J'étais censé le régulateur de l'esprit public et des journaux qui en étaient les organes, et j'avais même des bureaux où l'on s'en occupait. Mais on ne manqua pas de représenter que c'était me donner trop de force et de puissance. On mit hors de ma tutelle le journal des Débats, qui eut pour censeur et pour directeur un de mes ennemis personnels[26]. On crut me donner une fiche de consolation en me laissant arracher le Mercure à la coterie qui l'exploitait au profit de la contre-révolution. Mais le système de me ravir les journaux n'en prévalut pas moins dans le cabinet, et je fus bientôt réduit au Publiciste de Suard et à la Décade philosophique de Ginguené.

Le crédit de Fontanes n'ayant fait que s'accroître depuis son avènement à la présidence du Corps législatif, il poussa tant qu'il put ses amis dans les avenues du pouvoir. M. Molé, son adepte, héritier d'un nom parlementaire illustre, donna ses Essais de morale et de politique. C'était l'apologie la plus inconvenante du despotisme, tel qu'on l'exerce à Maroc. Fontanes fit le plus grand éloge de cet écrit dans le journal des Débats; je m'en plaignis. L'empereur blâma publiquement Fontanes, qui s'excusa sur le désir d'encourager un si beau talent dans un si beau nom. Ce fut à ce sujet que l'empereur lui dit: «Pour Dieu! M. de Fontanes, laissez-nous au moins la république des lettres.»

Mais c'était un jeu joué; le jeune adepte de l'orateur impérial fut nommé presqu'immédiatement auditeur au Conseil d'état, puis maître des requêtes et ministre in petto.

Il faut convenir aussi que l'empereur se laissait prendre volontiers à l'amorce du prestige des noms de l'ancien régime, de même qu'il se laissait séduire par la magie de l'éloquence de Fontanes, qui le louait avec noblesse, lorsque tant d'autres ne lui offraient qu'un encens grossier.

On se fera une idée de la disposition de l'esprit public d'alors et de la direction de la littérature, quand on saura que cette même année parut une histoire de la Vendée, où les Vendéens étaient représentés comme des héros, et les républicains comme des incendiaires et des brigands; ce n'est pas tout: cette histoire, regardée comme impartiale, fut préconisée, enlevée, et fit fureur dans le monde. Tous les hommes de la révolution en furent indignés. Il me fallut intervenir pour faire mettre au jour un antidote capable de corriger les récits de l'historien des détrousseurs de diligences[27].

Cependant ils allaient être immenses les résultats et les avantages politiques d'Austerlitz et de Presbourg. D'abord Joseph Bonaparte fut, par décret impérial, proclamé roi des Deux-Siciles, le Moniteur ayant annoncé préalablement que la dynastie qui occupait ce trône avait cessé de régner. Presqu'aussitôt Louis Bonaparte fut proclamé roi de Hollande, couronne à envier sans doute, mais qui, pour lui, ne put le dédommager de ses ennuis domestiques. Murat eut le grand duché de Berg. Les principautés de Lucques et de Guastalla furent données, en cadeau, l'une à Elisa, l'autre à Pauline. Le duché de Plaisance échut à Lebrun; celui de Parme à Cambacérès, et plus tard la principauté de Neuchâtel fut donnée à Berthier.

Dans un conseil privé, Napoléon nous avait annoncé qu'il prétendait disposer souverainement de ses conquêtes pour créer des grands de l'Empire et une nouvelle noblesse. L'avouerai-je? lorsque, dans un conseil plus nombreux, il proposa la question de savoir si l'établissement des titres héréditaires était contraire aux principes de l'égalité que nous professions presque tous, nous répondîmes négativement. En effet, l'Empire étant une nouvelle monarchie, la création de grands officiers, de grands dignitaires, et le renfort d'une nouvelle noblesse nous parurent indispensables. Il s'agissait, d'ailleurs, de réconcilier la France ancienne avec la France nouvelle, et de faire disparaître les restes de la féodalité, en rattachant les idées de noblesse aux services rendus à l'État.

Dès le 30 mars, parut un décret impérial, que Napoléon se contenta de faire communiquer au Sénat, et qui érigeait en duchés, grands fiefs de l'Empire, la Dalmatie, l'Istrie, le Frioul, Cadore, Bellune, Conegliano, Trévise, Feltre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo; Napoléon se réservant d'en donner l'investiture à titre héréditaire. C'est aux contemporains à juger ceux qui furent du petit nombre des élus.

Créé prince de Bénévent, le ministre Talleyrand posséda cette principauté comme fief immédiat de la couronne impériale. J'eus aussi un assez bon billet dans cette loterie; je ne tardai pas à prendre rang, sous le titre de duc d'Otrante, parmi les principaux feudataires de l'Empire.

Jusque-là, toute fusion ou amalgame de l'ancienne noblesse avec les chefs de la révolution eût été frappée de réprobation par l'opinion publique. Mais la création de nouveaux titres et d'une noblesse nationale effaça la démarcation et fit naître de nouvelles mœurs dans les hautes classes.