Ma lettre était à peine partie, que Napoléon frappait son dernier coup d'état: la dissolution du Corps législatif. De ce palais des Tuileries qui n'aurait dû retentir que de vœux et d'hommages, et qui fut transformé soudainement en une arène d'orgueil, de colère et de scandale, on vit sortir, épouvantés, législateurs et magistrats, généraux et fonctionnaires publics. Tous furent pénétrés d'une profonde douleur de voir le chef de l'État et la nation se retirer l'un de l'autre au moment où ils auraient le plus besoin de leurs secours mutuels. Sous quels aupices allait donc s'ouvrir le troisième lustre de l'Empire? cette année serait-elle la dernière de sa durée? Quels funestes présages pour la défense de la patrie envahie par cinq armées étrangères, marchant sous les drapeaux de tous les potentats de l'Europe!
Pour continuer d'en imposer à l'Autriche, et se croyant maître de la détacher, à son gré, de la coalition, l'empereur, au début de cette campagne définitive, conserva la régence à Marie-Louise; de sorte que l'Empire, dans son agonie, eût de fait deux gouvernemens, l'un au camp de Napoléon, l'autre à Paris. Bientôt même il ajouta encore à tout ce que cette régence avait d'absurde dans la pratique comme dans la conception, en déférant à son frère Joseph, presqu'au moment où il venait d'investir l'impératrice du pouvoir dirigeant, la lieutenance générale de l'Empire. Ce n'était qu'un élément de division de plus qu'il jetait dans son gouvernement.
Ce n'est pas ainsi que j'avais conçu la régence et que j'aurais fini par la faire prévaloir si le mauvais génie de la révolution ne m'eut pas tenu enchaîné au-delà des Alpes.
Je le demande, quelle était, dans cette incohérence du pouvoir, la personne ou l'autorité qu'on pouvait réellement considérer comme dépositaire de la pensée de Napoléon? Joseph n'était que le contre-poids de l'archichancelier Cambacérès, qui l'était de l'impératrice et de Joseph, et l'impératrice n'était là que pour la forme. Voilà donc Cambacérès la cheville ouvrière de la régence de Paris; mais il ne l'était que sous la surveillance du ministre de la police, véritable inquisiteur domestique. En elle-même, la police n'est qu'une puissance occulte, dont la force réside dans l'opinion qu'elle sait donner de sa force; alors elle peut devenir l'un des plus grands ressorts de l'État; mais dans les mains d'un Savary, le talisman de la police s'était brisé à jamais.
On voit par ce qui précède que jamais gouvernement ne s'était tenu prêt à succomber sous autant de précautions, et peut-être par excès de précautions. Il est pourtant vrai de dire que toutes les autorités se trouvaient d'accord sur un point, l'impossibilité de conserver le gouvernement dans les mains de Napoléon. Personne n'a eu le courage de le proclamer tout haut et d'agir en conséquence; mais aussi quelle honte pour tant d'hommes capables et expérimentés d'avoir laissé consommer la ruine de l'État, et opérer, sous l'influence de l'étranger, une révolution dont la patrie en pleurs réclamait l'initiative!
Ô vous qui m'avez dit depuis et après coup; Pourquoi n'étiez-vous pas là? Combien cette sorte de regret ne révèle-t-il pas votre lâcheté! Je n'étais pas là, précisément parce que j'aurais dû y être, et qu'on avait pressenti que, par la seule force des choses, tous les intérêts de la révolution que je représentais à moi seul, auraient prévalu et paré à la catastrophe.
Je me méprenais si peu sur notre état réel, que, voulant hâter mon retour et mettre un terme à ma mission, j'écrivis à l'empereur une seconde lettre où je lui représentai combien il était contraire à sa dignité que je restasse en qualité de son gouverneur général à Rome, envahi par les Napolitains, et sous leurs canons, pour ainsi dire; que d'ailleurs il devenait impossible que Rome, la Toscane et l'État de Gênes pussent être conservés, si le roi de Naples accédait à la coalition, et que, selon moi, la politique commandait d'entrer, avec ce prince, en arrangement pour lui abandonner l'occupation militaire provisoire des pays qu'il nous serait impossible de garder ou de défendre; que nous en retirerions le double avantage de sauver nos garnisons et de rattacher indirectement le roi de Naples à la cause française; que, du reste, trouvant ma dignité blessée à Rome où mon autorité ne pouvait plus avoir aucun poids, je me dirigeais sur Florence où j'attendrais ses dernières instructions.
Je trouvai Florence comme le reste de l'Italie, inquiète, en suspens, partagée sur l'opinion qu'on devait se former des mouvemens de Murat, vers la Haute-Italie. Les adhérens de Napoléon assuraient que les Napolitains, restés fidèles et dévoués à sa cause, ne se portaient sur le Pô que pour seconder nos efforts contre l'ennemi commun, et que Murat viendrait les commander en personne. Les partisans de l'indépendance ne voyaient, dans la marche des Napolitains, que la prochaine arrivée d'auxiliaires qui les aideraient à s'affranchir du joug des Français. D'autres enfin, ne voyaient pas sans inquiétude, sur le théâtre de la Haute-Italie, une nouvelle armée qui n'était à leurs yeux qu'un ramassis de vagabonds et de pillards enrôlés par force et tout-à-fait indisciplinés. Qu'attendre, me disait-on, d'un Carascosa, médiocre talent, mais plein de forfanterie; d'un Macdonaldo, ancien aide-de-camp du vieux général cisalpin Trivulzi, dont il a épousé la concubine, et qui, n'ayant pu obtenir d'emploi ni en France ni dans le royaume d'Italie, s'est jeté de désespoir dans les troupes de Murat; d'un ex-général lombard Lecchi, malheureusement connu pour ses cruautés, ses exactions et ses rapines en Espagne, et qui, traduit en France devant un conseil de guerre, fut renvoyé sans emploi. Peut-être viendra-t-on vanter le jeune Lavauguyon, récemment rentré en grâce auprès de Murat, qui, par une boutade de jalousie, l'avait disgracié en 1811, époque où, à la tête des vélites à cheval de sa garde, il était, selon les uns trop remarqué par la reine Caroline, et, selon d'autres, rival encore plus heureux de Murat. Les autres généraux n'ont ni plus de consistance ni plus de considération. Ainsi, je sus bientôt à quoi m'en tenir sur cette armée napolitaine; elle se composait de quarante bataillons, vingt escadrons, en tout vingt mille hommes et de cinquante pièces d'artillerie; du reste, elle était d'une assez belle tenue, mais en effet peu disciplinée.
Le gouvernement de Toscane était d'autant plus inquiet sur son avenir, que, dès le 10 décembre, les Anglais avaient opéré un débarquement à Via-Reggio, et de là s'étaient présentés devant Livourne; mais la bonne contenance de la garnison française les avait décidés à se rembarquer. Toutefois, cette tentative ne paraissait être de leur part qu'une première reconnaissance.
Ce fut au milieu de ces circonstances que je me présentai à la cour de la grande-duchesse, où je fus parfaitement accueilli; je trouvai en elle une femme singulière, que pour cette fois j'eus le temps d'étudier. Dépourvue de beauté et de charmes, Élisa n'était pas sans esprit, et les premiers mouvemens de son cœur étaient bons; mais un défaut incurable de jugement, et ses penchans à la lubricité, la jetaient dans des écarts et dans l'extravagance. Son tic consistait à se modeler par imitation sur les habitudes de son frère, affectant sa brusquerie, recherchant le faste, l'appareil militaire, et négligeant les arts de la paix, les lettres mêmes, dont jadis elle s'était érigée en protectrice par engouement. Dans un pays où avait tant fleuri l'agriculture et le commerce, elle ne s'était occupée qu'à se former une cour splendide et servile, organisant des bataillons de conscrits, faisant et défaisant les généraux; là où jadis les universités de Pise et de Florence, les académies de la Crusca, del Cimento et del Disegno avaient jeté tant d'éclat, elle avait laissé dépérir les études, n'accordant de protection qu'à des histrions, des baladins et des joueurs de luth. En un mot, Élisa était redoutée et n'était point aimée. Quant à moi, loin d'avoir à m'en plaindre, je la trouvai prévenante, affectueuse, résignée même à toutes les traverses dont elle était menacée, et déférant volontiers à mon expérience et à mes conseils. Dès ce moment, je devins le directeur de sa politique. Elle laissa percer devant moi son dépit de ce que Napoléon était à la veille, non seulement de perdre peut-être l'Empire par son obstination, mais encore de sacrifier sans hésiter les établissemens dont sa famille était en possession. Je devinai alors toutes ses craintes, et je compris combien elle était alarmée de l'état précaire de la Toscane qu'elle s'attendait avec douleur à voir échapper de ses mains. Je ne lui dissimulai pas qu'à Dresde j'avais donné à Napoléon les avis les plus sincères et les plus à propos; que je l'avais averti qu'il allait jouer sa couronne, seul, contre toute l'Europe; qu'il devait céder l'Allemagne et se tenir ensuite derrière le Rhin, en appelant la nation à son aide; qu'il serait forcé malgré lui d'en venir là, mais qu'alors il prendrait trop tard un parti commandé par la nécessité.