, firent évanouir, dans presque toute la France, les espérances si douces d'un gouvernement équitable et humain. Je fis sentir au premier consul la nécessité de dissiper ces nuages. Il s'adoucit, gagna les émigrés par des faveurs et des emplois; il rendit les églises au culte catholique; tint les républicains en minorité ou à l'écart, mais sans les persécuter; il se déclara le fléau des traitans.

Toutes les sources du crédit étaient ou taries ou anéanties à l'avénement du consul, par l'effet du désordre, des dilapidations et du gaspillage qui s'étaient glissés dans toutes les branches de l'administration et des revenus publics. Il fallut créer des ressources pour faire face à la guerre et à toutes les parties du service. On emprunta douze millions au commerce de Paris; on s'assura vingt-quatre millions de la vente des domaines de la maison d'Orange, et enfin on mit en circulation cent cinquante millions de bons de rescriptions de rachat de rentes. En décrétant ces opérations, le premier consul vit combien il lui serait difficile de sortir de la tutelle ruineuse des traitans: il les avait en horreur. La note suivante dont il me remit une copie plus tard, le prévint et l'aigrit singulièrement contre nos principaux banquiers et fournisseurs. Voici cette note:

«Les individus ci-après dénommés sont maîtres de la fortune publique: ils donnent l'impulsion au cours des effets publics, et possèdent à eux tous cent millions de capitaux environ; ils disposent en outre de quatre-vingt millions de crédit, savoir: Armand Séguin, Vanderberg, Launoy, Collot, Hinguerlot, Ouvrard, les frères Michel, Bastide, Marion et Récamier. Les partisans du suisse Haller ont triomphé, parce que ce Suisse, dont le premier consul ne veut pas adopter les plans de finances, a prédit la baisse qui a lieu dans ce moment.»