Cependant les différens corps de l'armée de Murat parvenaient successivement à leur destination, soit à Rome, soit dans les Marches. Le général Lavauguyon, son aide-de-camp, qui était à Rome même, à la tête de cinq mille Napolitains, se déclarant tout-à-coup commandant des États romains, prit possession du pays. Le général Miollis, qui n'avait que dix-huit cents soldats français, se renferma dans le château St.-Ange. Lavauguyon le somma inutilement de se rendre et fit cerner le château; il demanda une entrevue à Miollis que celui-ci refusa nettement.

Mais bientôt Murat lui-même, qui était parti de Naples le 23 janvier, fit son entrée à Rome avec cette pompe qu'il recherchait avec tant d'empressement; il fut reçu avec de grands témoignages de satisfaction par les indépendans.

Murat fit proposer au général Miollis, ainsi qu'au général Lasal cette, qui défendait Civita-Vecchia avec deux mille hommes, de retourner en France eux et leur garnison; ces deux généraux s'y refusèrent, et le roi laissa un corps d'observation chargé de bloquer ces deux places. En même temps il avait fait commencer le siège de la citadelle d'Ancône, où s'était retiré le général Barbou. Toutefois, il n'y avait point encore d'hostilités ouvertes; mais le roi de Naples, suivi de neuf mille hommes d'infanterie et de quatre mille chevaux, ayant fait son entrée à Bologne, fit occuper Modène, Ferrare et Cento. Sa conduite équivoque, et les mouvemens de ses troupes qui s'avançaient vers Parme et vers la Toscane, ne laissaient plus de doute sur sa prochaine défection. Joachim était entré dans Bologne le premier février. Le jour même il détacha de son armée le général Minutolo, avec huit cents hommes, pour prendre possession de la Toscane, dont il nomma gouverneur le général Joseph Lecchi. A cette nouvelle, le trouble s'empara de la cour de la grande-duchesse, qui se lamentait d'être ainsi dépouillée par son beau-frère. Appelé au conseil, et d'ailleurs instruit que le peuple allait partout au-devant des troupes napolitaines, je conseillai à la grande-duchesse de céder à l'orage et de se retirer soit à Livourne soit à Lucques. Cette résolution prise, elle enjoignit à son mari, le prince Félix Baciocchi, d'opérer l'évacuation militaire de la Toscane.

Je fus témoin de cette débâcle qui, sur une moindre échelle, n'était que la répétition de la grande scène dont Paris allait être prochainement le théâtre. Mais en Toscane il n'y eut pas d'effusion de sang, ce ne fut que fuite d'une part et de l'autre guerre dérisoire de jeux de mots et de sarcasmes dont les Florentins poursuivirent les chefs et les agens du gouvernement. Par exemple, le Baciocchi, en changeant de fortune, avait cru devoir changer de nom; il s'était fait appeler Félix (l'heureux) au lieu de Pascal, nom aussi ridicule en Italie que celui de Jocrisse en France. De là, ce jeu de mots des Florentins qui lui disaient au moment de sa déconfiture: Quando eri Felice, eravamo Pasquali; adesso che sei ritornato Pasquale, saremo felici.

Le préfet de Florence, mon ami intime, ne fut pas exempt des atteintes de ce genre; comme il était très-rigide pour la conscription, et que toutes les fois qu'un homme se présentait pour être réformé, il le congédiait avec sa formule habituelle: bon à marcher; au moment où les autorités furent contraintes d'abandonner la ville, on écrivit sur sa porte en gros caractères: bon à marcher.

Tandis que la grande-duchesse et moi étions retirés à Lucques, Baciocchi tenait encore la citadelle et les forts de la ville de Florence et celui de Volterra. J'attendais de jour en jour les pouvoirs que j'avais demandés pour l'évacuation militaire de la Toscane et des États romains. La grande-duchesse désirait également voir la Toscane délivrée des troupes françaises dans l'espoir d'un arrangement avec Murat, dont la fortune lui paraissait offrir plus de chances que celle de Napoléon. Elle se défiait surtout du petit Lagarde, que l'empereur lui avait imposé en qualité de commissaire-général de police et qui m'était redevable de sa fortune. Elle allait jusqu'à le soupçonner d'adresser à Napoléon des rapports qui lui étaient contraires, de même qu'à moi. Élisa s'en ouvrit franchement et me témoigna un jour combien était vif son désir de s'emparer du porte-feuille de ce commissaire-général, afin de vérifier si ses soupçons étaient fondés. Persuadé moi-même que la correspondance de Lagarde devait m'être encore plus défavorable qu'à la grande-duchesse, je ne cherchai point à la dissuader, quand elle me dit qu'elle allait lui donner une mission pour se rendre à Pise, et qu'elle le ferait ensuite arrêter par des hommes masqués et apostés sur la route. Il me parut plaisant de voir ainsi détrousser sur le grand chemin un commissaire-général de police, qui, tout en affectant de la rondeur et de la bonhomie, se vantait d'être plus fin que l'Italien le plus rusé. Il s'agissait de donner un démenti à sa suffisance. En effet, à son retour de Pise, les hommes apostés l'arrêtent, le font descendre de sa voiture; et tandis que deux d'entre eux le tiennent en joue sur le bord d'un fossé, les autres lui enlèvent argent, bijoux, et surtout ses papiers, qui étaient dans une caisse de l'avant-train. Quand nous vîmes venir des gens tout effarés nous apprendre la mésaventure de M. le commissaire-général, nous eûmes peine, la grande-duchesse et moi, à conserver notre gravité, et il fallut nous retirer à l'écart pour donner cours au rire qui nous suffoquait. Mais pourtant, dans cette opéra seria, tout le monde fut mystifié; les prétendus papiers du commissaire-général qu'on nous apporta, consistaient dans une liasse des numéros du Moniteur que Lagarde, ayant une voiture à double fond où était cachés ses papiers secrets, avait fait placer dans la caisse extérieure. Il en fut quitte pour son argent, ses bijoux et la peur, et suivant toute probabilité pour la peur seulement, car il n'aura pas manqué de s'indemniser, soit à Florence, soit à Paris.

Cependant Murat, qui déjà occupait les légations, s'efforçait de remplir de son nom l'Italie entière. Il m'écrivait lettre sur lettre, me répétant que son alliance avec la coalition lui paraissait le seul moyen de conserver le trône, et m'engageant de dire à l'empereur toute la vérité sur l'état actuel de l'Italie. Je lui répondis que je l'avais prévenu sur ce point, et qu'il n'avait pas besoin de m'encourager pour oser dire la vérité à l'empereur; que j'avais toujours pensé que c'était trahir les princes que de la leur cacher; j'insistai sur la nécessité pour le roi de Naples de se constituer une bonne armée comme moyen d'influence dans la coalition; je lui recommandai surtout de bannir toute indécision; il lui était très-essentiel, lui disais-je, de se créer une grande considération et de faire estimer son caractère; et puisque sa décision paraissait arrêtée, je devais à l'amitié qu'il avait pour moi, de lui avouer que la moindre hésitation serait funeste; qu'elle appellerait sur lui la défiance; qu'il pouvait, d'ailleurs, servir sa patrie en contribuant à la pacification générale, et en relevant la dignité des trônes et l'indépendance des nations. J'ajoutais que je voyais avec peine les soulèvemens des campagnes; qu'il ne fallait pas remuer les passions qu'on ne pouvait pas satisfaire. Invité aussi par ce prince à lui envoyer, par écrit, les réflexions que je lui avais présentées à Naples sur les constitutions que lui demandaient les partisans de la liberté, je l'avertissais de ne pas se laisser entraîner à jeter au milieu du peuple napolitain des idées auxquelles il n'était point préparé; enfin, lui disais-je, je crains que ce mot de constitution, que j'entends sur toute ma route, ne soit, dans le grand nombre, qu'un prétexte mis en avant par le désir de s'affranchir de toute obéissance.

Les troupes de Murat étaient arrivées sur les rives méridionales du Pô. En prenant possession de la Toscane et des États romains, il s'était prononcé contre l'empereur, son beau-frère, en faveur de l'Autriche. Il était engagé et on ne l'était pas vis-à-vis de lui; car le traité qu'il avait signé à Naples, le 11 janvier, avec le comte de Neyperg, n'était pas ratifié.

Je jugeai, d'après la gravité des événemens, devoir m'aboucher encore avec Murat, et j'allai conférer avec lui secrètement à Modène. Là, je lui fis sentir, puisqu'il avait pris un parti décisif, qu'il devait le déclarer. Si vous aviez, lui dis-je, autant de fermeté dans le caractère que votre cœur renferme de qualités, vous seriez plus fort en Italie que la coalition. Vous ne pouvez la dominer ici que par beaucoup d'élan et de franchise. Il hésitait encore: je lui communiquai mes nouvelles de Paris les plus récentes. Déterminé par leur contenu, il me confia son projet de proclamation, ou plutôt de déclaration de guerre, pour lequel j'indiquai quelques changemens qu'il adopta. Cette proclamation, datée de Bologne, était conçue en ces termes:

«Soldats! aussi long-temps que j'ai pu croire que l'empereur Napoléon combattait pour la paix et le bonheur de la France, j'ai combattu à ses côtés; mais aujourd'hui, il ne m'est plus permis de conserver aucune illusion; l'empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les intérêts de mon ancienne patrie, ceux de mes États et les vôtres, si je ne séparais pas sur-le-champ mes armes des siennes, pour les joindre à celles des puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la dignité des trônes et l'indépendance des nations.