Mais la bataille de Dresde, en répandant l'allégresse parmi les partisans de l'empereur, ne fut pour eux qu'un éclair d'espérance; ils se virent replongés tout-à-coup dans l'incertitude et la crainte. Les nouvelles des revers de la Katsbach, de Gross-Beeren et de Culm commençaient à transpirer à Paris et à Milan. J'apprenais, par mes correspondans, qu'on était resté à Paris dix-huit jours sans recevoir de courriers. Les rumeurs commençaient à attrister la France où l'empereur perdait la confiance de ses peuples. On me mandait que les intrigues royalistes recommençaient dans la Vendée et à Bordeaux, et qu'on se disait tout bas, dans les cercles et les salons de la capitale: C'est le commencement de la fin.
On pouvait en dire autant de notre belle Italie. Depuis les dernières nouvelles d'Allemagne, les généraux autrichiens qui nous combattaient, se montraient de plus en plus confians. De notre côté, les troupes italiennes ne montraient plus la même ardeur. Un de leur chef, le général Pino, qui d'abord avait manœuvré sous mes yeux pour la défense de l'Illyrie, trahissant le découragement secret qui commençait à gagner tous les rangs, quitta l'armée tout-à-coup, et alla résider à Milan dans l'attente du résultat de la campagne.
J'allai conférer de l'état des choses avec le prince vice-roi, que je trouvai lui-même inquiet, mais toujours dévoué à l'empereur. Il était peiné de la rupture, et n'avait plus la même confiance dans la fortune de Napoléon: «Mieux eût valu, me dit-il, qu'il eût perdu, sans trop de dommage, les deux premières batailles dans le début de la campagne, il se serait retiré à temps derrière le Rhin.» Je ne lui cachai pas que je lui en avais donné le conseil à Dresde, mais que rien n'avait pu faire impression sur son esprit. «Cela est d'autant plus fâcheux, lui dis-je, qu'à la première bataille qu'il perdra en personne, on traitera de la reconstruction politique de l'Europe sans lui.» Eugène fut frappé de cette réflexion, et, pour la première fois peut-être, il sonda la fragilité de son établissement politique. Je ne m'ouvris pas davantage cette fois, peu confiant dans son entourage.
Il m'avoua enfin, ce que je pressentais, que les plus fortes raisons le portaient à croire que la Bavière était au moment de se détacher de notre alliance; que l'armée bavaroise, sur les frontières de l'Autriche, n'avait fait aucun mouvement pour arrêter ceux des Autrichiens qui s'avançaient en force, quoiqu'avec lenteur, par le vallon de la Drave vers le Tyrol; que ne pouvant plus défendre lui-même l'Italie allemande, il allait se retirer derrière l'Isonzo, pour mettre les défilés entre lui et l'ennemi. «Si, contre toute attente, lui dis-je, vous ne pouviez vous y maintenir, tâchez, car j'ai plus de confiance dans vos talens que dans vos soldats, tâchez au moins de disputer assez long-temps le pays entre la Piave et l'Adige pour donner le temps aux événemens de se développer. Ce sera beaucoup si, pendant l'hiver qui s'approche, vous mettez à couvert Mantoue, Vérone, Milan et les bouches du Pô.»
Il fit aussitôt ses dispositions de retraite, et de mon côté j'évacuai Laybach, après avoir laissé dans le château un simulacre de garnison, composée en grande partie de convalescens, que je mis sous le commandement du colonel Léger. Je suivis l'armée, qui vint occuper les lignes de l'Isonzo. Le même jour, les Autrichiens s'étant reportés en forces sur Trieste, le lieutenant-général Fresia évacua définitivement par mon ordre cette place, ne laissant dans le château qu'une petite garnison, commandée par le colonel Rabié, qui ne capitula, un mois après, qu'à la suite d'une très-belle défense.
Du quartier-général de Gradisca, j'adressai à l'empereur mon rapport. Je lui exposai que le vice-roi, croyant ne devoir plus écouter que des motifs de prudence, venait d'ordonner la retraite sur l'Isonzo; que, par suite de ce mouvement, les provinces illyriennes étaient désormais perdues; que cependant le rôle auquel l'armée d'Italie allait borner ses efforts, avait aussi ses avantages; qu'il ne laissait rien au hasard, et pouvait assurer, pour quelque temps encore, la tranquillité de l'Italie. J'ajoutai que ma mission touchant à son terme, je le suppliais de me donner une autre destination, et que j'attendais ses ordres.
Dans l'attente soit des événemens, soit de ce que Napoléon déciderait à mon égard, j'allai jeter un coup-d'œil de prédilection sur cette magnifique Lombardie, à la liberté de laquelle je m'étais voué à mon début dans la carrière des hauts emplois. Hélas! elle gémissait aussi sous l'oppression impériale, et sa destinée politique ne dépendait que trop de la destinée de Napoléon.
En conquérant l'Italie, nous y avions apporté notre activité, notre industrie, le goût des arts et du luxe. Milan fut la ville qui retira le plus d'avantages de la révolution française que nous y avions transplantée. Milan reçut plus de lustre encore lorsqu'elle devint capitale d'un royaume: une cour, un conseil d'état, un sénat, un corps diplomatique, des ministres, des administrations civiles et militaires, des tribunaux, ajoutèrent près de vingt mille habitans à sa population, qui dépassait cent mille âmes. Milan s'embellit; mais sa période brillante fut de courte durée, comme celle de tous les royaumes italiens que l'ambition du dominateur épuisa bientôt d'hommes et d'argent dans sa vaine pensée de conquérir le monde. Le vice-roi, Eugène, ne fut bientôt plus aux yeux des Lombards que l'exécuteur obéissant de toutes ses volontés. Après Moscou, tous les ressorts du gouvernement avaient perdu leur élasticité en Italie comme en France. Le sentiment de la puissance de Napoléon s'éteignait en même temps que s'éclipsait l'illusion de sa fortune militaire. Dans ces derniers temps, Eugène sembla craindre de se populariser pour ne pas lui porter ombrage. D'ailleurs brave soldat, et d'une loyauté éprouvée, Eugène était parcimonieux, un peu léger, trop docile aux conseils de ceux qui flattaient ses goûts, ne connaissant point assez le caractère des peuples qu'il gouvernait, et trop confiant dans quelques Français ambitieux; il lui manquait de posséder la tactique politique au même degré que celle des armes. Arrivé à ces derniers temps d'épreuve, ce prince acheva de mécontenter les peuples par des conscriptions et des réquisitions forcées; en un mot, le vice-roi ne céda que trop à l'exemple et à l'impulsion du souverain dominateur. Sa position devint d'autant plus difficile, qu'il eut bientôt contre lui, et les partisans de l'indépendance italienne, et ceux de l'ancien ordre de choses. Les premiers s'inquiétant davantage, cherchaient un appui. De même que son père adoptif, Eugène n'en trouvait plus d'autre, pour le maintien de son autorité, que dans son armée, qu'il s'était hâté d'organiser et d'aguerrir.
Tout restait en suspens en Italie. On savait que trois grandes armées en Allemagne environnaient, pour ainsi dire, l'armée de l'empereur, avec le projet de manœuvrer sur les bases de sa ligne d'opération à Dresde, et si les événemens de la guerre leur étaient favorables, de se réunir en arrière de cette ligne entre l'Elbe et la Saale. On savait aussi que Napoléon avait à opposer aux trois grandes armées des alliés à peine deux cent mille hommes répartis dans onze corps d'infanterie, quatre de cavalerie, et dans sa garde qui présentait une réserve formidable. Nous venions de savoir enfin qu'il s'était décidé, pour ne pas se laisser tout-à-fait cerner, d'abandonner sa position centrale de Dresde pour aller manœuvrer à Magdebourg et sur la Saale. Tout-à-coup, vers les derniers jours d'octobre, je reçois du quartier-général du vice-roi, un billet conçu en ces termes: «Pour ne vouloir rien céder, il a tout perdu.» Qu'on juge de ma perplexité et de mon impatience à connaître toute l'étendue de l'événement. Dès le lendemain se propagèrent des bruits sinistres sur les fatales journées de Leipsick, qui allaient ramener sur le Rhin Napoléon poursuivi par l'Europe en armes. Ici se réalisaient tous mes pressentimens, toutes mes prévisions. Mais qu'allions-nous devenir? et quel serait le sort de cet Empire chancelant? Il était facile de prévoir que l'énorme pouvoir dont l'empereur s'était emparé, s'il n'était abattu, serait au moins réduit; d'un autre côté, je ne m'abusais pas sur le genre d'opposition qu'il pourrait rencontrer dans l'intérieur de l'Empire, tous les élémens constitutifs de la puissance publique m'étaient connus; tous les hommes plus ou moins influens, je pouvais les apprécier, et juger de la portée de leur courage et de leur énergie. Il fallait un audacieux, et il n'y avait que des lâches. Le seul homme qui, par son talent et par la souplesse de son génie aurait pu maîtriser les événemens et sauver la révolution, n'avait point de nerf politique, et craignait pour sa tête. Quant à moi, qui certes n'eût pas manqué de résolution, j'étais éloigné du vrai foyer, soit par des chances fortuites, soit par des combinaisons préparées de longue main. J'en frémissais d'impatience, et, décidé à tout braver pour rentrer dans la capitale, et y ressaisir les fils secrets d'une trame qui nous eût conduit à un but salutaire, j'étais déjà en route, quand une lettre de l'empereur, datée de Mayence, m'ordonna, en réponse à mon dernier rapport, d'aller prendre le gouvernement général de Rome, dont je n'avais été jusqu'alors que le titulaire. Je vis le coup, mais nul moyen de le parer: l'homme qui perdait l'Empire se trouvait encore en sûreté avec les débris de sa puissance militaire. Je rallentis ma route pour voir se dessiner les événement, et dans l'attente de recevoir de mes affidés de Paris des informations positives sur la sensation que produirait le retour subit de l'empereur à la suite de ces nouveaux désastres. Mais que je connaissais bien le terrain, et que j'avais bien jugé les hommes qui l'occupaient! Pas vingt sénateurs qui ne crussent l'Empire hors de danger, parce que l'empereur était sauvé! pas un grand fonctionnaire qui soupçonnât les armées européennes capables de franchir le Rhin! Malgré la stupeur qui régnait dans toutes les classes, l'aveuglement créait encore des illusions en faveur du pouvoir. Il faut en excepter sans aucun doute l'homme habile que j'ai suffisamment désigné; il semblait épier avec une astuce et une ironie cachée l'instant d'une chûte qui ne lui paraissait pas être arrivé encore à son terme.
Cependant l'Italie allait changer d'aspect; abandonnant successivement l'Isonzo, le Tagliamento, la Piave et la Brenta, le vice-roi venait de repasser l'Adige et d'établir son quartier-général à Vérone. L'armée autrichienne, marchant toujours en avant et recevant des renforts, s'établit à Vicence, à Bassano et à Montebello, formant déjà le blocus de Venise, de Palma-Nova et d'Osopo. Dans les négociations secrètes dont j'avais tenu les fils, l'abandon des États de Venise jusqu'à l'Adige, était consenti comme un des préliminaires de paix avec l'Autriche. Mais, où pouvaient s'arrêter aujourd'hui les prétentions de cette puissance? Les deux armées restèrent ainsi en présence comme en quartier d'hiver. C'était sur l'Italie méridionale que se portaient tous les regards, et d'où l'on attendait les déterminations politiques et militaires, qui rendraient quelque activité aux deux armées qui s'observaient sur la Brenta et sur l'Adige. Murat, jugeant les affaires de Napoléon entièrement perdues après les journées de Leipsick, s'était hâté de retourner à Naples, pour y reprendre le plan qu'il supposait devoir le maintenir sur le trône, même après la ruine de celui qui l'y avait fait monter. Dans une entrevue avec le comte de Miër, au quartier-général d'Ohlendorf en Thuringe, le 23 octobre, il venait d'ébaucher, pour ainsi dire, son accession à la coalition et son traité avec la cour d'Autriche. Je n'avais alors aucune donnée particulière sur les déterminations de Murat; mais je pressentais le changement de sa politique. J'appris qu'en arrivant à Lodi, venant de Leipsick et de Milan, tandis qu'il changeait de chevaux, et plusieurs Italiens de marque entourant sa voiture, comme l'un d'eux lui eût demandé s'il viendrait bientôt secourir le vice-roi: «Sans doute, répondit-il avec son air gascon, avant un mois, je viendrai vous secourir avec cinquante mille bons b.......» Et il partit comme un éclair. J'en inférais qu'il avait dit précisément le contraire de ce qu'il méditait. En effet, il entrait alors dans les vues de Murat, en même temps qu'il s'allierait à l'Autriche, de se présenter aux Italiens comme le soutien de leur indépendance; j'appris même qu'il avait accueilli, en traversant la haute Italie, plusieurs chefs italiens et officiers supérieurs qui travaillaient aussi à l'affranchissement de leur patrie, eu leur promettant d'embrasser leur cause et d'amener une armée sur le Pô.