Cependant la maxime machiavélique divide et impera ayant prévalu, il y eut bientôt quatre polices distinctes: la police militaire du château faite par les aides-de-camp et par Duroc; la police des inspecteurs de la gendarmerie; la police de la préfecture faite par Dubois; et la mienne. Quant à la police du ministère de l'intérieur, je ne tardais pas à l'anéantir comme on le verra bientôt. Ainsi tous les jours le premier consul recevait quatre bulletins de police séparés, provenant de sources différentes et qu'il pouvait comparer entre eux, sans compter les rapports de ses correspondans affidés. C'était ce qu'il appelait tâter le pouls à la république. On la regardait comme bien malade dans ses mains. Tout ce que j'aurais pu faire pour la soutenir aurait tourné contre elle. Mes adversaires travaillaient à me réduire à une simple police administrative et de théorie; mais je n'étais pas homme à le souffrir. Le premier consul lui-même, je dois lui rendre cette justice, sut résister avec fermeté à toutes les tentatives de ce genre. Il dit qu'en voulant ainsi le priver de mes services, on l'exposerait à rester désarmé en présence des contre-révolutionnaires; que personne mieux que moi ne faisait la police des agens de l'Angleterre et des chouans, et que mon système lui convenait. Je sentis pourtant que je n'étais plus qu'un contre-poids dans la machine du gouvernement.
D'ailleurs sa marche était subordonnée plus ou moins au cours des événemens publics et aux chances de la politique.
Tout alors semblait présager une paix prochaine. La journée de Marengo avait fait tomber au pouvoir du consul, par l'effet d'une convention militaire plus étonnante que l'issue de la bataille elle-même, le Piémont, la Lombardie, Gênes, les plus fortes places de la haute Italie. Ce n'était qu'après avoir rétabli la république cisalpine qu'il était parti de Milan.
De son côté, Moreau, s'approchant de Vienne après s'être emparé de Munich, les Autrichiens de ce côté sollicitèrent aussi un armistice, celui d'Italie ne s'étendant point jusqu'en Allemagne. Moreau y consentit, et le 15 de juillet des préliminaires de paix furent signés à Paris, entre l'Autriche et la France.
Des succès si décisifs, loin de désarmer les républicains mecontens, les irritaient de plus en plus. Par ses formes absolues et militaires, Bonaparte s'en faisait des ennemis acharnés. Dans les rangs même de l'armée on comptait alors un grand nombre d'opposans, que l'esprit républicain portait à former des associations secrètes. Des officiers généraux, des colonels en tenaient les fils mystérieux. Ils se flattaient d'avoir dans leur parti Bernadotte, Augereau, Jourdan, Brune, et Moreau lui-même qui, déjà se repentait d'avoir aidé à l'élévation de celui qui s'érigeait en maître. A la vérité, aucun signe visible, aucune donnée positive n'éclairait le gouvernement sur ces trames; mais quelques indices et des révélations décousues le portèrent à déplacer fréquemment, d'un lieu à un autre, les corps et les officiers qui étaient l'objet de ses soupçons.
Dans Paris les choses étaient dans un état plus grave, et l'action des mécontens plus sensible. On tenait les plus ardens éloignés des emplois et on les surveillait. J'étais instruit que, depuis l'établissement du gouvernement consulaire, ils avaient des assemblées secrètes et formaient des complots. C'était à les faire avorter que j'apportais tous mes soins; par là j'espérais ralentir la tendance naturelle du gouvernement à réagir sur les hommes de la révolution. J'avais même obtenu, de la part du premier consul, quelques démonstrations extérieures favorables aux idées républicaines. Par exemple, à l'anniversaire du 14 juillet, qui venait d'être célébré sous les auspices de la Concorde, le premier consul avait porté, au milieu d'un banquet solennel ce toast remarquable: Au peuple français notre souverain! J'avais distribué beaucoup de secours aux patriotes indigent et malheureux; d'un autre côté; par la vigilance de mes agens et par des avertissemens utiles, je retenais dans l'inaction et dans le silence les plus ardens de ces boute-feux qui, avant le départ de Bonaparte pour l'Italie, s'étaient réunis et avaient formé le projet de le faire périr sur la route, aux environs de la capitale. Depuis son retour et depuis ses triomphes, les passions devenaient aveugles et implacables. Il y eut des conciliabules, et l'un des plus furieux, affublé d'un habit de gendarme, jura d'assassiner Bonaparte à la Comédie française. Mes dispositions, combinées avec celles du général Lannes, chef de la contre-police, firent évanouir ce complot. Mais une conspiration manquée était aussitôt suivie d'une autre. Comment se flatter de contenir long-temps des hommes d'un caractère turbulent et d'un fanatisme indomptable, vivant d'ailleurs dans un état de détresse si propre à les irriter? C'est avec de pareils instrumens qu'on forme et qu'on entretient les conjurations.
Je reçus bientôt l'avis que Juvenot, ancien aide-camp d'Henriot, avec une vingtaine d'enragés, complottait d'attaquer et de tuer le premier consul à la Malmaison. J'y mis obstacle et je fis arrêter Juvenot. Mais il était impossible d'obtenir aucun aveu; on ne pouvait pénétrer le secret de ces trames ni en atteindre les véritables auteurs. Fion, Dufour et Rossignol passaient pour les principaux agens de la conspiration; Talot et Laignelot pour ses directeurs invisibles. Ils avaient un pamphlétaire à eux: c'était Metge, homme résolu, actif, introuvable.
Vers la mi-septembre on eut indice d'un complot qui avait pour objet d'assassiner le premier consul à l'Opéra. Je fis arrêter et conduire à la prison du Temple Rossignol et quelques hommes obscurs qui étaient soupçonnés. Les interrogatoires ne donnant aucune lumière, je les fis mettre en liberté avec ordre de les suivre. Quinze jours après, le même complot fut repris, du moins le nommé Harel, l'un des complices, dans l'espoir de grandes récompenses, fit, de concert avec le commissaire des guerres Lefebvre, des révélations à Bourienne, secrétaire du premier consul. Harel, appelé lui-même, corrobora ses premières informations et désigna tous les conjurés. C'étaient, selon lui, Cerrachi et Diana, réfugiés romains; Arena, frère du député corse qui s'était déclaré contre le premier consul; le peintre Topino-Lebrun, patriote fanatique, et Demerville, ancien commis du Comité de salut public, intimement lié avec Barrère. Cette affaire me valut au château une assez vive sortie mêlée de reproches et d'aigreur. Heureusement je n'étais pas pris au dépourvu. «Général consul, répondis-je avec calme, si le dévouement indiscret du dénonciateur eût été moins intéressé, il serait venu à moi qui tiens et dois tenir tous les fils de la haute police, et qui garantis la sûreté de son chef contre toute conspiration organisée, car il n'y a aucun moyen de répondre de la fureur isolée d'un scélérat fanatique. Ici, nul doute, il y a complot ou du moins un projet réel d'attentat. J'en avais moi-même connaissance et je faisais observer les moteurs insensés qui semblaient s'abuser sur la possibilité de l'exécution. Je puis produire la preuve de ce que j'avance en faisant comparaître sur-le-champ l'homme de qui je tenais mes informations.» C'était Barrère, chargé alors de la partie politique des journaux écrits sous l'influence ministérielle. «Eh bien! qu'on le fasse venir, répondit Bonaparte d'un ton animé, et qu'il aille faire sa déclaration au général Lannes, déjà saisi de cette affaire, avec qui vous vous concerterez.»
Je vis bientôt que la politique du premier consul le portait à donner un corps à une ombre, et qu'il voulait feindre d'avoir couru un grand danger. On arrêta (et ceci me fut étranger) qu'on ferait tomber les conjurés dans un piège qu'Harel serait chargé de dresser, en leur procurant, comme il le leur avait promis, quatre hommes armés, disposés à l'assassinat du premier consul, dans la soirée du 10 octobre, à la représentation de l'opéra des Horaces.
Ceci arrêté, le consul, dans un conseil privé où ne fut point appelé le ministre de la guerre, parla des dangers dont il était environné, des complots des anarchistes et des démagogues, et de la mauvaise direction que donnaient à l'esprit public des hommes d'un républicanisme irritable et farouche; il cita Carnot, en lui reprochant ses liaisons avec les hommes de la révolution et son humeur sauvage. Lucien parla dans le même sens et d'une manière plus artificieuse; et il s'en référa (la scène était concertée) à la prudence et à la sagesse des consuls Cambacérès et Lebrun, qui, alléguant la raison d'état, dirent qu'il fallait retirer à Carnot le porte feuille de la guerre. Le fait est que Carnot s'était permis, plusieurs fois de défendre les libertés publiques, et de faire des remontrances au premier consul sur les faveurs accordées aux royalistes, sur la pompe royale de sa cour et sur le penchant qu'avait Joséphine à jouer le rôle d'une reine, en réunissant autour d'elle des femmes, dont le nom et le rang flattaient son amour-propre. Le lendemain Carnot, sur l'avis que j'avais été autorisé à lui donner, envoya sa démission.