D'autres scènes allaient s'ouvrir, mais des scènes de sang et de carnage, sur de nouveaux champs de bataille. Moreau, qui avait passé le Rhin le 25 avril, avait déjà défait les Autrichiens dans trois rencontres avant le 10 mai, quand Bonaparte, du 16 au 20, dans une entreprise digne d'Annibal, passa le grand Saint-Bernard à la tête du gros de l'armée de réserve. Surprenant l'ennemi inattentif ou abusé, qui s'obstinait, sur le Var et vers Gênes à envahir la frontière de France, il se dirige sur Milan par le val d'Aoste et le Piémont, et vient couper les communications à l'armée autrichienne commandée par Melas. L'autrichien déconcerte se concentre pourtant sous le canon d'Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, et marche, à la suite de quelques défaites partielles, courageusement au-devant du premier consul, qui, de son côté, arrivait sur lui dans la même direction.

L'événement décisif se préparait et laissait tous les esprits en suspens. Les sentimens et les opinions fermentaient dans Paris, particulièrement dans les deux partis extrêmes, le populaire et le royaliste. Les républicains modérés n'étaient pas moins émus; ils voyaient, avec une sorte de défiance à la tête du gouvernement, un général, plus enclin à se servir du canon et du sabre, que du bonnet de la liberté et de la balance de la justice. Les mécontens nourrissaient l'espoir que celui qu'ils appelaient déjà le Cromwell de la France serait arrêté dans sa course, et qu'élevé par la guerre il périrait par la guerre.

On était dans ces dispositions, quand, dans la soirée du 20 juin, arrivent deux couriers du commerce avec des nouvelles de l'armée annonçant que le 14, à cinq heures du soir, la bataille livrée près d'Alexandrie avait tourné au désavantage de l'armée consulaire qui était en retraite; mais qu'on se battait encore. Cette nouvelle, répandue avec la rapidité de l'éclair dans toutes les classes intéressées, produisit sur les esprits l'effet de l'étincelle électrique sur le corps humain. On se cherche, on se rassemble; on va chez Chénier, chez Courtois, à la coterie Staël; on va chez Sieyes; on va chez Carnot. Chacun prétend qu'il faut tirer de la griffe du corse la république qu'il met en péril; qu'il faut la reconquérir plus libre et plus sage; qu'il faut un premier magistrat, mais qui ne soit ni dictateur arrogant, ni empereur des soldats. Tous les regards, toutes les pensées se tournent vers Carnot, ministre de la guerre. J'apprends à la fois la nouvelle et la fermentation qu'elle occasionne; je cours à l'instant chez les deux consuls et je les trouve consternés. Je m'attache à remonter leur moral; mais en rentrant chez moi, je l'avoue, ma tête eut besoin de toute sa force. Mon salon était plein; je n'eus garde de me montrer; on vint assiéger mon cabinet. En vain je ne veux voir que des intimes; les chefs de file percent jusqu'à moi. Je me tue de dire à tout le monde qu'il y a de l'exagération dans les nouvelles; que c'est peut-être même une combinaison d'agiotage; que sur le champ de bataille d'ailleurs Bonaparte a toujours fait des miracles.»Attendez surtout, point de légèreté, point d'imprudence, ajoutai-je, point de propos envenimés, et rien d'ostensible ni d'hostile.»

Le lendemain, le courrier du premier consul arrive chargé des lauriers de la victoire; le désenchantement des uns ne peut étouffer l'ivresse générale. La bataille de Marengo, telle que la bataille d'Actium, faisait triompher notre jeune triumvir, et l'élevait au faîte du pouvoir, aussi heureux, mais moins sage que l'Octave de Rome. Il était parti le premier magistrat d'un peuple encore libre, et il allait reparaître en conquérant. On eût dit, en effet, qu'à Marengo il avait moins conquis l'Italie que la France. De cette époque date le premier essor de cette flatterie dégoûtante et servile dont tous les magistrats, toutes les autorités l'enivrèrent pendant les quinze années de sa puissance. On vit un de ses Conseillers d'état, nomme Roederer, faisant déjà de son nouveau maître une divinité, lui appliquer dans un journal le vers si connu de Virgile:

Deus nobis hæec otia fecit.

Je prévis les suites fatales qu'auraient pour la France et pour son chef cette tendance adulatrice indigne d'un grand peuple. Mais l'ivresse était au comble et le triomphe complet. Dans la nuit du 2 au 3 juillet arrive le vainqueur.

Je remarquai dès l'abord sur ses traits quelque chose de contraint et de morose. Dans la soirée même, à l'heure du travail, entrant dans son cabinet, il jette sur moi un regard sombre et se répand en éclats. «Eh bien! on m'a cru perdu et on voulait essayer encore du Comité de salut public!... Je sais tout... et c'étaient des hommes que j'ai sauvés, que j'ai épargnés! Me croient-ils un Louis xvi? qu'ils osent, et ils verront! Qu'on ne s'y trompe plus. Une bataille perdue est pour moi une bataille gagnée.... Je ne crains rien; je ferai rentrer tous ces ingrats, tous ces traîtres dans la poussière.... Je saurai bien sauver la France en dépit des factieux et des brouillons....» Je lui représentai qu'il n'y avait eu qu'un accès de fièvre républicaine excitée par un bruit sinistre, bruit que j'avais démenti et dont j'avais atténué les effets; que mon rapport aux deux consuls, dont je lui avais transmis la copie, le mettait à même d'apprécier à sa juste valeur ce petit mouvement de fermentation et d'égarement; qu'enfin le dénouement était si magnifique et la satisfaction si générale qu'on pouvait bien supporter quelques ombres qui faisaient encore mieux ressortir l'éclat du tableau.—«Mais vous ne me dites pas tout, reprend-il. Ne voulait-on pas mettre Carnot à la tête du gouvernement? Carnot qui s'est laissé mystifier au 18 fructidor, incapable de garder deux mois l'autorité, et qu'on ne manquerait pas d'envoyer périr à Sinnamary!...» J'affirmai que la conduite de Carnot avait été irréprochable, et j'observai qu'il serait bien dur de le rendre responsable de projets extravagans enfantés par des têtes malades, et dont lui, Carnot, n'avait eu aucune idée.

Il se tut; mais l'impression était profonde. Il ne pardonna point à Carnot, qui, à quelque temps de là, se vit dans la nécessité de résigner le porte-feuille de la guerre. Vraisemblablement j'aurai partagé sa disgrâce anticipée, si Cambacérès et Lebrun n'avaient pas été témoins de la circonspection de ma conduite et de la sincérité de mon dévouement.

Plus ombrageux en devenant plus fort, le premier consul s'arma de précaution et s'entoura d'un appareil plus militaire. Ses préventions et ses défiances se portaient plus particulièrement sur ceux qu'il appelait des obstinés, soit qu'ils voulussent rester attachés au parti populaire, soit qu'ils ne s'exhalassent qu'en plaintes à la vue de la liberté mourante. Je proposai des moyens doux pour ramener au giron du gouvernement, des hommes aigris; je demandai la faculté de gagner les chefs de file par des pensions, des largesses ou des places; j'eus carte blanche pour l'emploi des moyens pécuniaires; mais mon crédit n'alla pas jusqu'à la distribution des emplois et des faveurs publiques. Je vis clairement que le premier consul persistait dans le système de n'admettre qu'en minorité les républicains dans les hauts emplois et dans ses conseils, et qu'il voulait y maintenir en force les partisans de la monarchie et du pouvoir absolu. A peine si j'avais eu le crédit de faire nommer une demi-douzaine de préfets. Bonaparte n'aimait pas le Tribunat, parce qu'il y avait là un noyau de républicains tenaces. On savait qu'il redoutait surtout les écervelés et les enragés désignés sous le nom d'anarchistes, hommes toujours prêts à servir d'instrumens aux complots et aux révolutions. Ses défiances et ses allarmes étaient excitées par les hommes qui l'entouraient et qui le poussaient à la monarchie; tels que Portalis, Lebrun, Cambacérès, Clarke, Champagny, Fleurieu, Duchâtel, Jollivet, Benezech, Emmery, Roederer, Cretet, Regnier, Chaptal, Dufresne et tant d'autres. Qu'on y ajoute les rapports secrets et les correspondances clandestines que lui adressaient, dans le même sens, des hommes qui en avaient reçu la mission, et qui suivaient la tendance ou le torrent de l'opinion du jour. Je n'y étais pas épargné; j'y étais en butte aux insinuations les plus malveillantes; mon système de police y était souvent décrié et dénoncé. J'avais contre moi Lucien, alors ministre de l'intérieur, qui avait aussi sa police particulière. Essuyant parfois des reproches du premier consul sur des faits qu'il croyait ensevelis dans l'ombre, il me soupçonnait de le faire épier pour le compromettre dans mes rapports. J'avais l'ordre formel de ne rien céler, tant sur les bruits populaires, que sur les bruits de salon. Il en résultait que Lucien, abusant de son crédit et de sa position, tranchant du roué, enlevant des femmes à leurs maris, trafiquant des licences d'exportation de grains, était souvent l'objet de ces bruits et de ces rumeurs. Comme chef de la police, je ne devais pas dissimuler combien il importait que les membres de la famille du premier consul fussent irréprochables, et ne s'attirassent pas le décri public.

On sent dans quel conflit je dus me trouver engagé; j'avais heureusement dans mes intérêts Joséphine; je n'avais pas Duroc contre moi, et le secrétaire intime m'était dévoué. Cet homme plein d'habileté et de talens, mais dont l'âpreté pécuniaire causa bientôt la disgrâce, s'est toujours montré si cupide qu'il n'est pas besoin de le nommer pour le désigner. Dépositaire des papiers et des secrets de son maître, il découvrit que je dépensais cent mille francs par mois, pour veiller incessamment sur les jours du premier consul. L'idée lui vint de me faire payer les avis qu'il me donnerait pour me mettre à même de remplir le but que je me proposais. Il vint me trouver et m'offrit de m'informer exactement de toutes les démarches de Bonaparte moyennant 25,000 francs par mois; il me présenta cette offre comme une économie de 900,000 fr. par année. Je n'eus garde de laisser échapper l'occasion de prendre à mes gages le secrétaire intime du chef de l'État, qu'il m'importait tant de suivre à la piste pour connaître ce qu'il avait fait, comme ce qu'il devait faire. La proposition du secrétaire fut acceptée, et chaque mois très-exactement il recevait en blanc son mandat de 25,000 francs, pour faire retirer à la caisse la somme promise. J'eus de mon côté à me louer de sa dextérité et de son exactitude. Mais je me gardai bien d'économiser sur les fonds que j'employais à garantir la personne de Bonaparte de toute attaque imprévue. Le château seul m'absorbait plus de la moitié de mes cent mille francs disponibles chaque mois. A la vérité, par là je fus très-exactement informé de ce qu'il m'importait de savoir, et je pus contrôler mutuellement les informations du secrétaire par celles de Joséphine, et celles-ci par les rapports du secrétaire. Je fus plus fort que tous mes ennemis réunis ensemble. Que fit-on alors pour me perdre? on m'accusa formellement, auprès du premier consul, de protéger les républicains et les démagogues; on alla jusqu'à désigner le général Parain, qui m'était personnellement attaché, comme l'intermédiaire dont je me servais pour endoctriner les anarchistes et leur distribuer de l'argent. Le fait est que j'usai de toute mon influence ministérielle pour déjouer les projets des écervelés, pour calmer leurs ressentimens, pour les détourner de former aucun complot contre le chef de l'État, et que plusieurs m'étaient redevables de secours et des avertissemens les plus salutaires. Je n'usai en cela que de la latitude qui m'était donnée dans mes attributions de haute police; je pensais, et je pense encore qu'il vaut mieux prévenir les attentats que d'avoir à les punir. Mais, à force de me rendre suspect, on finit par exciter la défiance du premier consul. Bientôt, imaginant des prétextes, il mutila mes attributions, pour que le préfet de police fût chargé spécialement de la surveillance des enragés. Ce préfet, ancien avocat, homme avide, aveuglément dévoué au pouvoir; homme de justice avant la révolution, qui s'étant insinué avec adresse au bureau central, s'était fait nommer préfet de police après le 18 brumaire, c'était Dubois. Pour se créer un petit ministère à part, il me suscitait des tracasseries sur les fonds secrets, et il fallut que je lui fisse, sur la curée des jeux, sa grosse part, sous prétexte que l'argent était le nerf de toute police politique. Mais plus tard je parviens à le confondre dans l'emploi des fonds de son budget prélevés sur les vices bas et honteux qui déshonorent la capitale.