Cette lettre, dont je crois pouvoir m'honorer, fut mise plus tard, par des royalistes, sous les yeux de Monsieur, comte d'Artois, avec la lettre suivante que j'adressai à Son Altesse Royale.
»Monseigneur,
»J'ai voulu rendre un dernier service à l'empereur Napoléon, dont j'ai été dix ans le ministre. Je crois devoir communiquer à Son Altesse Royale la lettre que je viens de lui écrire. Ses intérêts ne peuvent être pour moi une chose indifférente, puisqu'ils ont excité la pitié généreuse des puissances qui l'ont vaincu. Mais le plus grand de tous les intérêts pour la France et pour l'Europe, celui auquel on doit tout sacrifier, c'est le repos des peuples et des puissances après tant d'agitations et de malheurs; et le repos, même alors qu'il serait établi sur de solides bases, ne serait jamais suffisamment assuré; on n'en jouirait jamais tant que l'empereur Napoléon serait dans l'île d'Elbe. Napoléon sur ce rocher serait pour l'Italie, pour la France, pour toute l'Europe, ce que le Vésuve est à côté de Naples. Je ne vois que le Nouveau-Monde et les États-Unis auxquels il ne pourra pas donner de secousses.»
Par cette lettre, le prince, dont la sagacité ne peut être révoquée en doute, put juger ce qu'il ne savait qu'imparfaitement peut-être, que je ne devais pas être rangé au nombre des adhérens de Napoléon.
Consulté par des courtisans et par des ministres, je leur répétai plusieurs fois: «Gardez le silence sur tous les torts; placez-vous à la tête du bien qui s'est fait depuis vingt-cinq ans; rejetez le mal sur les gouvernemens qui vous ont précédés, et plus justement encore sur les événemens; servez-vous à la fois de la vertu qui a éclaté dans l'oppression, de l'énergie qui s'est développée dans nos discordes, et des talens qui se sont produits dans le délire. Si le roi ne prend pas la nation pour point d'appui, son autorité s'affaiblira, ses courtisans seront réduits à provoquer autour de lui de stériles hommages qui le perdraient. Gardez-vous, ajoutais-je, de toucher à la couleur de la cocarde et du drapeau; cette question n'est pas bien comprise, elle n'est frivole qu'en apparence, elle décide de tout, c'est la question de l'étendard sous lequel la nation se ralliera; la couleur du ruban semblera décider de la couleur du règne. Ce sacrifice est pour le roi ce que fut pour Henri iv celui de la messe.» On voit que dans mes conseils je n'hésitais pas à constituer le roi chef de la révolution, à qui se fut offerte ainsi une garantie plus sûre que celle de la Charte elle-même; mes opinions, les intérêts de ma patrie et les miens m'en prescrivaient la loi; mais si j'avais pour moi de nombreux partisans, soit parmi les royalistes, soit parmi les hommes de la révolution, j'avais contre moi les bonapartistes et les restes de la police de Savary. Ceux-ci me représentaient comme rongé de chagrin de n'avoir pu aider au renversement de l'édifice que je m'étais complu à élever, comme étant accouru auprès du trône légitime, affectant des remords et offrant à tout prix mes services à l'auguste famille que j'avais outragée; ceux-là, au contraire, me désignaient comme le seul homme capable de fonder la sécurité des Bourbons, comme un chef plein de sagacité, pouvant disposer d'une partie des élémens du corps politique. Je ne crois pas m'abuser en affirmant que telle était l'opinion de la majorité du faubourg St.-Germain.
J'entrai en correspondance avec plusieurs personnages importans de la cour; entre autres avec mon ami Malouet, qui, de son exil à Tours, venait d'être appelé par le roi au ministère de la marine. Toutes les lettres que je lui écrivais étaient mises sous les yeux du roi; je lui recommandais, ainsi qu'à tous ceux qui venaient de la part du monarque me demander des conseils, de ne point établir de lutte entre les anciennes passions et les nouvelles, entre la nation et les émigrés; mais on n'avait la force de suivre aucun de mes avis; on se laissait entraîner par le torrent.
Vers la fin de juin, le roi ayant ordonné à M. de Blacas de venir conférer avec moi, j'eus la visite de ce ministre que je reçus avec froideur; je le savais entouré de personnes qui étaient mes ennemis, et qui ne jouissaient d'aucun crédit dans l'opinion, telles que Savary, Bourienne, l'ancien préfet de police Dubois, et une certaine madame P****, femme décriée et affichée; je savais que tous réunis, ils s'efforçaient de circonvenir et d'égarer M. de Blacas. Le peu de liant de son esprit, son inexpérience des affaires, jointe à l'aversion que m'inspirait ses entourages, firent qu'il ne put me comprendre et que je ne m'ouvris pas entièrement. Toutefois, comme Louis xviii allait être instruit que j'avais apporté de la réserve et de la défiance dans mes communications avec son ministre, je pris la plume, et j'écrivis le lendemain à M. de Blacas une lettre détaillée, bien sûr que le roi en aurait bientôt connaissance. Je lui disais que l'agitation de la France avait pour cause dans le peuple la crainte du retour des droits féodaux; dans les possesseurs des biens d'émigrés, l'inquiétude pour leurs domaines; dans ceux qui s'étaient prononcés fortement, soit pour la république, soit pour Bonaparte, le doute sur leur sûreté personnelle; dans l'armée, la perte et le regret de tant d'espérances, de gloire et de fortune; et enfin dans les constitutionnels, l'étonnement où les laissait la Charte, dont le roi avait voulu faire une émanation de la puissance héréditaire de son trône. Parmi ces causes, la plus dangereuse était précisément celle dont toute la sagesse du roi et de ses ministres n'aurait pu prévoir ni empêcher entièrement l'action; je veux parler du mécontentement des troupes, et j'en déduisais les motifs; je disais, entr'autres, qu'une armée, et une armée surtout formée par la conscription, prend toujours l'esprit de la nation au milieu de laquelle elle vit, et qu'elle finit toujours par être contente ou mécontente avec la nation et comme elle. J'ajoutais que dans cette cause de mécontement, se mêlait encore le génie de Bonaparte. «Une nation, observais-je encore, où depuis vingt-cinq ans les esprits et les âmes ont été dans une action assez forte pour donner des secousses à l'univers, ne peut pas, sans de longues gradations, rentrer dans un état doux et paisible; il ne faut donc pas entreprendre d'arrêter son activité; il faut donner à cette activité, devenue dévorante, d'autres alimens; il faut ouvrir et élargir de toutes parts les carrières sans bornes de toutes les industries, de toutes les branches de commerce, de tous les arts, de toutes les sciences et de leurs découvertes; enfin de tout ce qui étend la raison et la puissance de l'homme. Le dix-neuvième siècle commence à peine; il faut qu'il porte le nom de Louis xviii, comme le dix-septième siècle porta le nom Louis xiv.» Je plaidais également la cause de la liberté de la presse et de la liberté individuelle; et je terminais ainsi: «Une multitude de Français, dévoués à tous les malheurs des Bourbons comme ils l'avaient été à leur puissance, sont revenus avec la dynastie de leurs rois; ils ne peuvent plus prétendre à rentrer dans leurs domaines sans exciter de violentes commotions et une guerre civile: eh bien! qu'un des ministres du roi, avec la logique d'un esprit sain et l'éloquence d'une âme qui sent tout ce qu'on doit à de grands malheurs et à de grandes vertus, demande aux deux Chambres une somme annuelle destinée à servir d'indemnité à des infortunes et à des indigences si dignes d'être assistées par une nation héroïque et sensible; j'en réponds, la proposition, dans les Chambres, serait transformée en loi par acclamation.»
Mais de tels avis ne pouvaient être que stériles, tant qu'ils partiraient d'un homme hors de la sphère du pouvoir. J'avoue que, poussé et appuyé par un parti loyaliste nombreux, et dont les ramifications s'étendaient jusqu'à la cour; j'avoue qu'on m'avait laissé entrevoir la possibilité d'arriver au ministère pour dominer les circonstances; mais j'avais contre moi M. de Blacas livré à l'influence astucieuse de Savary, qui, vendu à Bonaparte, tremblait qu'une porte me fût ouverte aux conseils du roi. J'avais de plus à combattre trop de souvenirs, d'intérêts, et surtout de prétentions rivales. Je ne me dissimulai pas que l'argument qu'on reproduisait sans cesse contre moi était malheureusement sans réplique. Je jugeai ma position, et je partis avec ma famille pour mon château de Ferrières, d'où je me proposais d'observer les événemens. Il me fallut résister aux vœux de mes amis, pour me tenir ainsi à quelque distance de la capitale.
J'étais persuadé d'avance que les hommes faibles ou incapables qui tenaient le timon de l'État, continueraient à suivre de fausses maximes de politique, et à donner aux affaires une fâcheuse direction.
Ainsi, que de sérieuses réflexions venaient m'assiéger sur la position équivoque et bizarre du nouveau gouvernement! Comme homme d'état, il ne pouvait m'échapper qu'il s'était opéré une restauration sans révolution, puisque tous les rouages du gouvernement impérial subsistaient encore, et qu'il n'y avait de changé, si je puis m'exprimer ainsi, que l'individualité du pouvoir. Et en effet, que retrouvait-on dans un laps de vingt années qui fût resté immuable? Clergé, noblesse, institutions, corporations diverses, grandes propriétés héréditaires, rien n'avait échappé au bouleversement. En remontant sur le trône, les Bourbons trouvèrent de l'appui dans les cœurs, mais non dans les intérêts. Telle fut l'origine et la cause première de la commotion dont les indices précurseurs commençaient dès-lors à se révéler à mes yeux. La France était partagée en partisans et en adversaires de la restauration; Louis xviii régnait sur une nation divisée et souffrante; tous les fauteurs de la domination impériale, tous les hommes qui avaient marqué dans nos crises révolutionnaires, appréhendèrent d'entrer en partage de dignités avec l'ancienne noblesse; ils avaient cherché des garanties, ils en avaient obtenu, ou du moins ils avaient cru en trouver dans cette déclaration réclamée du roi, et promulguée par ce prince avant son entrée dans la capitale.