Je rentrai dans la vie privée avec une sorte de contentement et de bonheur domestique, dont je m'étais accoutumé à goûter la douceur au milieu même des plus grandes affaires. D'un autre côté, je me retrouvai avec un tel surcroît de fortune et de considération que je ne me sentis ni frappé ni déchu. Mes ennemis en furent déconcertés. J'acquis même dans le Sénat, sur ceux de mes collègues les plus honorables, une influence marquée: mais je ne fus rien moins que tenté d'en abuser; je m'abstins même d'en tirer aucun avantage, car je savais qu'on avait les yeux sur moi. Je passais des jours heureux et tranquilles dans ma terre de Pont-Carré, ne venant à Paris que rarement, dans l'automne de 1802, quand il plut au premier consul de me donner un témoignage public de faveur et de confiance. Je fus appelé à faire partie d'une commission chargée de conférer avec les députés des différens cantons de la Suisse, pays trop voisin de la France pour qu'elle n'y exerçât pas une intervention puissante. Par sa position géographique, la Suisse semblait destinée à être le boulevard de cette partie de la France la plus accessible, qui n'a, pour ainsi dire, d'autres frontières militaires que ses gorges, ni d'autres sentinelles que ses pâtres. Sous ce point de vue, la situation politique de la Suisse devait d'autant plus intéresser le premier consul, qu'il n'avait pas peu contribué, après la paix de Campo-Formio, à porter le Directoire à l'envahir et à l'occuper militairement. Son expérience et la hauteur de ses vues lui firent comprendre que cette fois il fallait éviter les mêmes fautes et les mêmes excès. Sa marche fut bien plus adroite et plus habile.
L'indépendance de la Suisse venait d'être reconnue par le traité de Lunéville; ce traité lui assurait le droit de se donner le gouvernement qui lui conviendrait. Elle se crut redevable de son indépendance au premier consul, qui s'attendait bien que les Suisses abuseraient de leur émancipation. En effet, ils étaient déchirés par deux factions opposées, savoir: le parti unitaire ou démocratique qui voulait la république une et indivisible, et le parti fédéraliste ou des hommes de la vieille aristocratie qui réclamaient les anciennes institutions. Le parti unitaire était né de la révolution française; l'autre était celui de l'ancien régime, et il penchait secrètement pour l'Autriche; entre ces deux factions flottait le parti modéré ou neutre. Abandonnés à eux-mêmes pendant toute l'année 1802, les unitaires et les fédéralistes en vinrent aux déchiremens et à la guerre civile, tour-à-tour secrètement encouragés par notre ministre Verninac, d'après l'impulsion du cabinet des Tuileries, dont la politique visait à un dénouement calculé avec art et par cela même inévitable. Le parti fédéraliste ayant pris le dessus, les unitaires se jetèrent dans les bras de la France. C'est ce qu'attendait le premier consul. Tout-à-coup il fait apparaître son aide-de-camp Rapp, porteur d'une proclamation où il parlait en maître plutôt qu'en médiateur, ordonnant à tous les partis de poser les armes, faisant occuper militairement la Suisse par un corps d'armée sous les ordres du général Ney. En cédant à la force, la dernière diète fédérative ne céda rien de ses droits. Aussi les cantons confédérés furent-ils traités en pays conquis; et l'on vit Bonaparte procéder à sa médiation comme à une conquête qui eût été le prix de la valeur. Ainsi s'évanouirent les derniers efforts des Suisses pour recouvrer leurs anciennes lois et leur ancien gouvernement.
Les délégués des deux parus eurent rendez-vous à Paris, pour venir y implorer la puissante protection du médiateur. Trente-six députés des unitaires y accoururent. Les fédéralistes furent plus lents, tant ils répugnaient à une démarche qu'ils regardaient comme une humiliation; leurs délégués vinrent pourtant, au nombre de quinze, et tous se trouvèrent réunis à Paris au mois de décembre. Ce fut alors que le premier consul nomma la commission chargée de conférer avec eux et de préparer l'acte de médiation qui devait mettre un terme aux troubles de la Suisse. Cette commission, présidée par le sénateur Barthélémy, se composait de deux sénateurs, le président et moi compris, et des deux Conseillers d'état, Roederer et Demeunier. Le choix du président ne pouvait être plus heureux. De même que le sénateur Barthélémy, je fus assailli par ces bons Suisses qui avaient recours à nous comme à un aréopage. J'avais beau leur dire que toute décision ultérieure dépendrait de la volonté du premier consul, dont nous n'étions que les rapporteurs, ils s'obstinaient à me croire en particulier une grande influence: mon cabinet et mon salon ne désemplissaient pas.
Les conférences s'ouvrirent, et dans une première séance, tenue le 10 décembre, notre président donna lecture aux délégués d'une lettre par laquelle le premier consul leur manifestait ses intentions. «La nature, leur disait-il, a fait votre état fédératif; vouloir le vaincre ne peut être d'un homme sage.» Cet oracle fut un coup de foudre pour le parti unitaire; il en fut terrassé. Toutefois, pour modérer le triomphe des fédéralistes qui s'imaginaient déjà voir renaître l'ancien ordre de choses, la lettre consulaire ajoutait: «La renonciation à tous les priviléges est votre premier besoin et votre premier droit.» Ainsi plus d'ancienne aristocratie. La lettre contenait à la fin la déclaration expresse que la France et la république italienne ne permettraient jamais qu'il s'établît en Suisse un système de nature à favoriser les intérêts des ennemis de l'Italie et de la France.
Je proposai aussitôt que la consulte nommât une commission de cinq membres avec lesquels la commission consulaire et le premier consul lui-même pussent conférer. Dès le surlendemain, 12 décembre, Bonaparte eut, avec la commission de la consulte, nous présens, une conférence où ses intentions furent plus clairement exprimées. Un tiers parti se forma presque aussitôt, qui finit par supplanter les unitaires et les fédéralistes que nous avions résolus de neutraliser. Une assez forte opposition de vues et d'intérêts donna lieu à des discussions très-animées qui, interrompues et reprises, se prolongèrent jusqu'au 24 janvier 1803. Ce jour-là le premier consul y mit un terme en faisant requérir la consulte de nommer des commissaires qui recevraient de sa main l'acte de médiation qu'il venait de faire dresser (sur nos rapports et nos vues), acte sur lequel il leur serait permis de communiquer leurs observations. Appelés à une nouvelle conférence qui dura près de huit heures, les commissaires suisses obtinrent différentes modifications au projet de constitution; et le 19 février ils reçurent de la main du premier consul, dans une séance solennelle, l'acte de médiation qui devait régir leur pays. Cet acte imposait à la Suisse un nouveau pacte fédératif, et déterminait en outre la constitution particulière de chaque canton. Le surlendemain la consulte ayant été congédiée, la commission consulaire dont je faisais partie, fit la clôture de ses séances et de ses procès-verbaux.
Ainsi se termina l'intervention du gouvernement français dans les affaires intérieures de la Suisse. Il eût été difficile, je crois, d'imaginer un régime transitoire plus conforme aux vrais besoins de ses habitans. Jamais d'ailleurs Bonaparte n'abusa moins de son énorme prépondérance; et la Suisse est, sans contredit, de tous les États voisins ou éloignés sur lesquels il a influé, celui qu'il a le plus ménagé pendant les quinze années de son ascendant et de sa gloire. Pour rendre hommage à la vérité, j'ajouterai que l'acte de médiation de la Suisse fut imprégné, autant que possible, de l'esprit conciliant et modérateur par essence de mon collègue Barthélémy; et j'ose dire que, de mon côté, je l'ai secondé de toutes mes forces et de tous mes moyens. J'eus, à ce sujet, plusieurs conférences particulières avec le premier consul.
Mais que sa conduite à l'égard du reste de l'Europe ressembla peu à sa politique modérée envers nos voisins les Suisses!
Tout avait été préparé aussi, afin de porter des coups sensibles à la confédération germanique dont on voulait commencer la démolition. On avait renvoyé à une députation extraordinaire de l'Empire, l'affaire des indemnités à donner à ceux des membres du corps germanique qui, en tout ou en partie, avaient été dépouillés de leur état et possession, tant par les diverses cessions que par la réunion de la rive gauche du Rhin à la France. La commission extraordinaire s'était constituée à Ratisbonne dans l'été de 1801, sous la médiation de la France et de la Russie. Ses opérations mirent en éveil tous nos intrigans en diplomatie; ils en firent une mine qu'ils exploitèrent avec une impudeur qui d'abord révolta le chef de l'État, mais qu'il ne put réprimer tant il y eut de personnages élevés qui s'en mélèrent. Il était d'ailleurs naturellement indulgent pour toutes les exactions qui pesaient sur les étrangers. Dans cette grande affaire, notre influence domina l'influence russe. La commission extraordinaire ne donna son recez, après sa quarante-sixième séance, que le 23 février 1803, à l'époque même où se terminait l'affaire de la médiation de la Suisse. Qu'on juge de l'activité des intrigues; et que de marchés honteux eurent lieu dans ce long intervalle, surtout à mesure qu'on approchait du dénouement! Quand les plaintes arrivaient, que de grandes friponneries étaient dévoilées, on rejetait tout sur les manèges des bureaux, où il n'y avait que des entremetteurs, tandis que tout partait de certains cabinets, de certains boudoirs, où l'on vendait les indemnités et les principautés. Quoique n'étant plus dans les affaires, c'était toujours à moi que s'adressaient les plaintes et les révélations dans les dénis de justice; on s'obstinait à me croire influent et à portée de l'oreille du maître.
Mais ce ne fut pas du côté de l'Allemagne, déjà dans une décadence visible, que se forma la tempête qui devait nous ramener les fléaux de la guerre et des révolutions; ce fut au-delà du Pas-de-Calais. Ce que j'avais prévu se réalisa par une suite de causes irrésistibles. L'enthousiasme que la paix d'Amiens avait excité en Angleterre n'avait pas été de longue durée. Le cabinet anglais, sur ses gardes et croyant peu à la sincérité du premier consul, différait sous certains prétextes de se dessaisir du Cap de Bonne-Espérance, de Malte et d'Alexandrie en Égypte. Mais ceci ne touchait que les relations politiques; Bonaparte y était moins sensible qu'au maintien de son autorité personnelle qui, dans les papiers anglais, continuait d'être attaquée avec une virulence à laquelle il ne pouvait s'accoutumer. Sa police était alors si débile, qu'on le vit bientôt se débattre lui-même sans dignité et sans succès contre la presse et les intrigues anglaises. A chaque note contre les invectives des journalistes de Londres, les ministres de la Grande-Bretagne répondaient que c'était une conséquence de la liberté de la presse, qu'ils y étaient eux-mêmes exposés et qu'il n'y avait, contre un tel abus, d'autre recours que celui des lois. Aveuglé par sa colère, le premier consul, mal conseillé, donna dans le piége; il se commit avec le pamphlétaire Peltier[20], qui ne fut condamné à une amende que pour mieux triompher de la puissance de son adversaire. Une riche souscription, bientôt remplie par l'élite de l'Angleterre, le mit en état de faire à Bonaparte une guerre de plume, devant laquelle pâlirent le Moniteur et l'Argus.
De là le ressentiment que Bonaparte éprouva contre l'Angleterre. «Chaque vent qui en souffle, disait-il, n'apporte rien qu'inimitié et que haine contre ma personne.» Il jugea dès-lors que la paix ne pouvait lui convenir; qu'elle ne lui laisserait pas assez de facilité pour agrandir sa domination au dehors et gênerait l'extension de sa puissance intérieure; que d'ailleurs nos relations journalières avec l'Angleterre modifiaient nos idées politiques et réveillaient nos idées de liberté. Dès lors il résolut de nous priver de tout rapport avec un peuple libre. Les plus grossières invectives contre le gouvernement et les institutions des Anglais salirent nos journaux qui prirent un ton rogue et furibond. N'ayant plus ni haute police ni esprit public, le premier consul eut recours aux artifices de son ministre des relations extérieures pour fausser les idées des Français. D'épais nuages obscurcirent une paix devenue problématique, mais à laquelle Bonaparte tenait encore malgré lui par une sorte d'effroi intérieur qui lui faisait présager des catastrophes.