Enfin tous les ressorts étant prêts, et le moment opportun (on avait sondé adroitement Duroc et Savary), on arrêta, dans une réunion à Morfontaine, chez Joseph, que dans un prochain conseil de famille, où assisteraient Cambacérès et Lebrun, on ferait lecture d'un Mémoire où, sans m'attaquer personnellement, on s'efforcerait d'établir que, depuis l'établissement du consulat à vie et de la paix générale, le ministère de la police était un pouvoir inutile et dangereux: inutile contre les royalistes, qui, désarmés et soumis, ne demandaient qu'à se rallier au gouvernement; dangereux comme étant d'institution républicaine et le paratonnerre des anarchistes incurables qui y trouvaient protection et salaire. On en concluait qu'il serait impolitique de laisser un si grand pouvoir dans les mains d'un seul homme; que c'était mettre à sa merci toute la machine du gouvernement. Venait ensuite un plan rédigé par Roederer, le faiseur de Joseph, qui avait pour objet à réunir la police au ministère de la justice, dans les mains de Regnier, sous le nom de grand-juge.

Quand j'appris ce tripotage, et avant même que l'arrêté des consuls ne fût signé, je ne pus m'empêcher de dire à mes amis, que j'étais remplacé par une grosse bête, et c'était vrai. On ne désigna plus depuis l'épais et lourd Regnier que sous le nom de gros juge.

Je ne fis rien pour parer le coup, tant j'y étais préparé. Aussi mon assurance et mon calme étonnèrent le premier consul, quand, au dernier travail, il me dit: «M. Fouché, vous avez très-bien servi le gouvernement, qui ne se bornera point aux récompenses qu'il vient de vous décerner, car dès aujourd'hui vous faites partie du premier corps de l'État. C'est avec regret que je me sépare d'un homme de votre mérite; mais il a bien fallu prouver à l'Europe que je m'enfonçais franchement dans le système pacifique, et que je me reposais sur l'amour des Français. Dans les nouveaux arrangemens que je viens d'arrêter, la police n'est plus qu'une branche du ministère de la justice, et vous ne pouviez y figurer convenablement. Mais soyez sûr que je ne renonce ni à vos conseils ni à vos services; il ne s'agit pas du tout ici d'une disgrâce, et n'allez pas prêter l'oreille aux bavardages des salons du faubourg Saint-Germain, ni à ceux des tabagies où se rassemblent les vieux orateurs de clubs dont vous vous êtes si souvent moqué avec moi.»

Après l'avoir remercié des témoignages de satisfaction qu'il daignait me donner, je ne lui dissimulai pas que les changemens qu'il avait jugé à propos de déterminer ne m'avaient nullement pris au dépourvu.—«Quoi! vous vous en doutiez? s'écria-t-il.—Sans en être sûr précisément, répondis-je, je m'y étais préparé d'après quelques indices et certains chuchottemens parvenus jusqu'à moi.»

Je le suppliai de croire qu'il n'entrait dans mes regrets aucune vue personnelle; que j'étais mu seulement par l'extrême sollicitude que m'inspireraient toujours la sûreté de sa personne et de son gouvernement; que ces sentimens me portaient à le prier de me permettre de lui présenter par écrit mes dernières réflexions sur la situation présente.—«Communiquez-moi tout ce que vous vous voudrez, citoyen sénateur, me dit-il; tout ce qui me viendra de vous attirera toujours mon attention.»

Je demandai et j'obtins pour le lendemain une audience dans laquelle je me proposai de lui rendre un compte détaillé de l'emploi des fonds secrets de mon ministère.

J'allai rédiger mon rapport de clôture pour lequel j'avais déjà pris des notes; il était court et nerveux. Je représentai d'abord au premier consul que rien n'était moins assuré à mes yeux que l'état de paix, ce que je rendis sensible en indiquant les germes de plus d'une guerre à venir; j'ajoutai que dans un tel état de choses, et l'opinion publique étant peu favorable aux empiétemens du pouvoir, il serait impolitique de dépouiller la magistrature suprême des garanties d'une police vigilante; que loin de s'endormir dans le système d'une imprudente sécurité, au moment où l'on venait de fonder brusquement la permanence de l'autorité exécutive, il fallait qu'elle se conciliât l'opinion publique et rattachât tous les partis au nouvel ordre de choses; qu'on n'y parviendrait qu'en abjurant toute espèce de préventions et de répugnance pour tels ou tels hommes; que tout en désapprouvant le système qui avait prévalu dans le Conseil, je m'étais toujours expliqué dans l'intérêt du premier consul, comme auraient pu le faire ceux de ses serviteurs les plus dévoués et les plus intimes; que nos intentions étaient les mêmes à tous, mais nos vues et nos moyens différens; que si l'on persistait dans des vues erronées on marcherait, sans le vouloir, à une oppression intolérable ou à la contre-révolution; qu'il fallait surtout éviter de mettre la chose publique à la merci de mains imprudentes ou d'une coterie d'eunuques politiques qui, au premier ébranlement, livreraient l'État aux royalistes et à l'étranger; que c'était dans les opinions fortes et dans les intérêts nouveaux qu'on devait chercher un appui solide; que celui de l'armée ne suffirait pas à un pouvoir trop colossal pour ne pas exciter les plus vives alarmes en Europe; qu'on ne saurait trop s'étudier à ne pas commettre les destinées de la France aux chances de nouvelles guerres qui découleraient nécessairement de la trève armée dans laquelle se reposaient les forces respectives; qu'avant de rentrer dans l'arène il fallait s'assurer de l'affection de l'intérieur et grouper autour du gouvernement, non des brouillons, des anarchistes ou des contre-révolutionnaires, mais des hommes droits et à caractère, qui ne verraient pour eux de sécurité ni de bien-être que dans son maintien; qu'on les trouverait parmi les hommes de 1789, et de tous les amis sages de la liberté, qui, détestant les excès de la révolution, tenaient à l'établissement d'un gouvernement fort et modéré; et enfin que, dans la situation précaire où se trouvaient la France et l'Europe, le chef de l'État ne devait tenir l'épée dans le fourreau et s'abandonner à une douce sécurité qu'entouré de ses amis et préservé par eux. Venait ensuite l'application de mes vues et de mon système aux différens partis qui divisaient l'État, partis dont les passions et les couleurs s'affaiblissaient, il est vrai, de plus en plus; mais qu'un choc, une imprudence, des fautes répétées, et une nouvelle guerre, pouvaient réveiller et mettre aux prises.

Le lendemain je lui remis ce Mémoire qui était, en quelque sorte, mon testament politique; il le prit de mes mains avec une affabilité affectée. Je mis ensuite sous ses yeux le compte détaillé de ma gestion secrète; et voyant avec surprise que j'avais une énorme réserve de près de deux millions quatre cent mille francs: «Citoyen sénateur, me dit-il, je serai plus généreux et plus équitable que ne le fut Sieyes, à l'égard de ce pauvre Roger-Ducos, en se partageant le gras de caisse du Directoire expirant; gardez la moitié de la somme que vous me remettez; ce n'est pas trop comme marque de ma satisfaction personnelle et privée; l'autre moitié entrera dans la caisse de ma police particulière, qui, d'après vos sages avis, prendra un nouvel essor, et sur laquelle je vous prierai de me donner souvent vos idées.»

Touché de ce procédé, je remerciai le premier consul de m'élever ainsi au niveau des hommes les plus récompensés de son gouvernement (il venait aussi de me conférer la sénatorerie d'Aix), et je lui protestai d'être à jamais dévoué aux intérêts de sa gloire.

J'étais de bonne foi, persuadé alors comme je le suis encore aujourd'hui, qu'en supprimant la police générale il n'avait eu en vue que de se défaire d'une institution qui, n'ayant pu sauver ce qu'il avait renversé lui-même, lui parut plus redoutable qu'utile; c'était l'instrument qu'il redoutait alors plus que les mains qui en avaient la direction. Il n'en avait pas moins cédé à une intrigue, en s'abusant sur les motifs qu'avaient allégués mes adversaires. En un mot, Bonaparte, rassuré par la paix générale contre les tentatives des royalistes, s'imagina qu'il n'avait plus d'autres ennemis que dans les hommes de la révolution; et comme on ne cessait de lui dire que ces hommes s'attachaient à un ministère qui, né de la révolution, protégeait ses intérêts et défendait ses doctrines, il le brisa, croyant par là rester l'arbitre du mode avec lequel il lui plairait d'exercer le pouvoir.