Jamais je ne vis Napoléon en proie à un chagrin plus concentré et plus profond; jamais je n'avais vu Joséphine et sa fille dans une affliction plus déchirante: elles semblaient y puiser le sentiment douloureux d'un avenir désormais sans bonheur et sans espérances. Les courtisans eux-mêmes eurent pitié d'une si haute infortune; je crus voir briser le chaînon de la perpétuité de l'Empire.
Je ne devais pas renfermer en moi-même les réflexions que me suggérait ma prévoyance; mais j'attendis pour les présenter à Napoléon que sa douleur ne laissât plus d'autres traces que des cicatrices. Pour lui d'ailleurs les peines du cœur étaient subordonnées aux soins de l'Empire, aux plus hautes combinaisons de la politique et de la guerre. Quelles plus grandes diversions! Déjà même des distractions d'un autre genre, des consolations plus efficaces avaient trompé ses regrets et rompu la monotonie de ses habitudes: officieusement secondé par son confident Duroc, il s'était jeté, non dans l'amour des femmes, mais dans la possession physique de leurs charmes. On citait deux dames de sa cour honorées de ses hommages furtifs, et qui venaient d'être remplacées par la belle italienne, Charlotte Gaz... née Brind.... Napoléon, frappé de sa beauté, la comblait d'une faveur récente.
On savait d'ailleurs qu'affranchi de l'assujettissement d'un ménage bourgeois, il n'avait plus ni la même chambre ni le même lit que Joséphine. Cette espèce de séparation nuptiale avait eu lieu à la suite d'une scène violente excitée par la jalousie de sa femme[29], et depuis lors il s'était refusé à reprendre aucune chaîne domestique. Du côté de Joséphine, les tourmens étaient bien moins occasionnés par les blessures du cœur que par les épines d'une appréhension inquiétante. Elle était effrayée des suites de la perte subite du fils d'Hortense, du délaissement de sa fille et de son propre abandon. Elle pressentait l'avenir et se désolait de sa stérilité.
Le concours de ces circonstances à la fois politiques et domestiques, et la crainte de voir un jour l'empereur en vieillissant se traîner sur les traces d'un sardanapale, me suggérèrent l'idée de travailler à donner un avenir au magnifique Empire dont j'étais l'un des principaux gardiens. Dans un mémoire confidentiel dont je lui fis moi-même la lecture, je lui représentait nécessité de dissoudre son mariage, de former immédiatement, comme empereur, un nouveau nœud plus assorti et plus doux, et de donner un héritier au trône sur lequel la Providence l'avait fait monter. Ma conclusion était la conséquence naturelle des considérations et des argumens les plus forts et les plus solides que pussent suggérer les besoins de la politique et les nécessités de l'État.
Sans me rien manifester de positif sur ce sujet grave et pressant, Napoléon me laissa entrevoir que, sous le point de vue politique, la dissolution de son mariage était arrêtée déjà dans son esprit; mais qu'il n'en était pas de même du nœud qu'il serait à propos de former; que, d'un autre côté, il tenait singulièrement, par ses habitudes autant que par une sorte de superstition, à Joséphine; et que la démarche qui lui coûterait le plus serait de lui signifier le divorce. Je m'en tins aux monosyllabes significatifs et aux deux ou trois phrases presqu'énigmatiques, mais pour moi faciles à deviner. Poussé par un excès de zèle, je résolus d'ouvrir la brèche et d'amener Joséphine sur le terrain de ce grand sacrifice que réclamaient la solidité de l'Empire et la félicité de l'empereur.
Une telle ouverture exigeait quelques préliminaires; j'épiai l'occasion. Elle se présenta un dimanche à Fontainebleau, à la rentrée de la messe. Là, tenant Joséphine dans l'embrasure d'une fenêtre, je lui donnai, avec toutes les précautions oratoires, tous tes ménagemens possibles, la première atteinte d'une séparation que je lui présentai comme le plus sublime et en même temps le plus inévitable des sacrifices. Son teint se colora d'abord; elle pâlit ensuite; ses lèvres se tuméfièrent, et j'aperçus dans tout son être des signes qui me firent redouter une attaque de nerfs, ou toute autre explosion. Ce ne fut qu'en balbutiant qu'elle m'interpella, pour savoir si j'avais l'ordre de lui faire une si triste insinuation. Je lui dis que je n'avais aucun ordre, mais que je pressentais les nécessités de l'avenir; et me hâtant, par une réflexion générale, de rompre un si pénible entretien, je feignis d'avoir à conférer avec un de mes collègues, et je m'éloignai. Je sus, le lendemain, qu'il y avait eu beaucoup de chagrins et de troubles dans l'intérieur; qu'une explication, à la fois vive et touchante, s'était engagée entre Joséphine et Napoléon, qui m'avait désavoué; et que cette femme, naturellement si douce, si bonne, m'ayant d'ailleurs plus d'un genre d'obligations, avait sollicité en grâce et avec instance mon renvoi, pour avoir préféré le bien de la France à son intérêt personnel et aux jouissances de sa vanité. Tout en protestant que j'avais parlé sans mission, l'empereur se refusa de me chasser, car ce fut là le mot, et il calma tant bien que mal Joséphine, en alléguant à mon égard des prétextes politiques. Il était, pour moi, évident que si déjà il n'eût arrêté secrètement son divorce, il m'eût sacrifié, au lieu de se borner à un simple désaveu de ma démarche. Mais Joséphine en fut la dupe; elle n'avait point assez d'esprit pour ne pas se bercer d'illusion; elle crut obvier à tout par de misérables artifices. Qui le croirait? elle mit l'empereur sur la voie d'une de ces fraudes politiques, qui eussent été la dérision de toute l'Europe, s'offrant de supposer une grossesse factice, osant même le proposer formellement à l'empereur. Sur qu'elle en viendrait là, j'avais fait ébruiter la possibilité de cette supercherie par mes limiers, de sorte que l'empereur n'eut qu'à lui montrer ses bulletins de police se débarrasser de ses obsessions.
De plus grands événemens firent une diversion éclatante. Le 4 novembre, Napoléon en personne ouvrit cette seconde campagne de la Péninsule, après avoir retiré de l'Allemagne quatre-vingt mille vieux soldats. Il avait allumé un vaste incendie, et il courut l'éteindre avec des flots de sang. Mais que pourra-t-il contre des peuples soulevés et en révolution? Tout d'ailleurs va lui inspirer le soupçon et l'inquiétude; il ira jusqu'à se persuader qu'il se forme dans Paris un foyer de résistance, dont M. de Talleyrand et moi sommes les deux mobiles invisibles.
Ayant appris que cent vingt-cinq boules noires, un tiers d'opposans à ses volontés, venaient d'étonner le Corps législatif, il en fut si choqué, si alarmé, qu'il crut devoir lancer, de Valladolid, le 4 décembre, une note officielle explicative de l'essence du gouvernement impérial, et de la place qu'il lui plaisait d'y assigner aux législateurs. «Nos malheurs, dit-il, sont venus, en partie, de ces exagérations d'idées qui ont porté un corps à se croire le représentant de la nation: ce serait une prétention chimérique et même criminelle, de vouloir représenter la nation avant l'empereur. Le Corps législatif devrait être appelé Conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté de faire des lois, n'en ayant point la proposition. Dans l'ordre de la hiérarchie constitutionnelle, le premier représentant de la nation, c'est l'empereur et ses ministres, organes de ses décisions. Tout rentrerait dans le désordre, si d'autres idées constitutionnelles venaient à pervertir les idées de nos constitutions monarchiques.»
Ces oracles du pouvoir absolu n'auraient fait qu'aigrir les esprits, sous un prince faible et capricieux; mais Napoléon avait sans cesse l'épée à la main, et la victoire marchait encore sur ses pas. Aussi tout s'inclinait encore; et le seul ascendant de sa puissance suffisait pour dissiper tout germe d'opposition légale.
Quand on sut qu'il venait d'entrer à Madrid en vainqueur irrité, et qu'il était résolu de surprendre et de chasser l'armée anglaise, on crut la guerre finie, et j'endoctrinai dans ce sens tous mes organes mobiles. Mais tout-à-coup, laissant les Anglais et abandonnant cette guerre à ses lieutenans, l'empereur nous revint d'une manière subite et inattendue; soit, comme ses entours me l'ont assuré, qu'il ait été frappé de l'avis qu'une bande de fanatiques espagnols s'était organisée pour l'assassiner; (j'y avais cru, et j'avais donné, de mon côté, le même avis); soit qu'il fût encore dominé par l'idée fixe de l'existence d'une coalition, dans Paris, contre son autorité. Je croirais assez à l'un et à l'autre motifs réunis, mais qui furent masqués par l'annonce de l'urgence de ce retour subit, d'après les préparatifs de l'Autriche. Napoléon eut encore trois ou quatre mois devant lui, et il savait tout aussi bien que moi que si l'Autriche remuait, elle n'était pas encore prête.