J'appréciai le danger. Investi dans l'absence de l'empereur d'une grande partie de son pouvoir, par le concours de deux ministères, je donnai l'impulsion au conseil dont j'étais l'âme et j'y fis passer des mesures fortes.

Il n'y avait pas de temps à perdre, il fallait sauver la Belgique. Les troupes disponibles n'auraient pas suffi à préserver cette partie si importante de l'Empire. Je fis décider, sans le concours de l'empereur, qu'à Paris et dans plusieurs départemens du Nord, une levée extraordinaire de gardes nationaux aurait lieu immédiatement.

J'adressai, à cette occasion, à tous les maires de Paris une circulaire qui contenait la phrase suivante: «Prouvons à l'Europe que si le génie de Napoléon peut donner de l'éclat à la France, sa présence n'est pas nécessaire pour repousser les ennemis.»

Qui le croirait? La phrase et la mesure firent ombrage à Napoléon, qui, par une lettre adressée à Cambacérès, ordonna de suspendre la levée dans Paris, où tout se borna pour le moment à la nomination des officiers.

Je ne soupçonnai pas d'abord le vrai motif de cette suspension pour la capitale, d'autant plus que partout ailleurs la levée s'opérant sans obstacle et avec rapidité, nous donna une quarantaine de mille hommes tous équipés et pleins d'ardeur. Rien n'entrava plus les mesures que j'avais fait adopter, et à l'exécution desquelles je présidais avec autant de soins que de zèle. Il y avait long-temps que la France n'avait donné le spectacle d'un pareil élan de patriotisme. Dans son voyage aux eaux de Spa, la mère de l'empereur en fut tellement frappée, qu'à son retour elle m'en félicita elle-même.

Mais il fallait un commandant général à cette force nationale auxiliaire qui allait se réunir sous les murs d'Anvers. Je ne savais trop sur qui faire tomber le choix, quand Bernadotte arriva inopinément de Wagram. Le jour même, à peine eus-je appris son retour, que je le proposai au ministre de la guerre, duc de Feltre, qui se hâta de lui expédier sa commission.

Quelle fut ma surprise, le lendemain, quand Bernadotte m'apprit, dans l'épanchement de l'intimité et de la confiance, qu'ayant tenu la gauche à Wagram, et les Saxons qui en faisaient partie s'étant mis en déroute, l'empereur, sous ce prétexte, lui avait ôté le commandement, et l'avait renvoyé à Paris; que pourtant son aîle s'était à la fin bien comportée; mais qu'on ne l'avait pas moins blâmé au quartier-général d'avoir, dans un ordre du jour, adressé à ses soldats une espèce de proclamation approbative; qu'il imputait cette nouvelle disgrâce à des rapports malveillans faits à l'empereur; qu'on se plaignait beaucoup de Savary, chargé de la police secrète de l'armée; que Lannes ayant eu avec lui les scènes les plus violentes, avait pu seul le réprimer; mais que depuis la mort de ce brave des braves, le crédit de Savary n'avait plus de bornes; qu'il épiait les occasions d'aigrir l'empereur contre certains généraux sur lesquels planaient des préventions; qu'il allait même jusqu'à leur imputer des connexions avec la société secrète des Philadelphes dont on faisait un épouvantait à l'empereur, en supposant, sur les plus vagues indices, qu'elle avait dans l'armée des ramifications dangereuses.

D'après ces motifs, Bernadotte montrait de la répugnance à se charger de la commission d'aller commander la levée des gardes nationaux de l'Empire, appelés pour la défense d'Anvers. Je lui représentai que c'était le moment, au contraire, de se rétablir dans l'esprit de l'empereur; que j'avais déjà contribué plusieurs fois à les rapprocher et à dissiper entre eux plus d'un nuage; que, dans le haut rang qu'il occupait, s'il refusait de remplir la commission que venait de lui conférer le ministre de la guerre, il aurait l'air de prendre l'attitude d'un mécontent et de fuir l'occasion de rendre de nouveaux services à sa patrie; qu'au besoin, il fallait servir l'empereur malgré lui-même, et qu'en faisant ainsi son devoir, c'était pour la patrie qu'on se dévouait. Il me comprit, et, après d'autres épanchemens mutuels, il se mit en route pour Anvers.

On sait avec quel succès le mouvement s'opéra; il fut général dans nos provinces du Nord, et les Anglais n'osèrent tenter le débarquement. Un si heureux résultat et la conduite sage de Bernadotte contraignirent Napoléon de renfermer en lui-même ses soupçons et son mécontentement; mais au fond, il ne pardonna jamais, ni à Bernadotte ni à moi, cet éminent service; et notre liaison lui devint plus que jamais suspecte.

D'autres informations particulières qui me vinrent de l'armée, coïncidèrent parfaitement avec ce que m'avait dit Bernadotte, au sujet des Philadelphes, dont l'organisation secrète remontait au consulat à vie. Les associés ne s'en cachaient pas; leur but était de rendre au peuple français la liberté que Napoléon lui avait ravie par le rétablissement de la noblesse et par son concordat. Ils regrettaient Bonaparte premier consul, et regardaient comme insupportable le despotisme de Napoléon comme empereur. L'existence présumée de cette association avait déjà donné lieu à l'arrestation et à la détention prolongée de Mallet, Guidal, Gindre, Picquerel et Lahorie. Dans ces derniers temps, on soupçonna le brave Oudet, colonel du 9e régiment de ligne, d'avoir été porté à la présidence des Philadelphes. Une lâche délation l'ayant signalé comme tel, voici quelle fut la malheureuse destinée de cet officier. Nommé général de brigade la veille de la journée de Wagram, on l'attira, le soir même qui suivit la bataille, dans un guet-apens, à quelques lieues de là, dans l'obscurité de la nuit, où il tomba sous le feu d'une troupe, qu'on supposa être des gendarmes; le lendemain, il fut trouvé étendu, sans vie, avec vingt-deux officiers de son parti, tués autour de son corps. Cet événement fit grand bruit à Schoenbrunn, à Vienne et dans tous les états-majors de l'armée, sans qu'on eût aucun moyen de percer ou d'éclaircir un si horrible mystère.