A mon arrivée à Rome, je trouvai le général Miollis et l'administrateur Janet, pleins de défiance et de soupçons sur la conduite de Murat, qui, me dirent-ils, se rapprochait ouvertement de la coalition et organisait une nouvelle armée, composée en partie de Napolitains, de transfuges italiens, de Corses et de Français. Tous les avis de Naples annonçaient qu'il venait d'abolir le système continental dans ses États, et de permettre l'entrée dans ses ports des vaisseaux de toutes les nations; on assurait que non-seulement il négociait avec la cour de Vienne, mais encore avec lord Bentinck, dans l'intention de conclure sa paix séparée avec la Grande-Bretagne. Les craintes du commandant militaire de Rome étaient partagées par le vice-roi, qui venait de dépêcher à Naples son aide-de-camp Gifflenga, pour s'assurer des dispositions du roi. On lui donna des assurances de paix et d'amitié dont se contenta ce jeune officier, peu au fait des manèges de cette cour.

Murat se déclarant pour l'indépendance italienne, trouvait un parti dans les États romains, parmi les carbonari et les crivellari, espèces d'illuminés politiques qui recrutaient parmi les grands seigneurs, les jurisconsultes et les prélats romains. Le prêtre Battaglia venait d'insurger les campagnes des environs de Viterbe; il s'était mis à la tête d'une troupe de révoltés, s'emparant des caisses publiques et levant des contributions sur les personnes attachées au parti français. En même temps, des écrits et des proclamations incendiaires étaient répandus avec profusion dans les États pontificaux. Miollis ayant fait marcher la force armée, dispersa bientôt les bandes d'insurgés; Battaglia ayant été arrêté et conduit à Rome, ses dépositions laissèrent entrevoir qu'il était l'agent du consul napolitain Zuccari, chargé par sa cour de susciter des soulèvemens contre la domination française. Je pensais qu'il fallait opposer aux menées des Napolitains beaucoup de circonspection et de prudence, et ne rien précipiter.

Cependant Murat venait de mettre en mouvement ses troupes sur la haute Italie. Dès les premiers jours de décembre, une division d'infanterie et une brigade de cavalerie napolitaines, avec seize bouches à feu, entrèrent dans Rome: ces troupes étaient commandées par le général Carascosa. Quoique l'empereur eût donné l'ordre de traiter le roi de Naples comme un allié qui était prêt à montrer de bonnes dispositions, et que le mouvement de son corps d'armée fût concerté avec le vice-roi, le général Miollis reçut les Napolitains avec défiance, faisant mettre en état de défense Civita-Vecchia et le château Saint-Ange, où furent transportés les caisses et tous les effets précieux. Trois ou quatre divisions napolitaines se succédèrent, en se dirigeant à la fois par les Abruzzes sur Ancône, et par Rome, soit sur la Toscane, soit vers Pesaro, Rimini et Bologne. C'était dans cette dernière ville que Murat venait d'envoyer le prince Pignatelli Strongoli, moins pour marquer la route de son armée, dont la présence sur le Pô paraissait avoir pour but de contenir les Autrichiens, que pour disposer tous les amis de la cause de l'indépendance à l'aider dans ses entreprises. Pignatelli avait ordre de travailler à lui faire des partisans.

Dans ces entrefaites, je reçus de l'empereur la mission de me rendre à Naples, pour tâcher de détourner Murat de se déclarer contre lui; mes instructions portaient de le ménager et d'user de beaucoup d'adresse dans cette négociation; de le flatter même de la perspective qu'on lui abandonnerait les marches de Fermo et d'Ancône, dépouilles de l'État romain dont il ambitionnait depuis long-temps la possession. Je fus précédé à Naples par trois lettres de l'empereur adressées à Joachim, l'une d'elles annonçant ma prochaine arrivée comme chargé de ses pouvoirs. Je fis mon entrée à la cour de Naples vers la mi-décembre.

C'était une singulière cour que celle de Joachim, et une royauté bien vacillante que sa royauté du Vésuve. Murat avait un grand courage et peu d'esprit; aucun grand personnage du jour ne poussa plus loin que lui le ridicule de la parure et l'affectation de la pompe; c'est lui que les soldats appelaient le roi Franconi. Toutefois Napoléon, qui ne se méprenait pas sur le caractère de son beau-frère, crut à tort que la reine Caroline, sa sœur, femme ambitieuse et hautaine, conduirait son mari, et que sans elle Murat ne saurait être roi. Mais dès les premiers temps de son règne, soupçonnant l'empire auquel on voulait le soumettre maritalement, il affecta de s'en affranchir; et les circonstances politiques où il se trouvait alors combattirent d'autant plus l'ascendant de la reine, qu'il n'avait alors pour conseils et pour alentours que des hommes qui le poussaient à se déclarer contre Napoléon, en lui présentant ce revirement de système comme une nécessité politique.

Dans une cour où la politique n'était que de l'astuce, la galanterie de la dissolution, et la représentation extérieure une pompe théâtrale, je me trouvais à peu près, si la comparaison n'était pas trop ambitieuse, comme Platon à la cour de Denys. Dès mon arrivée, je fus assailli d'intrigans des deux nations, parmi lesquels, sous le masque d'une sorte d'ingénuité, je reconnus des émissaires de Paris. Il y en avait aussi dans le conseil du roi; et je me défiais surtout d'un certain marquis de G...., qui des deux acceptions dans lesquelles son nom est pris en latin, avait toute la vigilance de l'une et rien de la franchise de l'autre. Lors de mes premières conférences en présence de Murat, je dus y apporter une grande réserve; je feignis d'être sans instructions, et je priai le roi de m'expliquer sa situation politique. Il m'avoua qu'elle était critique et embarrassante; qu'il se trouvait placé d'une part entre son peuple et son armée, abhorrant toute idée de persévérance dans l'alliance française; de l'autre, entre l'empereur Napoléon qui le laissait sans direction et l'abreuvait de dégoût, et les souverains alliés, qui exigeaient de lui qu'il prononçât sans délai son accession complète à la coalition; que, d'un autre côté, les chefs des Italiens lui demandaient de concourir à déclarer l'indépendance de leur patrie, tandis que le vice-roi était en opposition à toutes les mesures favorables aux indépendans, soit par les ordres de l'empereur, soit d'après ses propres vues. Enfin, ajouta le roi, j'ai encore à lutter contre les manœuvres de lord Bentinck, qui, de la Sicile, cherche à soulever les Calabres, et assiste d'argent et de promesses les carbonari dans toute l'étendue de mon royaume. Je dis au roi qu'il ne m'appartenait point de lui donner aucun conseil; que de sa part c'était une résolution qu'il fallait prendre; que je devais me borner à l'engager à en prendre une, et, une fois prise, à s'y tenir d'une manière invariable.

Le roi, à l'issue de la conférence, m'avoua qu'ayant communiqué à l'empereur, un mois auparavant, ses craintes qu'un détachement autrichien ne fût dirigé sur les bouches du Pô, il lui avait demandé à cette occasion qu'il renonçât franchement à la possession directe de l'Italie, et complétât ainsi ses bienfaits pour elle en proclamant son indépendance. Je répondis au roi qu'il était difficile de croire que l'empereur fît de nécessité vertu; que, dans cette supposition, je réclamerais la priorité pour la France, moi qui l'avais supplié en vain, à plusieurs reprises, de rendre la guerre nationale.

Mes autres conférences furent tout aussi oiseuses. Murat était lancé; son conseil le poussait de plus en plus dans les intérêts de la coalition; situation politique, incompatible avec son projet d'appeler l'Italie à l'indépendance. Je le lui fis sentir, mais en vain; alors je me bornai à lui recommander, dans une conférence secrète, d'augmenter son armée et d'avoir de bonnes troupes, et de rattacher à tout prix à sa cause la secte des carbonari qu'il avait impolitiquement persécutée, et qui me paraissait prendre plus de consistance à mesure que les événemens acquéraient plus de gravité. Je terminai par conseiller au roi de ne pas trop compter sur sa cohue princière d'altesses napolitaines, et de s'entourer plutôt de gens qui auraient d'autre excellence que celle de nom, et à la fermeté desquels il pourrait se confier.

Ma mission à Naples n'était pas sans agrément. Je respirais en plein hiver sous le plus beau ciel de l'Europe; je me voyais accueilli et considéré dans une cour brillante; mais toutes mes pensées se tournaient vers la France, et mes regards ne la quittaient point. L'invasion la menaçait; l'étranger était à ses portes; qu'allait faire l'empereur? qu'allait-il devenir? J'étais convaincu qu'il n'aurait point assez de grandeur d'âme pour s'identifier avec la nation. Isolé, sa ruine était certaine; mais les éclats de sa chute graduelle pouvaient encore être long-temps funestes à la patrie.

Ne recevant aucune dépêche directe, et n'ayant que des notions vagues sur l'état de Paris, je me hâtai de reprendre la route de Rome, où m'attendait ma correspondance. Je crus d'autant plus convenable de quitter la cour de Murat, que je savais, d'une manière certaine, qu'on y attendait l'arrivée du comte de Neyperg, plénipotentiaire d'Autriche, chargé de conclure son traité d'accession, et que je me serais trouvé alors dans une fausse position à Naples. Rentré dans la capitale du monde chrétien, je n'eus rien de plus pressé que d'ouvrir mes dépêches de Paris. Elles contenaient la nouvelle qu'on s'attendait, d'un moment à l'autre, à la violation de la neutralité de la Suisse par les alliés, et à l'invasion de notre territoire par les frontières de l'Est; qu'à peine l'empereur pourrait-il rassembler, entre Strasbourg et Mayence, une soixantaine de mille hommes dans le court espace d'un mois, tant les maladies épidémiques et la désorganisation avaient causé de ravages dans ses armées; que cependant il s'obstinait à repousser les bases sommaires que les alliés venaient de lui faire parvenir de Francfort, bien que dans le conseil Talleyrand le poussât fortement à la paix, en ne cessant de lui répéter qu'il se méprenait sur l'énergie de la nation, qu'elle ne seconderait pas la sienne, et qu'il s'en verrait abandonné.