Ces épanchemens ne me furent pas inutiles. Voyant Napoléon en bonne humeur, je lui reparlai en faveur de plusieurs personnes pour lesquelles je m'intéressai particulièrement, et qui toutes furent placées d'une manière avantageuse. Il commençait à être plus content du faubourg St.-Germain, et tout en approuvant ma manière large de faire la police avec l'ancienne aristocratie, il me dit qu'il y avait, du côté de Bordeaux, deux familles[28] que je regardais comme récalcitrantes et dangereuses, mais qu'il voulait qu'on les laissât tranquilles, c'est-à-dire qu'on les surveillât sans inquisition. «Vous m'avez dit souvent que vous deviez être comme moi le médiateur entre l'ancien et le nouvel ordre de choses: c'est votre mission; car voilà, en effet, ma politique dans l'intérieur. Mais quant au dehors, ne vous en mêlez pas; laissez-moi faire, et surtout n'allez pas vouloir défendre le pape; ce serait par trop ridicule de votre part; laissez-en le soin à M. de Talleyrand qui lui a l'obligation d'être aujourd'hui séculier et de posséder une belle femme en légitime mariage.» Je me mis à rire, et, reprenant mon porte-feuille, je fis place au ministre de la marine.
Ce que Napoléon venait de me dire sur le pape, faisait allusion à ses différends avec le Saint-Siège, qui remontaient en 1805 et s'aggravaient tous les jours. L'entrée de nos troupes dans Rome vint coïncider avec l'invasion de la Péninsule. Pie vii lança presqu'aussitôt un bref par lequel il menaçait Napoléon de diriger contre lui ses armes spirituelles: sans doute elles étaient bien émoussées, mais ne laissaient pas que de remuer encore bien des consciences. A mes yeux ces différends paraissaient d'autant plus impolitiques, qu'ils ne pouvaient manquer d'aliéner une grande partie des peuples de l'Italie, et, parmi nous, de favoriser la petite église qui nous avait tourmentés long-temps; elle commençait à s'en prévaloir pour faire cause commune avec le pape contre le gouvernement. Mais Napoléon ne poussait tout à l'extrême envers le chef de l'Église, que pour avoir le prétexte de s'emparer de Rome, et de le dépouiller de tout son temporel: c'était une des branches de son vaste plan de monarchie universelle et de reconstruction de l'Europe. J'y aurais donné les mains volontiers; mais je voyais à regret qu'il partait d'une base fausse, et que l'opinion commençait à se gendarmer. Comment, en effet, vouloir procéder ainsi à la conquête de tous les États, sans avoir au moins pour soi les peuples? Avant de dire imprudemment que sa propre dynastie, qui était la dynastie de la veille, serait bientôt la plus ancienne de l'Europe, il aurait fallu connaître l'art d'isoler les rois de leurs peuples, et, pour cela, ne pas abandonner les principes sans lesquels on ne pouvait soi-même exister.
Cette affaire de Rome était alors étouffée par tout ce qui se passait à Madrid et à Baïonne, où Napoléon était arrivé le 15 avril, avec sa cour et sa suite. Déjà l'Espagne était envahie, et, sous les dehors de l'amitié, on venait de s'emparer de ses principales forteresses du nord. Plein d'espérance et ravisseur de l'Espagne, Napoléon s'apprêtait à saisir les trésors du Nouveau-Monde, que cinq ou six aventuriers étaient venus lui offrir comme le résultat infaillible de leurs intrigues. Tous les ressorts de cette vaste machination étaient montés; ils s'étendaient du château de Marrac à Madrid, à Lisbonne, à Cadix, à Buenos-Ayres et au Mexique. Napoléon avait à sa suite son établissement particulier de fourberies politiques: son duc de Rovigo, Savary; son archevêque de Malines, abbé de Pradt; son prince Pignatelli, et tant d'autres instrumens plus ou moins actifs de ses fraudes diplomatiques. L'ex-ministre Talleyrand le suivait aussi, mais plutôt comme patient que comme acteur.
J'avais averti Napoléon, au moment de son départ, que l'opinion publique s'irritait dans une attente pénible; et que les causeries de salon prenaient un essor que mes trois cents régulateurs de Paris ne pouvaient déjà plus maîtriser.
Ce fut bien pis, quand les événemens se développèrent; quand, par la ruse et la perfidie, toute la maison d'Espagne se trouva prise dans les filets de Baïonne; quand Madrid eut subi le massacre du 2 mai; et quand le soulèvement de presque toute une nation eut embrâsé la presque totalité de la Péninsule. Tout fut connu et avéré dans Paris, malgré les efforts incroyables de toutes les polices, de toutes les administrations pour intercepter et dérober la connaissance des événemens publics. Jamais, dans le cours de mes deux ministères, je ne vis un pareil déchaînement contre l'insatiable ambition et le machiavélisme du chef de l'État. Je pus m'assurer alors que, dans les grandes crises, la vérité reprend tous ses droits et tout son empire. Je reçus de Baïonne deux ou trois lettres assez dures, sur le mauvais état de l'esprit public, dont on semblait me rendre, en quelque sorte, responsable: mes bulletins répondaient à tout. Vers la fin de juillet, après la capitulation de Baylen, il n'y eut plus moyen d'y tenir. La contre-police et les correspondans particuliers de l'empereur prirent l'alarme; ils se méprirent jusqu'à donner l'éveil sur de prétendus indices d'une conspiration dans Paris, tout-à-fait imaginaire. L'empereur s'éloigna de Baïonne en toute hâte, après plusieurs accès d'emportement, transformés, dans les salons de la Chaussée d'Antin et du faubourg Saint-Germain, en accès de fièvre chaude. Traversant la Vendée, il revint à Saint-Cloud, par la Loire. Je m'attendais à un coup de boutoir à mon premier travail, et je me tenais sur mes gardes. «Vous avez été trop indulgent, duc d'Otrante, furent ses premières paroles. Comment avez-vous pu laisser établir dans Paris tant de foyers de bavardage et de malveillance?—Sire, quand tout le monde s'en mêle, il n'y a plus moyen de sévir; la police n'a point accès d'ailleurs dans l'intérieur des familles et dans les épanchemens de l'intimité.—Mais l'étranger a remué Paris?—Non, Sire; le mécontentement public s'est exhalé tout seul; de vieilles passions se sont réveillées; et, dans ce sens, il y a eu malveillance. Mais on ne remue pas les nations, sans remuer les passions. Il serait impolitique, imprudent même, d'aigrir et d'exaspérer les esprits par des rigueurs hors de saison. Du reste, on a exagéré à Votre Majesté cette turbulence, qui s'apaisera comme tant d'autres; tout va dépendre de l'issue de cette affaire d'Espagne et de l'attitude que prendra l'Europe continentale. Votre Majesté a surmonté des difficultés plus ardues et vaincu des crises plus fortes.» Ce fut alors que, parcourant à grands pas son cabinet, il me reparla de la guerre d'Espagne comme d'une échauffourée qui méritait à peine une volée de coups de canon, s'emportant et se déchaînant contre Murat, contre Moncey, surtout contre Dupont, et qualifiant sa capitulation d'infamie, bien résolu de faire dans l'armée un exemple. «Cette guerre de paysans et de moines, reprit-il, je la ferai moi-même, et j'espère y étriller les Anglais. Je vais m'entendre avec l'empereur Alexandre, pour que les traités s'accomplissent et pour que l'Europe ne soit pas agitée. Dans trois mois, je ramènerai mon frère dans Madrid, et dans quatre mois j'entrerai moi-même dans Lisbonne, si les Anglais osent y aborder. Je punirai ce ramassis de canaille et je chasserai les Anglais.»
Tout fut désormais dirigé sur ce plan d'opérations. Des agens confidentiels et des courriers étaient partis pour Saint-Pétersbourg. La réponse favorable ne se fit pas attendre. La ville d'Erfurt fut choisie pour l'entrevue des deux empereurs. Rien de plus heureux que cette entrevue, où, à la fin de septembre, le czar vint fraterniser avec Napoléon. Ces deux arbitres formidables du continent passèrent dix-huit jours ensemble dans l'intimité, au milieu des fêtes et des délices. On eut encore recours à une momerie diplomatique collective auprès du roi d'Angleterre, dans le but apparent d'obtenir son adhésion à la paix générale. J'avais donné à l'empereur, avant son départ, des informations qui auraient dû le désabuser; mais, que dis-je? il ne croyait pas plus que moi peut-être à la possibilité d'une paix dont il n'aurait su que faire.
Erfurt ramena l'opinion. A l'ouverture du Corps législatif, le 26 octobre, Napoléon, de retour, se déclara d'accord et invariablement uni avec l'empereur Alexandre pour la paix comme pour la guerre.... Bientôt, dit-il, mes aigles planeront sur les tours de Lisbonne.
Mais ceci révélait aux penseurs sa faiblesse dans une guerre nationale qu'il n'osait poursuivre sans un appui européen qui pouvait lui échapper. Ce n'était plus Napoléon faisant tout par lui-même. Ses embarras étaient sensibles depuis qu'il déclarait la guerre aux peuples.
Cette Espagne où allait s'enfoncer Napoléon, m'assiégeait de noirs pressentimens; j'y voyais un foyer de résistance alimenté par l'Angleterre et qui pouvait offrir à nos adversaires du continent, des chances favorables pour attenter de nouveau à notre existence politique. Il était triste d'avoir, par une entreprise imprudente, tout remis en question, et la solidité de nos conquêtes et même notre avenir. En affrontant sans cesse de nouveaux dangers, Napoléon, notre fondateur, pouvait tomber frappé d'une balle ou atteint par un boulet, ou sous le fer d'un fanatique. Il n'était que trop vrai, toute notre puissance ne résidait que dans un seul homme, qui, sans postérité, sans avenir certain, réclamait de la Providence vingt années encore pour achever son ouvrage. S'il nous était enlevé avant ce terme, il n'aurait pas même, comme Alexandre le Macédonien, ses propres lieutenans pour héritiers de son pouvoir et de sa gloire, ni pour garanties de nos existences. Ainsi ce vaste et formidable Empire créé comme par enchantement, n'avait qu'une base fragile qui pouvait s'évanouir sur les ailes de la mort. Les mains qui avaient aidé à l'élever étaient trop faibles pour le soutenir sans un appui vivant. Si les graves circonstances où nous nous trouvions faisaient naître ces réflexions dans mon esprit, la situation particulière de l'empereur y ajoutait un plus haut degré de sollicitude.
Le charme de ses habitudes domestiques s'était rompu; la mort dans ses rigueurs était venue planer sur cet enfant qui, à la fois son neveu et son fils adoptif, avait par sa naissance tant resserré le nœud qui l'attachait à Joséphine par Hortense, et à Hortense par Joséphine. «Je me reconnais, disait-il, dans cet enfant!» Et il caressait déjà la chimère qu'il pourrait lui succéder. Combien de fois sur la terrasse de Saint-Cloud, après ses déjeuners, ne l'avait-on pas vu contempler avec délices ce rejeton dont les manières et les dispositions étaient si heureuses, et se délassant des soins de l'Empire, se mêler à ses jeux enfantins! Pour peu qu'il montrât de l'opiniâtreté, du penchant pour le bruit du tambour, pour les armes et le simulacre de la guerre, Napoléon s'écriait avec enthousiasme: «Celui-là sera digne de me succéder, il pourra me surpasser encore!» Au moment même où il lui préparait de si hautes destinées, ce bel enfant, atteint du croup, lui fut enlevé. Ainsi fut brisé le roseau sur lequel voulait s'appuyer un grand homme.