Je sais qu'on cherche à égarer le patriotisme des Français qui sont dans mon armée par de faux sentimens d'honneur et de fidélité; comme s'il y avait de l'honneur et de la fidélité à assujétir le monde à la folle ambition de l'empereur Napoléon.

»Soldats! il n'y a plus que deux bannières en Europe; sur l'une vous lisez: religion, morale, justice, modération, lois, paix et bonheur; sur l'autre: persécutions, artifices, violences, tyrannie, guerre et deuil dans toutes les familles: choisissez.»

J'eus aussi à traiter avec Murat d'une affaire particulière qui touchait à mes intérêts; j'avais à réclamer, comme gouverneur-général des États romains et ensuite de l'Illyrie, un arriéré de traitement qui s'élevait à la somme de cent soixante et dix mille francs. Le roi de Naples s'étant emparé des États romains et des revenus publics, à ce titre il devait acquitter ma créance. Il en donna l'ordre; l'exécution souffrit quelque retard; néanmoins, avant de partir d'Italie, je pus dire que je n'y avais pas fait la guerre à mes dépens.

Je retrouvai à Lucques la grande-duchesse toujours en émoi et dans une vive inquiétude sur la marche des événemens. Je lui annonçai que Murat allait en venir enfin à sa levée de bouclier, mais que je doutais néanmoins qu'il mît assez de vigueur et de rectitude dans ses opérations pour s'attirer la confiance de ses nouveaux alliés; que les ministres d'Autriche et d'Angleterre lui reprochaient d'être français et surtout trop attaché à l'empereur; que les révolutionnaires qui gouvernaient Florence en ce moment disaient hautement que le roi de Naples avait des intelligences avec la France, et qu'il trompait les Italiens; qu'ils allaient même jusqu'à imputer à mes conseils l'inaction des troupes napolitaines, que les Autrichiens étaient impatiens de voir marcher contre le vice-roi, lequel allait être incessamment attaqué par le général comte de Bellegarde. Je lui dis enfin que j'avais laissé Murat malade de chagrin; qu'il sentait dans quelle situation épineuse il s'était placé; mais que désormais il me serait difficile de lui faire parvenir mes avis.

Peu de jours après, je reçus du ministre de la guerre une dépêche contenant les instructions de l'empereur relatives à l'évacuation de l'État romain et de la Toscane. A ces instructions était jointe une lettre pour le roi de Naples, que j'étais chargé de lui remettre personnellement; il m'était prescrit de lui faire en même temps certaines communications confidentielles, que je pouvais modifier selon la position où je trouverais ce prince. Je partis aussitôt pour Bologne, où se trouvait alors Murat. Jusqu'à Florence je n'éprouvai aucune difficulté; mais à mon arrivée dans cette ville, les nouvelles autorités me signifièrent que je ne pouvais ni continuer ma route, ni m'arrêter à Florence, et que je devais me retirer à Prato pour y attendre la réponse du roi. Je lui expédiai aussitôt un courrier, et revins à Lucques, préférant séjourner dans cette ville, Prato étant déjà en insurrection. Je reçus bientôt la réponse de Murat, qui m'annonçait avoir donné l'ordre à ses généraux de traiter avec moi de l'évacuation de la Toscane et des États romains.

Les pouvoirs dont m'avait investi l'empereur vinrent fort à propos. La plupart des troupes françaises qui étaient en Toscane s'étaient concentrées à Livourne; celles qui étaient à Pise faisaient mine de résister. Déjà même le général napolitain Minutolo, s'étant porté avec une colonne de l'armée de Murat, de Florence à Livourne, il y avait eu à Pise des hostilités entre cette troupe et un détachement français: elles allaient devenir sérieuses. Instruit de l'événement, je partis de Lucques en toute hâte et je me présentai aux avant-postes. M'étant fait reconnaître, je stipulai aussitôt une convention, par laquelle les troupes françaises abandonneraient les postes et les forteresses qu'elles occupaient, et rentreraient en France; je donnai l'ordre aussitôt aux garnisons de Livourne et de la Toscane de se replier sur Gênes.

Peu de jours après, je traitai, en vertu des mêmes pouvoirs, avec le lieutenant-général Lecchi, gouverneur pour le roi de Naples en Toscane, de l'évacuation des États romains. Cette nouvelle convention stipulait la remise du château Saint-Ange et de Civita-Vecchia aux Napolitains. Les garnisons françaises devaient être transportées par mer à Marseille, aux frais du roi de Naples.

Ainsi se termina ma mission en Italie, dont j'étais si impatient de voir arriver la fin, pour rentrer dans ma patrie alors dans un état si déplorable; elle était inondée de troupes étrangères qui s'avançaient de plus en plus vers la capitale, dont Napoléon était réduit à défendre les approches. De loin j'avais quelque embarras à m'expliquer la marche de certains événemens: par exemple, pourquoi les deux armées alliées réunies s'étaient séparées de nouveau après avoir gagné sur Napoléon la bataille de la Rhotière, au lieu de marcher ensemble sans délai sur Paris. Par là on eût devancé de deux mois les événemens de la fin de mars, ce qui aurait évité bien des désastres, bien du sang et des larmes inutilement répandus. Mais les alliés n'avaient alors rien de prêt dans Paris, et les cabinets qui ne penchaient pas pour la régence, prolongèrent à regret, sans doute, les calamités de la guerre, afin d'arriver à d'autres combinaisons et à d'autres résultats. Quant au congrès de Châtillon, je pensais qu'il aurait l'issue du congrès de Prague. Tout annonçait que le dénouement de ce grand drame ne se ferait pas long-temps attendre.

Avant de prendre la route de France, je me transportai à Volta, quartier-général du prince vice-roi; il avait opéré sa retraite sur le Mincio; et au moment de la dénonciation de la guerre du roi de Naples contre la France, il avait livré aux Autrichiens une de ces batailles, qui ne décidant rien en politique, ne profitent qu'à l'honneur des armes. J'eus avec le vice-roi deux conférences particulières, dans lesquelles je lui représentai que donner des batailles devenait d'autant plus inutile que tout allait se décider dans le rayon de Paris; je le détournai de déférer à l'ordre de l'empereur de porter l'armée d'Italie sur les Vosges; d'abord, parce qu'il était trop tard pour qu'une jonction pût s'opérer, ensuite qu'en passant les Alpes il perdrait à jamais son établissement en Lombardie. Eugène m'avoua que Murat lui avait fait proposer secrètement de s'unir à lui pour se partager l'Italie après avoir renvoyé toutes les troupes françaises, et qu'il avait repoussé cette proposition extravagante; que sa déclaration de guerre le mettait, lui Eugène, dans le plus grand embarras, et qu'il ne croyait pas pouvoir tenir long-temps si Murat mettait quelque chaleur à servir les Autrichiens. Je le rassurai à cet égard, connaissant le caractère incertain de Murat, et sachant d'ailleurs que ses vœux pour l'indépendance italienne étaient déjà contrariés par les alliés.

J'étais au quartier-général d'Eugène, lorsque je vis arriver, dépêché par l'empereur, Faypoult, ancien préfet, en qui Murat avait une certaine confiance, et que Napoléon lui envoyait, ainsi qu'à Eugène, avec la nouvelle des succès recens obtenus dans la Brie et à Montereau. Ces avantages étaient exagérés à dessein pour soutenir l'espoir d'Eugène d'une part, et de l'autre, pour ralentir le zèle de Murat dans la cause de ses nouveaux alliés. Un aide-de-camp d'Eugène, le comte Tacher, qu'il avait envoyé à Napoléon, étant revenu aussi en toute hâte, lui rapporta les propres paroles que l'empereur, enivré par quelques succès brillans, mais passagers, lui avait adressées: «Retournez auprès d'Eugène, lui avait dit Napoléon, racontez-lui comment j'ai arrangé tous ces gens-là; c'est de la canaille que je chasserai à coups de fouet.» Tout le monde en était dans la joie au quartier-général. Je pris Eugène à part, et je lui dis que de telles fanfaronnades ne devaient inspirer de confiance qu'à des hommes follement enthousiastes, mais qu'elles ne pouvaient rien sur l'esprit de personnes raisonnables; que celles-ci voyaient dans toute son étendue le danger imminent qui menaçait le trône impérial; que ce n'était point les bras qui manquaient au gouvernement, mais bien le sentiment pour les faire mouvoir, et qu'en se séparant de la nation, l'empereur, par son despotisme, avait tué l'esprit public. Je donnai quelques conseils à Eugène, et je me mis en route pour Lyon, laissant l'Italie en proie, pour ainsi dire, à quatre armées différentes, française, autrichienne, napolitaine et anglaise; car, cette fois, lord Bentinck avait réellement débarqué à Livourne; de là, signifiant à Élisa qu'il ne reconnaissait ni l'autorité de Napoléon, ni la sienne comme grande duchesse; et, dictant ainsi des lois à la Toscane, il vint se réunir aux Napolitains, qui occupaient Bologne, Modène et Reggio.