Il y eut plus de difficultés pour monter une cour, rétablir les levers et les couchers, les présentations spéciales; pour former une maison d'honneur de personnes que la révolution avait élevées, et d'autres prises dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. On n'eut pas tort d'y employer des nobles et des émigrés; la domesticité du palais leur fut dévolue. Le ridicule s'attacha d'abord à ces travestissemens; mais on s'y accoutuma bientôt.
On voyait pourtant que tout était contraint et forcé, et qu'on était plus habile à organiser le gouvernement militaire; le gouvernement civil n'était encore qu'ébauché. L'élévation de Cambacérès et de Lebrun, le premier comme archichancelier, le second comme architrésorier, n'ajoutait rien au contre-poids des conseils. L'institution du Conseil d'état, comme partie intégrante et autorité supérieure de l'État, parut aussi plutôt un moyen de centralisation que d'élaboration de discussion et de lumières. Parmi les ministres, M. de Talleyrand seul se montrait en état d'exercer l'influence de la perspicacité, mais seulement au dehors. Au dedans, un grand ressort manquait, celui de la police générale, qui pouvait rallier le passé au présent, et garantir la sécurité de l'Empire. Napoléon sentit lui-même le vide, et, par décret impérial du 10 juillet, il me rétablit à la tête de la police, en m'investissant d'attributions plus fortes que celles que j'avais eues avant l'absurde réunion de la police à la justice.
Ici je sens qu'il me faut presser ma marche et mes récits; car il me reste encore à parcourir un laps de six années fertiles en événemens mémorables; ce cadre est immense. Raison de plus pour laisser de côté tout ce qui est indigne de l'histoire; pour n'indiquer ou ne révéler que ce qui mérite d'occuper son burin: mais rien d'essentiel ne sera omis.
Deux jours avant le décret qui me rappelait, j'avais été mandé à Saint-Cloud, en conférence particulière dans le cabinet de Napoléon. Là, j'avais établi, pour ainsi dire, mes conditions, en faisant revêtir de l'approbation impériale les bases qui complétaient l'organisation nouvelle de mon ministère.
Réal y avait aspiré, en récompense de son zèle dans la poursuite de la conspiration de Georges; mais, habile explorateur et bon chef de division, il n'était ni de force ni de taille à faire mouvoir une pareille machine. S'il n'eut pas le ministère, il fut largement récompensé en espèces sonnantes, auxquelles il n'était pas insensible; et de plus, il fut un des quatre Conseillers d'état qui me furent adjoints dans la partie administrative, pour correspondre avec les préfets des départemens. Les trois autres Conseillers furent Pelet de la Lozère, créature de Cambacérès; Miot, créature de Joseph Bonaparte, et Dubois, préfet de police. Ces quatre Conseillers s'assemblaient une fois par semaine dans mon cabinet, pour me rendre compte de toutes les affaires de leurs ressorts et prendre ma décision. Je me débarrassai par là d'une foule de détails fastidieux, me réservant de planer seul sur la haute police, dont la division secrète était restée sous la direction de Desmarets, homme souple et rusé, mais à vues courtes. C'était dans mon cabinet que venaient aboutir les hautes affaires dont je tenais moi-même les fils. Nul doute que je n'eusse des observateurs soudoyés dans tous les rangs et dans tous les ordres; j'en avais dans les deux sexes, rétribués à mille et à deux mille francs par mois, selon leur importance et leurs services. Je recevais directement leurs rapports par écrit, avec une signature de convention. Tous les trois mois, je communiquai ma liste à l'empereur, pour qu'il n'y eût aucun double emploi, et aussi pour que la nature des services tantôt permanens, souvent temporaires, pût être récompensée soit par des places, soit par des gratifications.
Quant à la police dans l'étranger, elle avait deux objets essentiels, savoir: de surveiller les puissances amies et de travailler les gouvernemens ennemis. Dans l'un et l'autre cas, elle se composait d'individus achetés ou pensionnés près de chaque gouvernement et dans chaque ville importante, indépendamment de nombreux agens secrets envoyés dans tous les pays, soit par le ministre des relations extérieures, soit par l'empereur lui-même.
J'avais aussi mes observateurs au dehors. C'était, en outre, dans mon cabinet que venaient s'amasser les gazettes étrangères interdites aux regards de la France, et dont on me faisait le dépouillement. Par là je tenais les fils les plus importans de la politique extérieure, et je faisais, avec le chef du gouvernement, un travail qui pouvait contrôler ou balancer celui du ministre chargé des relations extérieures.
Ainsi j'étais loin de me borner à l'espionnage pour attributions. Toutes les prisons d'état étaient à mes ordres, de même que la gendarmerie. La délivrance et le visa des passe-ports m'appartenait; j'étais chargé de la surveillance des étrangers, des amnistiés, des émigrés. Dans les principales villes du royaume, j'établis des commissariats généraux qui étendirent sur toute la France, et principalement sur nos frontières, le réseau de la police.
La mienne acquit un tel crédit que, dans le monde, on alla jusqu'à prétendre que j'avais parmi mes agens secrets trois seigneurs de l'ancien régime, titrés de princes[23], et qui, chaque jour, venaient me donner le résultat de leurs observations.
J'avoue qu'un pareil établissement était dispendieux; il engloutissait plusieurs millions, dont les fonds étaient faits secrètement par des taxes levées sur les jeux, les lieux de prostitution et la délivrance des passe-ports. Tout a été dit contre les jeux; mais, d'un autre côté, les esprits sages et positifs sont forcés de convenir que, dans l'état actuel de la société, l'exploitation légale du vice est une amère nécessité. La preuve qu'on ne doit point en attribuer tout l'odieux aux gouvernemens de la révolution, c'est qu'aujourd'hui encore les jeux font partie du budjet de l'ancien gouvernement rétabli.