Ce fut au point que peu de mois après la mort de Vitel, ayant pris sur mon bureau une lettre cachetée, adressée à moi seul, je l'ouvris et je la trouvai si pressante, que j'accordai l'audience particulière qu'on me demandait pour le lendemain. Cette lettre était souscrite d'un nom emprunté, mais très-connu dans l'émigration, et je crus réellement que le signataire était la personne qui voulait s'ouvrir à moi. Mais quelle fut ma surprise, quand cet homme plein d'audace, doué d'un langage persuasif, étalant les formes les plus distinguées, m'avoua sa supercherie et osa se déclarer devant moi l'agent des Bourbons et l'envoyé du cabinet anglais. Dans un exposé chaud et rapide, il établit la fragilité de la puissance de Napoléon, sa prochaine décadence (c'était au commencement de la guerre d'Espagne) et sa chute inévitable! Partant de là, il finit par me conjurer, dans l'intérêt de la France et de la paix du monde, de me joindre à la bonne cause, pour détourner la nation de l'abîme...; toutes les garanties qu'il était possible d'imaginer me furent offertes. Et qui était cet homme? le comte Daché, ancien capitaine de la marine royale. «Malheureux! lui dis-je, c'est à la faveur d'un subterfuge que vous vous êtes introduit dans mon cabinet...—Oui, s'écria-t-il, ma vie est dans vos mains, et, s'il le faut, j'en ferai volontiers le sacrifice pour mon Dieu et pour mon roi!—Non, repris-je; vous êtes assis sur mon foyer, et je ne violerai pas l'hospitalité du malheur; car, comme homme, et non comme magistrat, je puis pardonner à l'excès de votre égarement et à votre démarche insensée. Je vous accorde vingt-quatre heures pour vous éloigner de Paris; mais je vous déclare que des ordres sévères seront donnés pour que, passé ce terme, vous soyez arrêté partout où l'on pourra vous découvrir et vous saisir. Je sais d'où vous venez; je connais votre ligne de correspondance; ainsi souvenez-vous bien que ceci n'est qu'une trève de vingt-quatre heures; et encore ne pourrais-je pas vous sauver dans ce court espace de temps, si d'autres que moi ont eu connaissance de votre secret et de votre démarche.» Il me protesta que personne au monde n'en avait la moindre idée, ni dans l'étranger ni en France; et que ceux mêmes qui l'avaient reçu sur la côte ignoraient qu'il se fût hasardé jusqu'à Paris. «Eh bien, lui dis-je, je vous donne vingt-quatre heures: partez.
J'eusse manqué à mes devoirs, en ne rendant pas compte à l'empereur de ce qui venait de se passer. La seule variante que je me permis fut la supposition d'un court sauf-conduit qu'aurait préalablement obtenu de moi le comte Daché, sous prétexte de révélations importantes qu'il ne voulait faire qu'à moi seul. Cette variante était indispensable; car j'étais sûr que Napoléon aurait désapprouvé ma générosité et y aurait même vu quelque chose de louche. Indépendamment des ordres de la police, il en donna lui-même, de son cabinet, de très-rigoureux, tant il redoutait, dans ses ennemis, l'énergie et le caractère. Toutes les polices furent mises aux trousses du malheureux comte, et l'on s'acharna tellement, qu'au moment de se rembarquer pour Londres, sur la côte du Calvados, il périt d'une mort affreuse, trahi par une femme dont le nom est aujourd'hui en exécration dans son ancien parti.
On sent bien qu'une mission si hasardée et si périlleuse n'eût été ni donnée, ni remplie immédiatement après les négociations et le traité de Tilsitt, glorieux résultat de la victoire de Friedland.
Il me reste à caractériser cette grande époque de la vie politique de Napoléon. L'événement était de nature à fasciner tous les esprits. La vieille aristocratie en fut subjuguée. Que n'est-il légitime? disait-on dans le faubourg Saint-Germain. «Alexandre et Napoléon se rapprochent, la guerre cesse, et cent millions d'hommes sont en repos.» On crut à cette niaiserie et l'on ne vit pas que le duumvirat de Tilsitt n'était qu'un traité simulé de partage du monde entre deux potentats et deux Empires qui, une fois en point de contact, finiraient par s'entrechoquer.
Dans le traité secret, Alexandre et Napoléon se partageaient le monde continental: tout le midi de l'Europe était abandonné à Napoléon, déjà maître de l'Italie et arbitre de l'Allemagne, poussant ses avant-postes jusqu'à la Vistule, et élevant Dantzick comme l'une de ses places d'armes les plus formidables.
De retour à Saint-Cloud, le 27 juillet, il y fut l'objet des plus fades et des plus extravagantes adulations, de la part de tous les organes des autorités premières. Je voyais chaque jour le progrès de l'enivrement altérer ce grand caractère; il devenait bien plus réservé avec ses ministres. Huit jours après son retour, il fit des changemens remarquables dans le ministère. Il donna le porte-feuille de la guerre au général Clarke, depuis duc de Feltre, et celui de l'intérieur à Cretet, alors simple conseiller d'état; Berthier fut fait vice-connétable. Mais ce qui étonna le plus, ce fut de voir passer le porte-feuille des relations extérieures à Champagny, depuis duc de Cadore. Ôter à M. de Talleyrand ce département, c'était un signe de disgrâce, mais qui fut colorée par de nouvelles faveurs purement honorifiques. M. de Talleyrand fut promu vice-grand-électeur; ce qui ne laissa pas de prêter aux quolibets. Il est sûr qu'un dissentiment d'opinion sur les projets relatifs à l'Espagne fut la principale cause de sa disgrâce; mais cet important objet n'avait encore été traité que d'une manière confidentielle entre l'empereur et lui. A cette époque, il n'en avait pas encore été question au conseil, du moins en ma présence. Mais j'en pénétrai le mystère avant même le traité secret de Fontainebleau, qui n'eut lieu qu'à la fin d'octobre. De même que celui de Presbourg, le traité de Tilsitt fut marqué d'abord par l'érection d'un nouveau royaume dévolu à Jérôme, au sein de l'Allemagne. On y installa ce roi écolier sous la tutelle des précepteurs que lui assigna son frère, qui se réserva la haute main dans la direction politique du nouveau roi tributaire.
Vers cette époque on apprit le succès de l'attaque de Copenhague par les Anglais, ce qui fut un premier dérangement aux stipulations secrètes de Tilsitt, en vertu desquelles la marine du Danemarck devait être mise à la disposition de la France. Depuis la catastrophe de Paul Ier, je n'avais pas revu Napoléon s'abandonner à de plus violens transports. Ce qui le frappa le plus dans ce vigoureux coup de main, ce fut la promptitude de la résolution du ministère anglais. Il soupçonna une nouvelle infidélité dans le secret de son cabinet, et me chargea de vérifier si cela tenait au dépit d'une récente disgrâce. Je lui représentai de nouveau combien il était difficile, dans un si ténébreux dédale, de rien pénétrer autrement que par instinct et par conjecture: «Il faudrait, lui dis-je, que les traîtres voulussent se trahir eux-mêmes, car la police ne sait jamais que ce qu'on lui dit, et ce que le hasard lui découvre est peu de chose.» J'eus à ce sujet une conférence curieuse et véritablement historique avec un personnage qui a survécu et qui survit à tout; mais ma position actuelle ne me permet pas d'en révéler les détails.
Les affaires de l'intérieur marchèrent dans le système des plans relatifs au dehors, et qui commençaient à se développer. Le 18 septembre, furent supprimés enfin les restes du Tribunat, non que la troupe réduite des tribuns eût rien d'hostile, mais parce qu'il entrait dans les desseins de l'empereur de supprimer la discussion préalable des lois; elle ne devait plus avoir lieu que par commissaires.
Ici va s'ouvrir la mémorable année 1808, époque d'une nouvelle ère, où commence à pâlir l'étoile de Napoléon. J'eus enfin une connaissance confidentielle de l'arrière-pensée qui venait de dicter le traité secret de Fontainebleau et l'invasion du Portugal. Napoléon m'avoua que les Bourbons d'Espagne et la maison de Bragance allaient cesser de régner. «Passe pour le Portugal, lui dis-je, qui est bien réellement une colonie anglaise; mais quant à l'Espagne, vous n'avez point à vous en plaindre; ces Bourbons-là sont et seront tant que vous voudrez vos très-humbles préfets. Ne vous méprenez-vous pas d'ailleurs sur les dispositions des peuples de la Péninsule? Prenez garde; vous y avez beaucoup de partisans, il est vrai; mais parce qu'on vous y regarde comme un grand et puissant potentat, comme un ami et un allié. Si vous vous déclarez sans motif contre la maison régnante; si, à la faveur de ses dissensions domestiques, vous renouvelez la fable de l'huître et des plaideurs, il faudra vous déclarer contre la plus grande partie de la population. Et, vous ne devez pas l'ignorer, l'Espagnol n'est pas un peuple flegmatique comme l'Allemand; il tient à ses mœurs, à son gouvernement, à ses vieilles habitudes; il ne faut pas juger de la masse de la nation par les sommités de la société, qui sont là, comme partout ailleurs, corrompues et peu patriotiques. Encore une fois, prenez garde de transformer un royaume tributaire en une nouvelle Vendée.—Que dites-vous? reprit-il; tout ce qui est raisonnable en Espagne méprise le gouvernement; le prince de la Paix, véritable maire du palais, est en horreur à la nation; c'est un gredin qui m'ouvrira lui-même les portes de l'Espagne. Quant à ce ramas de canaille dont vous me parlez, qui est encore sous l'influence des moines et des prêtres, une volée de coups de canon la dispersera. Vous avez vu cette Prusse militaire, cet héritage du grand Frédéric, tomber devant mes armées comme une vieille masure; eh bien, vous verrez l'Espagne entrer dans ma main sans s'en douter, et s'en applaudir ensuite; j'y ai un parti immense. J'ai résolu de continuer dans ma propre dynastie le système de famille de Louis xiv, et d'unir l'Espagne aux destinées de la France; je veux saisir l'occasion unique que me présente la fortune de régénérer l'Espagne, de l'enlever à l'Angleterre et de l'unir intimement à mon système. Songez que le soleil ne se couche jamais dans l'immense héritage de Charles-Quint, et que j'aurai l'Empire des deux Mondes.»
Je vis que c'était un dessein arrêté, que tous les conseils de la raison n'y feraient rien, et qu'il n'y avait plus qu'à laisser aller le torrent. Toutefois, je crus devoir ajouter que je suppliai Sa Majesté de bien examiner dans sa sagesse si tout ce qui se passait n'était pas un jeu joué; si le Nord ne cherchait pas à le précipiter sur le Midi, comme diversion utile, et dans l'arrière-pensée de renouer en temps opportun avec l'Angleterre, afin de prendre l'Empire entre deux feux. «Voilà bien un ministre de la police, s'écria-t-il, qui se défie de tout, qui ne croit à rien de bon ni à rien de bien! Je suis sûr d'Alexandre, qui est de très-bonne foi; j'exerce maintenant sur lui une sorte de charme, indépendamment de la garantie que m'offrent ses entours, dont je suis également sûr.» Ici Napoléon me répéta tout ce que j'avais entendu dire de futile par sa suite sur l'abouchement de Tilsitt et sur le subit amour de la cour de Russie pour l'empereur et les siens; il n'oublia pas les cajoleries au moyen desquelles il croyait avoir captivé le grand-duc Constantin lui-même, qui, disait-on, n'y avait pas tenu de s'entendre dire qu'il était le prince le mieux habillé de l'Europe, et qu'il avait les plus belles cuisses du monde.