Une affaire plus importante, la dissolution du corps germanique, fut aussi la conséquence de l'extension prodigieuse de l'Empire. En juillet parut le traité de la confédération du Rhin. Quatorze princes allemands déclarèrent leur séparation du corps germanique et leur nouvelle confédération, sous le protectorat de l'empereur des Français. Ce nouvel acte fédératif, préparé avec adresse, avait surtout pour objet d'isoler la Prusse, et de resserrer le joug imposé aux Allemands.

Ceci et les nuages qui s'élevaient entre la France et la Prusse firent démasquer la Russie, dont la diplomatie avait paru équivoque. Elle refusa de ratifier le traité de paix conclu récemment, d'après le motif que son envoyé s'était écarté de ses instructions. Dans ses tergiversations, nous ne vîmes qu'une ruse pour gagner du temps.

Depuis la mort de Williams Pitt, conduit au tombeau par le chagrin des désastres de la dernière coalition, l'Angleterre négociait sous les auspices de Charles Fox, qui avait repris le timon des affaires. On croyait pouvoir tout attendre d'un ministère improbateur des coalitions formées pour rétablir en France l'ancien gouvernement.

Dans ces entrefaites vint à éclater la guerre de Prusse, guerre mitonnée depuis Austerlitz, et moins provoquée par les conseils du cabinet que par les faiseurs de Mémoires clandestins. D'avance ils avaient représenté la monarchie prussienne prête à tomber d'un souffle comme un château de cartes. J'ai lu plusieurs de ces Mémoires, un entr'autres artificieusement rédigé par Montgaillard, alors aux grands gages. Je puis dire que, pendant les trois derniers mois, cette guerre fut préparée comme un coup de théâtre; toutes les chances, toutes les vicissitudes en furent exactement pesées et calculées.

Je trouvai triste, pour la dignité des couronnes, de voir un cabinet si mal tenu. La monarchie prussienne, dont il aurait dû être la sauvegarde, dépendait de l'astuce de quelques intrigans et du mouvement de quelques subsides, avec lesquels nous jouions à la hausse et à la baisse à volonté. Jéna! l'histoire dévoilera un jour tes causes secrètes. Le délire causé par le résultat prodigieux de la campagne de Prusse acheva d'enivrer la France. Elle s'enorgueillit d'avoir été saluée du nom de grande nation par son empereur, triomphant du génie de Frédéric et de son ouvrage.

Napoléon se crut le fils du Destin, appelé pour briser tous les sceptres. Plus de paix ni trève avec l'Angleterre; rupture des négociations; mort de Charles Fox; départ de lord Lauderdale; arrogance du triomphateur. L'idée de détruire la puissance anglaise comme seul obstacle à la monarchie universelle, devint son idée fixe. C'est dans ce but qu'il fonda le système continental, dont le premier décret fut daté de Berlin. Napoléon était convaincu qu'en tarissant à l'Angleterre tous ses débouchés, il la réduirait à la phthisie et à subir la catastrophe. Il pensait non-seulement à la soumettre, mais encore à la détruire.

Peu susceptible d'illusion, et à portée de tout voir et de tout savoir, je pressentis les malheurs des peuples et leur réaction plus ou moins prochaine. Ce fut bien pis quand il n'y eut plus de doute qu'il fallait aller se mesurer avec les Russes. La bataille d'Eylau, sur laquelle j'eus des détails particuliers, me fit frémir. Là, tout avait été disputé et balancé. Ce n'étaient plus des capucins de cartes qui tombaient comme à Ulm, à Austerlitz, à Jéna. Le spectacle était aussi imposant que terrible; il fallait se battre corps à corps, à trois cents lieues du Rhin. Je pris la plume et j'écrivis à Napoléon à peu près dans les mêmes termes dont je m'étais servi avant Marengo, mais avec plus de développemens, car la situation était plus compliquée. Je lui dis que nous étions sûrs de maintenir la tranquillité dans Paris et dans toute la France; que l'Autriche ne bougerait pas; que l'Angleterre hésitait de s'engager avec la Russie, dont le cabinet lui paraissait chanceux; mais que la perte d'une bataille entre la Vistule et le Niémen pouvait tout compromettre; que le décret de Berlin froissait beaucoup trop d'intérêts, et qu'en faisant la guerre aux rois il fallait se garder de la faire aux peuples pour ne pas les irriter. Je le suppliai, dans les termes les plus pressans, d'employer tout son génie, tous ses élémens de destruction et de captation, pour amener une paix prompte et glorieuse comme toutes celles dont nous avions été redevables à sa fortune. Il me comprit; mais il lui fallait gagner encore une bataille.

Là, et à compter d'Eylau, il fut vraiment avisé et habile; fort de conception, fort de caractère, poursuivant son but avec constance: celui de dominer le cabinet russe. Rien d'essentiel ne lui échappait; il surveillait l'intérieur, et avait l'œil à tout. Beaucoup d'intrigues furent nouées contre lui sur le continent, mais sans succès. On vint de Londres tâter Paris; on vint me tâter moi-même.

Qu'on se figure le cabinet anglais donnant dans le panneau de notre police, même après les mystifications de Dracke et de Spencer-Smith; qu'on se figure lord Howick, ministre des affaires étrangères, me dépêchant un émissaire chargé d'instructions secrètes, et porteur d'une lettre pour moi renfermée dans les nœuds d'une canne. Ce ministre me faisait demander deux passe-ports en blanc, pour deux négociateurs chargés d'ouvrir avec moi une négociation mystérieuse. Mais son émissaire s'étant ouvert imprudemment à l'agent de la préfecture, Perlet, vil instrument de toute cette machination, le bambou de Vitel fut ouvert, et une fois la mission connue avec le secret, ce malheureux jeune homme ne put éviter la peine de mort.

Il était impossible qu'une telle affaire ne laissât pas quelqu'ombrage dans l'esprit de Napoléon; il devait en inférer au moins qu'on avait l'idée, dans l'étranger, qu'il était possible d'essayer d'intriguer auprès de moi, et que j'étais homme à tout écouter, à tout recueillir, sauf à me décider selon les temps. Ce ne fut pas d'ailleurs la dernière ouverture de ce genre qu'on crut pouvoir tenter, car tel était l'aveuglement des hommes qui circonvenaient le cabinet de Saint-James, dans l'intérêt de la contre-révolution, qu'ils se persuadèrent que je n'étais pas éloigné de travailler dans l'intérêt des Bourbons et de trahir Bonaparte. Ceci était uniquement fondé sur l'opinion généralement répandue qu'au lieu de persécuter les royalistes dans l'intérieur, je cherchais, au contraire, à les garantir et à les protéger; qu'en outre, on était toujours le bien venu quand on s'adressait directement à moi, pour toutes espèces de révélations et de confidences.