A mon premier travail, il me souda sur l'affaire du Corps législatif et sur son admonition impériale. Je le vis venir et je répondis que c'était très-bien; que c'était ainsi qu'il fallait gouverner; que si un corps quelconque s'arrogeait le droit de représenter, à lui seul, le souverain, il n'y aurait d'autre parti à prendre que de le dissoudre; et que si Louis xvi eût agi ainsi, ce malheureux prince vivrait et régnerait encore. Me fixant alors avec des yeux étonnés: «Mais quoi! duc d'Otrante, me dit-il après un instant de silence, il me semble pourtant que vous êtes un de ceux qui ont envoyé Louis xvi à l'échafaud?—Oui, Sire, répondis-je sans hésitation, et c'est le premier service que j'ai eu le bonheur de rendre à Votre Majesté.»

Rappelant à lui toute la force de son génie et de son caractère pour surmonter l'agression de l'Autriche, il combina son plan et se hâta d'en venir à une prompte exécution. Il était à craindre qu'il ne fût poussé ou surpris aux défilés des Montagnes Noires, car ses forces étaient faibles, et on l'eût réduit à la défensive s'il eût laissé opérer la concentration des masses autrichiennes. Tann, Abensberg, Eckmülh, Ratisbonne, virent le rapide triomphe de nos armes et signalèrent l'heureux début d'une campagne d'autant plus grave, que nous faisions, contre les règles d'une saine politique, deux guerres à la fois.

La levée de boucliers de Schill, en Prusse, nous révéla tout le danger. Ce major prussien, arborant l'étendard de la révolte, venait d'être lancé par les Schneider, les Stein, chefs des illuminés; c'était un timide essai que faisait la Prusse. Il tint à peu de chose que les peuples de l'Allemagne septentrionale ne vinssent dès lors, par imitation, à s'insurger comme les peuples de la Péninsule. Pressé entre deux guerres nationales, Napoléon eût succombé quatre ans plutôt. Ceci me fit faire de sérieuses réflexions sur la fragilité d'un Empire qui n'avait d'autre appui que les armes, et d'autre mobile qu'une ambition effrénée.

Nous respirâmes après l'occupation de Vienne; mais Schill courait encore en Saxe, et les Viennois se montraient irrités et exaltés. Il y eut plusieurs émeutes dans cette capitale de l'Autriche. Bientôt les premiers bruits sur la bataille d'Essling vinrent renouveler nos transes et aggraver nos inquiétudes. A ces bruits succédèrent les informations confidentielles, presque toutes désolantes. Non-seulement Lannes, le seul ami de Napoléon qui fût resté en possession de lui dire la vérité, avait péri glorieusement, mais on complaît huit mille morts, dix-huit mille blessés, parmi lesquels trois généraux et au-delà de cinq cents officiers, de tout grade. Si, après tant de pertes, l'armée fut sauvée, elle m'en fut pas redevable à Napoléon, mais au sang-froid de Masséna. Qu'on juge de notre perplexité dans Paris, et combien il nous fallut d'efforts et d'adresse pour jeter un voile sur ce grand échec, qui pouvait être suivi de plus d'un désastre! Quant à Napoléon, il se proclamait victorieux dans ses bulletins, et, s'il n'avait pas profité de la victoire, il en accusait, d'une manière assez triviale, le général Danube, le meilleur officier de l'Autriche. En effet, on ne pouvait s'expliquer l'immobilité de l'archiduc, après tant de pertes de notre part, et après que nous n'avions pu trouver de refuge que dans l'île de Lobau. Plus le bulletin était impudent, plus on faisait des commentaires.

Les nombreux ennemis que Napoléon avait en France, soit parmi les républicains, soit parmi les royalistes, se réveillèrent; le faubourg St.-Germain redevint hostile, et il y eut même quelques menées dans la Vendée. On se flattait déjà tout haut que la journée d'Essling porterait un coup fatal à l'empereur.

On était si préoccupé des événemens du Danube, qu'à peine fit-on alors attention aux événemens de Rome. Il nous était réservé, à nous philosophes, enfans du dix-huitième siècle et adeptes de l'incrédulité; il nous était réservé, dis-je, de déplorer, comme impolitique, l'usurpation du patrimoine de Saint-Pierre et la persécution du chef de l'Église, par celui même que nous avions élu notre dictateur perpétuel. Un décret de Napoléon, de la fin de mai, avait ordonné la réunion des États romains à l'Empire français. Qu'arriva-t-il? Le vénérable pontife, cramponné sur le siège de Rome, se voyant désarmé, dépouillé, n'ayant à sa disposition que ses armes spirituelles, lança des bulles d'excommunication contre Napoléon et ses coopérateurs. Tout cela n'eût été que ridicule, si les peuples y fussent restés indifférens; si l'indignation publique n'eût pas ravivé la foi presqu'éteinte, en faveur de l'opiniâtre pontife des chrétiens. Ce fut alors que, soutenant une espèce de siège dans son palais, Pie vii en fut arraché par la force, et enlevé de Rome pour être confiné à Savone. Napoléon savait combien je répugnais à de pareilles violences; aussi n'eut-il garde de m'en donner la direction. Ce fut la police de Naples qui s'en chargea. Les principaux instrumens contre le pape furent Murat, Salicetti, Miollis et Radet.

Il me fallut prendre beaucoup sur moi, quand le pape eut gagné le Piémont, pour qu'on ne lui fît pas franchir les Alpes; c'eût été sur moi qu'on aurait fait peser volontiers la responsabilité des dernières scènes de cette persécution, qui parut généralement odieuse et déloyale. En dépit de la réserve de l'administration et du silence de ses organes, tout l'intérêt se porta sur Pie vii, qui, aux yeux de l'Europe, fut considéré comme une illustre et touchante victime de l'avide ambition de l'empereur. Prisonnier à Savone, Pie vu fut dépouillé de ses honneurs extérieurs et privé de toute communication avec les cardinaux, ainsi que de tous les moyens de publier des bulles ou de convoquer un concile. Quel aliment pour la petite église, pour la turbulence de quelques prêtres et pour la haine de quelques dévots! Je prévis dès lors que de tous ces levains se reformeraient les secrètes associations que nous avions eu tant de peine à dissoudre. En effet, Napoléon, en défaisant tout ce qu'il avait fait jadis pour calmer et concilier l'esprit des peuples, les disposait, de longue main, à s'isoler de sa puissance, et même à s'allier à ses ennemis, dès qu'ils auraient le courage de se montrer en force.

Mais cet homme extraordinaire n'avait encore rien perdu de sa vigueur belliqueuse; son courage et son génie relevèrent bientôt au-dessus de ses fautes. Ma correspondance et mes bulletins, qu'il recevait tous les jours à Vienne, ne lui dissimulaient pas le fond des choses ni le fâcheux état de l'esprit public. «Tout cela changera dans un mois, m'écrivait-il.» Une autre fois, en parlant de l'intérieur: «Je suis bien tranquille, vous y êtes,» furent ses propres expressions. Jamais je n'avais accumula sur ma tête tant de pouvoirs et autant de responsabilité. Je réunissais à la fois dans mes mains le ministère colossal de la police, et par intérim le porte-feuille de l'intérieur. Mais j'étais rassuré, parce que jamais les encouragemens de l'empereur n'avaient été aussi positifs, ni sa confiance aussi étendue. Je touchais à l'apogée du pouvoir ministériel; mais, en politique, l'apogée conduit souvent à la roche Tarpéienne.

L'horizon changea presque subitement. La bataille de Wagram livrée et gagnée quarante-cinq jours après la perte de la bataille d'Essling, l'armistice de Znaïm consenti six jours après la bataille de Wagram, et la mort de Schill, nous ramenèrent des jours sereins.

Mais, dans l'intervalle, les Anglais apparurent dans l'Escaut avec une formidable expédition, qui, plus habilement conduite, aurait pu amener des chances heureuses pour nos ennemis et donner le temps à l'Autriche de se rallier.