J'avais également senti la nécessité de me mettre en rapport direct avec l'un des sénateurs les plus influens, M. de S....., qui, lui-même, était en relation intime avec la secrétairerie d'état par l'entremise de Maret, son ancien compagnon de captivité. Une pareille conquête m'était d'autant plus précieuse que, depuis la disgrâce de Bourienne, je n'avais plus à la secrétairerie d'état, dans mes intérêts, que des subalternes, à qui les fils des hautes intrigues échappaient souvent. Mais quel moyen de m'attacher un personnage que je comptais depuis long-temps au nombre de mes antagonistes déclarés! La sénatorerie de Bourges étant venue à vaquer, j'y vis aussitôt le prix de la réconciliation; je manœuvrai en conséquence: S........ l'obtint; j'eus dès-lors un ami de plus au Sénat, et comme un œil toujours ouvert dans le cabinet de Napoléon.

Un homme me manquait encore; le maréchal M......, chef de la gendarmerie. Jusqu'alors il m'avait été contraire; nommé au commandement d'un corps d'armée en Catalogne, mais quoique dans les grands emplois, dénué de ressources pécuniaires pour entrer en campagne; je connus son embarras, et je lui envoyai, d'après le conseil d'un ami, une réserve de quatre-vingt mille francs dont je pouvais disposer, et pour la remise de laquelle j'obtins l'autorisation de l'empereur. Ainsi, dans l'espace de très-peu de mois, de tous mes ennemis je me fis des amis. J'avais deux ministères dans mes mains: l'intérieur et la police; j'avais la gendarmerie à ma disposition et une nuée d'observateurs à mes ordres; j'avais de plus pour levier dans l'opinion la clientelle immense des vieux républicains et des royalistes persévérans, qui trouvaient une égide dans mon crédit. Tels étaient les élémens de mon pouvoir, quand Napoléon, engagé dans la double guerre d'Espagne et d'Autriche, et désormais jugé perturbateur incorrigible, me parut dans une position tellement inextricable que je formai le plan que j'ai révélé plus haut. Soit que son instinct m'eût deviné, soit que des indiscrétions inhérentes au caractère français eussent éveillé ses soupçons: car, pour trahi, je ne le fus pas; ma disgrâce presque subite, comme je l'ai raconté dans la suite des événemens de 1809, reculèrent de cinq années la ruine du trône impérial. Et c'était, protégé par de tels souvenirs, soutenu par une puissance d'opinion qui ne m'avait abandonné ni lors de ma défaveur, ni dans mon exil; c'était, en outre, secondé par la réputation d'homme d'état qui avait prophétisé la chute de Napoléon avec la précision d'un calculateur froid et prévoyant, que je me trouvai surpris par les événemens du 31 mars. Si j'eusse été à Paris alors, sans aucun doute le poids de mon influence et ma connaissance parfaite des secrets de tous les partis m'auraient permis d'imprimer à ces événemens extraordinaires une toute autre direction. Ma prépondérance et ma décision prompte auraient prévalu sur l'influence plus mystérieuse et plus lente de M. de Talleyrand. Cet homme si élevé n'aurait pu cheminer qu'attelé avec moi au même char. Je lui aurais révélé toutes les ramifications de mon plan politique; et en dépit de l'odieuse police de Savary, du ridicule gouvernement de Cambacérès, de la lieutenance générale du mannequin Joseph et de la lâcheté du Sénat, nous aurions redonné la vie à ce cadavre de la révolution; et ces patriciens dégradés n'auraient plus songé, comme ils l'ont fait trop tard, qu'à se conserver eux mêmes. Par notre impulsion ils auraient prononcé, avant l'intervention étrangère, la déchéance de Napoléon, et proclamé le conseil de régence, tel que j'en avais arrêté les bases. Ce dénouement était le seul qui pût mettre à couvert la révolution et ses principes. Mais les destins en avaient autrement décidé.[37]. Napoléon lui-même conspira contre son propre sang. Que de ruses de sa part; que de prétextes pour me tenir éloigné de la capitale, où il redoutait même la présence de son fils et de sa femme! car, on ne doit pas s'y méprendre, l'ordre laissé à Cambacérès de faire partir immédiatement pour Blois l'impératrice et le roi de Rome, à la moindre apparition des alliés, n'eut pas d'autre motif que de parer à une révolution qui pouvait être opérée par l'établissement d'une régence nationale. Lorsqu'après s'être laissé, pour ainsi dire, escamoter sa capitale par l'empereur Alexandre, il voulut avoir recours à la régence pour dernier expédient, il était trop tard. Les combinaisons de M. de Talleyrand avaient prévalu, et ce fut lorsqu'un gouvernement provisoire était déjà tout formé, que je vins me présenter devant la restauration. Quelle position, grands dieux! Agité par la conscience de tant de titres qui me reportaient au pouvoir, et par le sentiment d'un remords qui m'en repoussait; frappé moi-même d'un spectacle tout nouveau pour la génération; l'entrée publique d'un fils de France, qui, jouet de la fortune pendant vingt-cinq ans, revoyait, au milieu des acclamations et de l'allégresse publique, la capitale de ses aïeux, décorée des drapeaux et des emblêmes de la royauté; ému, je l'avoue, par ce tableau touchant d'une bonté royale, se mêlant à une ivresse royaliste, je fus subjugué[38]; je ne dissimulai ni mon regret ni mon repentir; je les manifestai en plein Sénat, en le pressant d'envoyer une députation à S. A. R. Monsieur, et me déclarant indigne d'en faire partie, de paraître moi-même devant le représentant du monarque; m'élevant avec force contre ceux de mes collègues qui prétendaient imposer des chaînes aux Bourbons.

Le mois n'était pas écoulé que, tourmenté d'une secrète inquiétude que m'inspirait le voisinage de Napoléon à l'île d'Elbe, voisinage que j'entrevoyais pouvoir devenir fatal à la France, je pris la plume et je lui adressai la lettre suivante que je livre à l'impartialité de l'histoire:

«Sire, lorsque la France et une partie de l'Europe étaient à vos pieds, j'ai osé vous faire entendre constamment la vérité. Maintenant que vous êtes dans le malheur, j'éprouve plus de crainte de blesser votre sensibilité, en vous parlant le langage de la sincérité; mais je vous le dois, puisqu'il vous sera utile et même nécessaire.

»Vous avez accepté, comme retraite, l'île d'Elbe et sa souveraineté. Je prête une oreille attentive à tout ce qui se dit au sujet de cette souveraineté et de cette île. Je crois qu'il est de mon devoir de vous assurer que la situation de cette île, en Europe, ne vous convient pas, et que le titre de souverain de quelques acres de terre convient encore moins à celui qui a possédé un Empire immense.

»Je vous supplie de peser ces deux considérations, et vous sentirez combien elles sont fondées.

»L'île d'Elbe est à très-peu de distance de l'Afrique, de la Grèce et de l'Espagne; elle touche presqu'aux côtes d'Italie et de France. De cette île, la mer, les vents et une petite felouque peuvent vous amener subitement dans les pays les plus exposés à l'agitation, aux événemens, aux révolutions. La stabilité n'existe encore nulle part; dans cet état de mobilité des nations, un génie comme le vôtre peut toujours exciter de l'inquiétude et des soupçons parmi les puissances européennes; sans être criminel, vous pouvez être accusé, et sans être criminel, vous pouvez aussi faire du mal, car l'alarme est un grand mal tant pour les gouvernemens que pour les nations.

»Un roi qui monte sur le trône de France désire régner uniquement par la justice; mais vous savez de combien de passions un trône est entouré, et avec quelle adresse la haine donne à la calomnie les couleurs de la vérité.

»Les titres que vous conservez, en rappelant à chaque instant ce que vous avez perdu, ne peuvent servir qu'à augmenter l'amertume de vos regrets; il ne paraîtront pas des débris, mais une vaine représentation de tant de grandeurs qui se sont évanouies. Je dis plus, sans vous honorer, il vous exposeront à de plus grands dangers. On dira que vous ne gardez les titres que parce que vous conservez toutes vos prétentions. On dira que le rocher de l'île d'Elbe est le point d'appui sur lequel vous voulez placer le levier, d'où vous chercherez à soulever de nouveau le monde entier.

»Permettez-moi de vous dire toute ma pensée. Il serait plus glorieux et plus consolant pour vous de vivre comme un simple particulier; et, à présent, l'asile le plus sûr et le plus convenable pour un homme comme vous, est dans les États-Unis de l'Amérique. Là, vous recommencerez votre existence au milieu d'un peuple encore neuf, qui saura admirer votre génie sans le craindre. Vous serez sous la protection de lois également impartiales et inviolables, comme tout ce qui respire dans la patrie de Francklin, de Washington et de Jefferson. Vous prouverez aux Américains que si vous étiez né parmi eux, vous auriez pensé et voté comme eux; et que vous auriez préféré leurs vertus et leur liberté à toutes les dominations de la terre.»