Ainsi je laissai l'Italie dans un état équivoque, embarrassé; et rien de plus précaire alors que nos établissemens au-delà des Alpes. Ni le vice-roi, ni Murat, et certes ils ne manquaient ni l'un ni l'autre de bravoure, n'avaient assez de talens politiques, ni même assez de consistance aux yeux même des Italiens, pour soutenir les restes de notre puissance en Italie, surtout en marchant tous les deux dans des directions opposées.
Du reste, j'étais bien plus inquiet de l'état alarmant de la France que de la situation chancelante du vice-roi et même de Murat; au fond, le sort de l'Italie allait dépendre du résultat de la lutte, alors si vivement engagée entre Napoléon et les monarques alliés, qui s'efforçaient de le resserrer entre la Seine et la Marne.
Ce fut au milieu de ces circonstances que j'entrai dans Lyon, vers les premiers jours de mars. Tout y était dans une sorte de confusion et d'incertitude sur le résultat de la campagne. Le préfet, le commissaire-général de police et quelques généraux secondaires voulaient défendre Lyon, par suite de la persuasion où l'on était à Lyon qu'on défendrait Paris, et c'était avec des ouvrages de campagne qu'on prétendait arrêter l'ennemi devant la seconde ville de l'Empire, menacée par l'arrivée d'un renfort de quarante cinq mille Allemands. On circonvint Augereau, détracteur de Napoléon, mais guerrier peu politique, et qui, dans cette crise, cédant à de mauvais conseils, ne voyait de salut pour la France qu'en l'identifiant à sa destinée. Une ligne de fortifications fut tracée à la hâte, et tous les moyens furent employés pour donner un caractère national à cette résistance parmi le peuple. Mais les mêmes dispositions, qui alors se faisaient apercevoir dans Paris, siége du gouvernement, prévalaient aussi à Lyon. Le préfet Bondy se battait les flancs pour exalter le patriotisme des Lyonnais assoupis, et détruit par les mêmes causes qui le faisaient tomber en langueur dans le reste de la France.
La nuit même de mon arrivée, je fus admis aux conférences des principaux fonctionnaires publics, qui avaient lieu tous les soirs chez le maréchal Augereau. Je m'aperçus, dès l'abord, que tout ce qui ressemblait à des partis désespérés, n'étaient plus accueillis que par le préfet, par quelques-uns des officiers généraux accourus avec un corps de l'armée d'Aragon, et par le commissaire-général de police Saulnier. J'annonçai franchement la défection du roi de Naples, et qu'un million d'hommes allait se précipiter sur la France, qu'il n'était plus possible de sauver que par une grande mesure politique; je vis que mes opinions, aussi bien que mes révélations, contrariaient les fonctionnaires, qui, par zèle pour l'empereur, ne reculaient pas devant les horreurs d'un siége. Ils ne déguisèrent pas la gêne qu'ils ressentaient de ma présence, et je m'aperçus bientôt qu'ils avaient des instructions secrètes à mon égard. Augereau, n'ayant point prêté l'oreille au seul projet de délivrance qui fût dans les intérêts de la révolution dont il était pourtant un zélateur sincère, finit par donner les mains à la mesure provoquée par le préfet et le commissaire-général de police, qui tendait à me forcer de quitter Lyon pour aller résider provisoirement à Valence. Je cédai, quoiqu'à regret, et je pris la route du Dauphiné, en jetant un regard d'impatience sur celle de Paris, la seule que j'aurais voulu pouvoir traverser en poste.
Ce fut à Valence que j'appris l'arrivée à Vesoul de Monsieur, comte d'Artois, et les terreurs de Napoléon aux premières lueurs de royalisme qui venaient de percer à Troyes en Champagne. J'appris peu de jours après, coup sur coup, l'arrivée du duc d'Angoulême au quartier-général de lord Wellington, la perte de la bataillé d'Orthez par Soult, la perte de la bataille de Laon par Napoléon, et l'entrée du duc d'Angoulême à Bordeaux. Combien alors mes regrets devinrent plus vifs de me voir à plus de cent lieues de la capitale, où une révolution politique devait nécessairement éclater à la suite de tant de désastres! L'occupation de Lyon par les Autrichiens, ayant eu lieu presqu'aussitôt, et le maréchal Augereau, reculant son quartier-général à Valence, je me rendis à Avignon dans l'attente des événemens, et toujours à la veille de m'élancer vers Paris au premier signal. Mais, entouré par différens corps d'armée, réduit à des conjectures et à des bruits vagues par l'interruption des courriers, et par la difficulté des communications, je balançai trop sans doute à prendre un parti décisif. Que je me suis repenti, dans la suite, de ne pas m'être rapproché furtivement de Paris par le centre de la France, libre encore de l'invasion étrangère! Une seule considération put m'arrêter; je craignis que les instructions secrètes qui me concernaient n'eussent été transmises à chaque préfet individuellement.
J'étais à Avignon sans aucun caractère politique, et j'habitais les mêmes appartemens où fut assassiné un an plus tard le malheureux Brune. Là, je trouvai l'esprit public monté contre Napoléon, au point que je pus faire afficher que je recevrais tous les corps, toutes les autorités constituées, auxquels j'annonçais le renversement prochain du gouvernement impérial, mais que Murat, dans la Haute-Italie, travaillait pour la bonne cause. Plus qu'à Lyon et à Valence, il se manifestait à Avignon des dispositions à voir Napoléon déchu, remplacé par une autorité quelconque. Enfin, la nouvelle des événemens du 31 mars me parvint. Forcé de faire un long détour, de prendre la route de Toulouse et de Limoges, je n'arrivai à Paris que dans les premiers jours d'avril, mais il était trop tard. La formation d'un gouvernement provisoire dont j'aurais dû faire partie, la déchéance de Napoléon que j'eusse ambitionné de prononcer, mais effectuée sans moi; enfin, la restauration des Bourbons, à laquelle je me fusse opposé pour faire prévaloir le plan de régence qui était mon ouvrage, anéantissaient mes projets et me rejetaient dans la nullité politique, en présence de princes que j'avais offensés; je sentais que la clémence pouvait être d'accord avec la bonté de leur cœur, mais qu'elle n'en était pas moins incompatible avec le principe de la légitimité.
J'ai entendu agiter depuis cette double question: si le duc d'Otrante se fût trouvé à Paris, eût-il fait partie du gouvernement provisoire, et dans cette supposition quel eût été le résultat de la révolution du 31 mars?
Ici je dois à mes contemporains quelques éclaircissemens relatifs à des circonstances secrètes que j'ai jugé à propos de ne point morceler dans mes récits, afin de les mieux présenter dans tout leur jour, car il est des aveux qui ne peuvent être justifiés que par les conjonctures, et qu'on ne doit se permettre qu'à la faveur des temps. Je confesserai d'abord que, pénétré de la nécessité de prévenir la réaction de l'Europe et de sauver la France par la France, les événemens de 1809, c'est-à-dire la guerre d'Autriche et l'attaque des Anglais sur Anvers, n'étaient que les premiers moyens d'exécution d'un plan de révolution, qui avait pour but le détrônement de l'empereur. Je confesserai aussi que j'avais été l'âme de ce plan, seul capable de nous réconcilier avec l'Europe, et de nous ramener à un gouvernement raisonnable. Il demandait le concours de deux hommes d'état, l'un dirigeant le cabinet de Vienne, l'autre, le cabinet de St.-James, je veux parler du prince de Metternich et du marquis de Wellesley, à qui j'avais envoyé, à cet effet, M. de Fagan, ancien officier au régiment irlandais de Dillon, que son caractère insinuant rendait propre à une mission si délicate.
Avant d'en venir à de pareilles ouvertures, je n'avais point négligé, dans l'intérieur, de me rapprocher du seul homme dont la coopération me fut indispensable: on devine qu'il s'agit du prince Talleyrand. Notre réconciliation avait eu lieu dans une conférence à Surêne, chez la princesse de Vaudémont. Dès les premiers épanchemens, nos idées politiques s'étaient accordées, et une sorte de coïncidence s'était établie entre nos plans pour l'avenir. Pourtant je n'avais pu échapper à la morsure épigrammatique de mon noble et nouvel allié qui, après l'entrevue, questionné par ses affidés sur ce qu'il pensait à mon égard, répondit: «Oui, oui, j'ai vu Fouché, c'est du papier doré sur tranche.»
On ne manqua pas de me rapporter le propos; je ne m'en montrai pas offensé; les considérations de politique dominant toujours chez moi l'irritabilité de l'amour-propre.