Sourd à de si sages conseils, que méditait Napoléon dans cette crise? Un coup d'état: de se faire proclamer dictateur. Sorti des factions et des orages d'une révolution où les mots ont eu beaucoup d'empire, il s'était persuadé, par suite de la confusion d'idées qui régnait dans sa tête en matière d'histoire ancienne, que le nom de dictateur produirait un grand effet. Il y renonça néanmoins, sur les représentations de Talleyrand et de Cambacérès. Ils observèrent qu'il fallait faire la chose sans le dire; qu'il pouvait même prendre les clefs du Sénat dans sa poche, sans avoir besoin d'aucun titre nouveau. C'est ce qu'il fit, et le palais du Sénat fut depuis ce temps gardé à vue.

Tel était le résumé de ma correspondance; et dans les dispositions où m'avait jeté l'impression que j'en ressentis, j'écrivis à l'empereur la lettre suivante:

«J'ai pris congé du roi de Naples: je ne dois dissimuler à Votre Majesté aucune des causes qui ont arrêté l'activité naturelle de ce prince.

1º. C'est l'incertitude où vous l'avez laissé sur le commandement des armées d'Italie. Le roi, dans ces deux dernières campagnes, vous a donné tant de preuves de son dévouement et de ses qualités militaires, qu'il s'attendait à recevoir de vous cette marque de confiance. Il se sent humilié à la fois et de vos soupçons, et de l'idée de se trouver placé sur la même ligne que vos généraux.

2º. On dit sans cesse au roi: si, pour conserver l'Italie à l'empereur, vous dégarnissez votre royaume de troupes, les Anglais vont y opérer des débarquemens et y exciter des séditions d'autant plus dangereuses que les Napolitains se plaignent hautement de l'influence de la France: dans quel état, ajoute-t-on, se trouve cet Empire? Sans armée, découragé par une campagne que ses ennemis ne regardent pas comme le terme de ses maux, puisque le Rhin n'est plus une barrière, et que l'empereur, loin de pouvoir garantir l'Italie, a peine à s'opposer à l'envahissement de ses frontières d'Allemagne, de Suisse et d'Espagne. Songez à vous, lui écrit-on de Paris, ne comptez que sur vous-même. L'empereur ne peut plus rien, même pour la France; comment garantirait-il vos États? Si, dans le temps de sa toute-puisssance, il eut la pensée de réunir Naples à l'Empire, quel sacrifice serait-il porté à faire pour vous? Il vous sacrifierait aujourd'hui à une place forte.

3º. D'un autre côté, vos ennemis opposent au tableau de la situation de la France celui des avantages immenses que présente au roi son accession à la coalition: ce prince consolide son trône, agrandit ses États; au lieu de faire à l'empereur le sacrifice inutile de sa gloire et de sa couronne, il va répandre sur l'un et l'autre l'éclat le plus brillant en se proclamant le défenseur de l'Italie, le garant de son indépendance. Se déclare-t-il pour Votre Majesté, son armée l'abandonne, son peuple se soulève. Sépare-t-il sa cause de celle de la France, l'Italie tout entière accourt sous ses drapeaux. Tel est le langage que parlent au roi des hommes qui tiennent de près à votre gouvernement. Peut-être ne fait-on en cela que s'abuser sur les moyens de servir Votre Majesté. La paix est nécessaire à tout le monde: déterminer le roi à se mettre à la tête de l'Italie, est, à leurs yeux, le plus sûr moyen de vous forcer à faire la paix.

Je suis arrivé à Rome le 18. Ici, comme dans toute l'Italie, le mot d'indépendance a acquis une vertu magique. Sous cette bannière se rangent sans doute des intérêts divers; mais tous les pays veulent un gouvernement local; chacun se plaint d'être obligé d'aller à Paris pour des réclamations de la moindre importance. Le gouvernement de la France, à une distance aussi considérable de la capitale, ne leur présente que des charges pesantes sans aucune compensation. Conscription, impôts, vexations, privations, sacrifices, voilà, se disent les Romains, ce que nous connaissons du gouvernement de la France. Ajoutons que nous n'avons aucune espèce de commerce, ni intérieur ni extérieur; que nos produits sont sans débouchés, et que le peu qui nous vient du dehors, nous le payons un prix excessif.

Sire, lorsque Votre Majesté était au plus haut degré de la gloire et de la puissance, j'avais le courage de lui dire la vérité, parce que c'était la seule chose qui lui manquait. Aujourd'hui je la lui dois également, mais avec plus de ménagement, puisqu'elle est dans le malheur. Son discours au Corps législatif aurait fait une profonde impression sur l'Europe et aurait touché tous les cœurs, si Votre Majesté eût ajouté au désir qu'elle a manifesté pour la paix, une renonciation magnanime à son ancien système de monarchie universelle. Tant qu'elle ne se prononcera pas sur ce point, les puissances coalisées croiront ou diront que ce système n'est qu'ajourné, que vous profiterez des événemens pour y revenir. La nation française elle-même restera dans les mêmes alarmes. Il me semble que si, dans cette circonstance, vous concentriez toutes vos forces entre les Alpes, les Pyrénées et le Rhin; si vous faisiez une déclaration franche de ne pas dépasser ces frontières naturelles, vous auriez tous les vœux et tous les bras de la nation pour défendre votre Empire; et certes, cet Empire serait encore le plus beau et le plus puissant du monde; il suffirait à votre gloire et à la prospérité de la France. Je suis convaincu que vous ne pouvez avoir de véritable paix qu'à ce prix. Je crains d'être seul à vous parler ce langage; défiez-vous des mensonges des courtisans, l'expérience a dû vous les faire connaître. Ce sont eux qui ont poussé vos armées en Espagne, en Pologne et en Russie, qui vous ont fait éloigner de vous vos plus fidèles amis, et qui, dernièrement encore, vous ont détourné de signer la paix à Dresde. Ce sont eux qui vous trompent aujourd'hui et qui vous exagèrent votre puissance. Il vous en reste assez pour être heureux et pour rendre la France paisible et prospère; mais vous n'avez rien de plus, et toute l'Europe en est persuadée; il serait même inutile à lui faire illusion, on ne la tromperait plus.

Je conjure Votre Majesté de ne pas rejeter mes conseils, ils partent d'un cœur qui n'a cesse de vous être attaché. Je n'ai point le sot amour-propre de voir mieux qu'un autre; si chacun avait la même franchise il vous tiendrait le même langage. Il vous aurait parlé comme moi après la paix de Tilsitt, après la paix de Vienne, avant la guerre contre la Russie, et, en dernier lieu, à Dresde.

Il est affligeant, pour la dignité de l'homme, que je sois le seul qui ose vous dire ce qu'il pense. Si Votre Majesté éprouve de nouveaux malheurs, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir cessé de lui dire la vérité. Au nom du ciel, mettez un terme à la guerre; faites que les âmes puissent trouver un moment pour se reposer.»