Cependant, depuis l'armistice, les difficultés s'aplanissaient lentement; on ne voyait point arriver la conclusion du nouveau traité de paix avec l'Autriche; mais toutes les lettres présentaient la paix comme infaillible. Nous en attendions la nouvelle d'un moment à l'autre, quand j'appris que l'empereur, passant la revue de sa garde à Schoenbrunn, avait failli tomber sous le fer d'un assassin. Rapp n'eut que le temps de le faire saisir, Berthier s'étant mis devant l'empereur. C'était un jeune homme d'Erfurt, à peine âgé de dix-sept ans, et poussé uniquement par un fanatisme patriotique; on trouva sur lui un long couteau bien affilé, avec lequel il allait commettre son crime. Il avoua son dessein et fut passé par les armes.
Le traité de Vienne fut signé peu de jours après (15 octobre). Napoléon, vainqueur et pacificateur, revint presqu'aussitôt dans sa capitale. Ce fut de sa bouche même que nous apprîmes combien il avait eu de difficultés à surmonter dans cette pénible campagne, et combien l'Autriche s'était montrée forte et menaçante.
J'eus avec Napoléon plusieurs conférences à Fontainebleau, avant sa rentrée dans Paris; je le trouvai très-aigri contre le faubourg Saint-Germain qui avait repris ses habitudes satiriques et mordantes. Je n'avais pu me dispenser d'informer l'empereur qu'après la journée d'Essling, comme après Baïonne; les beaux-esprits du faubourg avaient répandu le bruit ridicule qu'il était frappé d'une aliénation mentale. Napoléon en fut singulièrement offensé, et il me parla de sévir contre des êtres qui, disait-il, le déchiraient d'une main et le sollicitaient de l'autre. Je l'en dissuadai. «C'est de tradition, lui dis-je; la Seine coule; le faubourg intrigue, demande, consomme et calomnie; c'est dans l'ordre: chacun a ses attributions. Qui a été plus calomnié que Jules-César? Je réponds d'ailleurs à Votre Majesté que, parmi cette troupe, il ne se trouvera ni des Cassius ni des Brutus. Du reste, les plus mauvais bruits ne sortent-ils pas des antichambres de Votre Majesté; ne sont-ils pas propagés par des personnes qui font partie de sa maison et de son gouvernement? Avant de sévir, il faudrait établir un Conseil des dix, aller aux écoutes, interroger les portes, les murailles, les cheminées. Il est d'un grand homme de mépriser les caquetages insolens, et de les étouffer sous une masse de gloire.» Il se rendit.
Je savais qu'après la journée de Wagram il avait balancé s'il ne démembrerait pas la monarchie autrichienne; qu'il avait plusieurs plans à ce sujet; qu'il s'était même vanté de distribuer bientôt des couronnes à des archiducs qu'il supposait mécontens ou aveuglés par l'ambition; mais qu'arrêté par la crainte d'éveiller les soupçons de la Russie et de soulever les peuples de l'Autriche, dont l'affection pour François II ne pouvait être révoquée en doute, il avait eu le temps d'apprécier une autre difficulté dans l'exécution de son plan. Il exigeait l'occupation militaire de toute l'Allemagne; ce qui ne lui eût pas permis d'éteindre la guerre de la Péninsule, qui réclamait toute son attention.
Le moment me parut favorable pour lui montrer la vérité toute entière; je lui représentai, dans un rapport confidentiel sur notre situation présente, combien il devenait urgent de mettre un terme à un système politique qui tendait à nous aliéner tous les peuples; et d'abord je le suppliai d'accomplir l'œuvre de la paix, soit en faisant sonder l'Angleterre, soit en lui adressant des propositions raisonnables, ajoutant que jamais il n'avait été plus en mesure de se faire écouter; que rien n'égalait le pouvoir de ses armes, et qu'il n'y avait maintenant plus de doute sur la solidité de ses transactions avec les deux plus puissans potentats de l'Europe après lui-même; qu'en se montrant peu exigeant relativement au Portugal et disposé d'un autre côté à évacuer la Prusse, il ne pouvait manquer d'arriver à la paix et au maintien de sa dynastie en Italie, à Madrid, en Westphalie et en Hollande; que là devaient être posées les bornes de son ambition et d'une gloire durable; que c'était déjà une assez brillante destinée d'avoir fait renaître l'Empire de Charlemagne, mais qu'il fallait donner à cet Empire des garanties pour l'avenir; qu'à cet effet il devenait pressant, comme je le lui avais déjà représenté, de dissoudre son mariage avec Joséphine et de former un autre nœud réclamé autant par la raison d'État que par les considérations politiques les plus décisives; car, en se voyant revivre, il assurait en même temps la vie à l'Empire, que lui seul pouvait déterminer s'il était préférable de former une alliance de famille avec l'une des deux grandes cours du nord, soit la Russie, soit l'Autriche, ou de s'isoler dans sa puissance, et d'honorer sa propre patrie en partageant le diadème avec une française toujours assez riche de sa fécondité et de ses vertus. Mais qu'au total le plan inspiré par le besoin de la fixité sociale et de la permanence monarchique, croulerait dans sa base si la paix générale n'en devenait pas le complément nécessaire; que j'insistai fortement sur ce point, le suppliant de me faire connaître ses intentions sur les deux vues principales de mon rapport et de mes conclusions.
Je n'obtins qu'un assentiment tacite, le seul qu'on m'eût accoutumé d'espérer dans les matières graves qui étaient censées hors de mes attributions. Mais je vis que la dissolution du mariage était arrêtée pour une époque prochaine, Cambacérès ayant été autorisé à en conférer avec moi. J'en fis répercuter aussitôt la rumeur dans les salons, et on en chuchottait partout que Joséphine, plongée dans la sécurité, n'en avait aucun éveil, tant on la ménageait et on la plaignait.
Je vis également que l'empereur, soit par orgueil, soit par politique, penchait à serrer son nouveau nœud dans une des vieilles cours de l'Europe, et que la dissolution préalable avait surtout pour objet de les stimuler à faire des ouvertures ou de les préparer à en recevoir.
Cependant l'appareil de la puissance ne fut pas négligé. Napoléon, tenant sous sa dépendance absolue les rois qu'il avait fait, les mande à sa cour, et, le 3 décembre, exige qu'ils assistent dans la métropole au Te Deum chanté pour ses victoires et pour l'anniversaire de son couronnement.
A sa sortie de Notre-Dame, il court faire l'ouverture du Corps législatif; là, dans un discours présomptueux, il s'exprime en ces termes «Lorsque je reparaîtrai au-delà des Pyrénées le léopard épouvanté cherchera l'Océan pour éviter la honte, la défaite ou la mort.»
C'était avec ces grandes images qu'il cherchait à pallier les difficultés de la guerre d'Espagne, s'abusant lui-même peut-être, car il n'avait, sur la nature de cette guerre, que des idées incomplètes.