Puisque c'était un mal inévitable, il fallut bien le régulariser, afin de maîtriser au moins le désordre. Sous l'Empire, dont l'établissement coûta près de quatre cent millions, puisqu'il y eut trente maisons à équiper en majestés et en altesses, il fallut organiser les jeux sur une plus grande échelle, car leurs produits n'étaient pas seulement destinés à rétribuer mes phalanges mobiles d'observateurs. Je nommai administrateur général des jeux de France, Perrein l'aîné, qui en avait déjà la ferme, et qui, après le sacre, étendit son privilège sur toutes les grandes villes de l'Empire, moyennant une rétribution de quatorze millions, et de trois mille francs par jour au ministre de la police. Mais tout ne restait pas dans les mains du ministre.

Tous ces élémens d'un immense pouvoir ne vinrent point expirer inutilement dans mon cabinet. Comme j'étais instruit de tout, je devais réunir en moi la plainte publique pour signaler au chef du gouvernement le malaise et les souffrances de l'État.

Aussi je ne dissimulerai pas que je pouvais agir sur la crainte ou la terreur qui assiégeait plus ou moins constamment l'arbitre d'un pouvoir sans bornes. Grand explorateur de l'État, je pouvais réclamer, censurer, déclamer pour toute la France. Sous ce point de vue, que de maux n'ai-je pas empêché? S'il m'a été impossible de réduire, comme je l'aurais voulu, la police générale à un simple épouvantail, à une magistrature de bienveillance, j'ai au moins la satisfaction de pouvoir affirmer que j'ai fait plus de bien que de mal, c'est-à-dire que j'ai évité plus de mal qu'il ne m'a été permis de bien faire, ayant presque toujours eu à lutter contre les préventions, les passions et les emportemens du chef de l'État.

Dans mon second ministère, j'administrai bien plus par l'empire des représentations et de l'appréhension que par la compression et l'emploi des moyens coërcitifs; j'avais fait revivre l'ancienne maxime de la police, savoir: que trois hommes ne pouvaient se réunir et parler indiscrètement des affaires publiques, sans que le lendemain le ministre de la police n'en fût informé. Il est certain que j'eus l'adresse de répandre et de faire croire que partout où quatre personnes se réunissaient, il s'y trouvait, à ma solde, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Sans doute une telle croyance tenait aussi à la corruption et à l'avilissement général; mais, d'un autre côté, que de maux, de regrets et de larmes n'a-t-elle pas épargnés!

Ainsi la voilà connue cette grande et effrayante machine appelée police générale de l'Empire. On s'imagine bien que, sans en négliger les détails, je m'occupai bien plus de son ensemble et de ses résultats.

L'Empire venait d'être improvisé sous de si affreux auspices, et l'esprit public était si mal disposé, si récalcitrant, que je crus devoir conseiller à l'empereur de faire diversion, de voyager, de rompre enfin ces dispositions malveillantes et dénigrantes contre sa personne, sa famille et sa nouvelle cour, plus que jamais en butte aux brocards des Parisiens. Il adopta mes idées et se rendit d'abord à Boulogne, où il se fit élever, pour ainsi dire, sur le pavois par les troupes campées aux environs. De Boulogne il se dirigea sur Aix-la-Chapelle, et là il reçut les ambassadeurs de plusieurs puissances, qui toutes, à l'exception de l'Angleterre, de la Russie et de la Suède, s'empressaient de le reconnaître.

Parcourant ensuite les départemens réunis, et arrivant à Mayence, il y fut visité par un grand nombre de princes d'Allemagne; il revint à Saint-Cloud à la fin de l'automne.

L'état politique de l'Europe exigeait plus de ménagemens que de roideur. Un acte d'emportement et de colère, de la part de l'empereur, faillit tout compromettre. Il fit enlever à Hambourg, par un détachement de soldats, sir Georges Rumboldt, ministre d'Angleterre; on prit ses papiers et on le conduisit à Paris, au Temple. Cette nouvelle violation du droit des gens souleva toute l'Europe. M. de Talleyrand et moi nous tremblions que le sort du duc d'Enghien ne fût réservé à sir Georges; nous mîmes tout en œuvre pour le soustraire à une condamnation prévôtale. Les papiers de sir Georges m'étant tombés dans les mains, j'eus soin de pallier tout ce qui aurait pu le charger d'une manière grave. L'intervention de la Prusse, que nous excitâmes secrètement, acheva ce que nous avions si bien commencé. Le ministre Rumboldt fut mis en liberté, sous la condition de ne plus mettre les pieds à Hambourg, et de se tenir désormais à cinquante lieues du territoire français, conditions que je proposai moi-même.

Je ne pouvais rien contre les résolutions brusques et inopinées, et il ne me restait alors aucun moyen d'éluder ou de conjurer les actes ténébreux qui, foulant aux pieds les formes de la justice, étaient exercés par un ordre direct émané du cabinet, et commis à des subalternes hors de mes attributions spéciales. J'étais moi-même plus ou moins en butte à la malveillance du préfet de police. A l'époque de la première affaire du général Mallet, il me dénonça directement à l'empereur comme protégeant Mallet sous main, et de plus, comme ayant averti Masséna de certaines charges qui pesaient sur lui, et fait disparaître certains papiers qui le compromettaient. Il s'agissait, disait-on, d'intrigues qui avaient des ramifications dans l'armée et dans la haute police. Je démontrai à l'empereur que tout ceci se bornait à avoir prémuni Masséna contre les menées de certains brouillons et intrigans dangereux.

A Saint-Cloud eurent lieu plusieurs conseils privés importans. Il s'agissait à la fois d'attirer le pape au couronnement de l'empereur, et de détourner la Russie de s'allier à l'Angleterre, ce qui eût pu former le noyau d'une troisième coalition dont nous apercevions les germes dans l'horizon de la diplomatie.