En traversant la monarchie autrichienne pour me rendre en Illyrie, je tirai de ce voyage, quoique fait avec rapidité, plus d'une instruction; je me convainquis d'abord que cette monarchie compacte, quoique composée de tant d'États divers, était mieux gouvernée et administrée qu'on ne le supposait généralement; qu'elle était d'ailleurs habitée et défendue par une population fidèle et patiente; que sa politique avait une sorte de longanimité propre à triompher des revers, pour lesquels on lui voyait toujours des palliatifs en réserve. Par sa persévérance dans ses maximes d'état, elle l'emportait tôt ou tard sur la politique mobile de circonstance; enfin, il était évident que l'Autriche, par l'entier développement de sa puissance, allait mettre un poids décisif dans la balance de l'Europe.
Je me dirigeai par Gratz, capitale de la Styrie, et par les Alpes styriennes sur Laybach, ancienne capitale du duché de Carniole, considéré alors comme le chef-lieu de nos provinces illyriennes. J'y arrivai à la fin de juillet, et je m'y installai immédiatement en qualité de gouverneur général. Ces provinces, cédées par le traité de paix de Schoenbrunn en 1809, se composaient du Frioul autrichien, du gouvernement de la ville et du port de Trieste, de la Carniole, qui renferme la riche mine d'Idria, du cercle de Willach, d'une partie de la Croatie et de la Dalmatie, c'est-à-dire, tout le pays situé à la droite de la Save, en partant du point où cette rivière sort de la Carniole, et prend son cours jusqu'à la frontière de la Bosnie; ce dernier pays comprend la Croatie provinciale, les six districts de la Croatie militaire, Fiume et le littoral hongrois, l'Istrie autrichienne, et tous les districts sur la rive droite de la Save, dont le Thalweg servait de limites entre le royaume d'Italie et la terre d'Autriche. On voit par là que c'était un assemblage de parties hétérogènes se repoussant entre elles, mais qui, réunies plus long-temps à l'Empire français, eussent pu former un seul tout, et acquérir par leur position une haute importance, d'autant plus que la Dalmatie et une partie de l'Albanie y étaient comprises. Mon arrivée dans ces provinces fit d'autant plus de sensation, que mon nom comme ancien ministre de la police générale y était connu, et que j'y remplaçais dans le gouvernement civil et militaire un aide-de-camp de l'empereur, un de ses familiers, Junot enfin, duc d'Abrantès, qui venait d'être pris en flagrant délit de démence. Voici ce qui était arrivé à ce pauvre Junot: l'action corrosive de l'âpre climat de Russie sur la blessure qui l'avait défiguré en Portugal, des chagrins domestiques, et le ressentiment de n'avoir pas obtenu le bâton de maréchal d'Empire, affectèrent tellement ses organes, qu'il donna six semaines avant mon arrivée des marques publiques de folie. Un jour, faisant monter son aide-de-camp dans sa calèche, à laquelle six chevaux étaient attelés, et que précédait un piquet de cavalerie, lui-même se place tout couvert de ses décorations sur le siège du cocher, et un fouet à la main. Ainsi en évidence, il se promène, pendant plusieurs heures, d'une extrémité de la ville de Goritz à l'autre, au milieu de la foule des habitans étonnés. Le lendemain, il dicte les ordres et les lettres les plus absurdes, qu'il terminait par cette formule: «Sur ce, monsieur le commandant, je prie Sainte Cunégonde de vous avoir en sa digne garde.» Des scènes déplorables s'étant succédées, le malheureux Junot fut transporté en France, où il mourut quinze jours après, à la suite d'un accès de fureur, en se précipitant des fenêtres du château de son père. Tel était l'homme que je venais remplacer dans le gouvernement général des provinces qui, le moins en harmonie avec ce qu'on appelait l'Empire français, étaient encore gouvernées sur le pied de la conquête. A la vérité, j'allais, être secondé par le lieutenant général baron Fresia, nommé commandant militaire sous mes ordres immédiats. Cet officier général, l'un des Piémontais qui s'étaient le plus distingués dans les armées françaises, était pénétrant et capable; il commandait une division de cavalerie à la grande armée à Dresde, quand l'empereur l'envoya dans les provinces illyriennes.
Nous nous y trouvâmes sous un ciel doux et pur, au milieu des sites les plus variés, quelquefois d'un aspect sauvage, mais toujours pittoresques, et chez des peuples offrant tour-à-tour les traces d'une civilisation avancée et les mœurs des temps primitifs.
A mon départ de Dresde, prenant congé de l'empereur, il me dit que, dans ses mains, l'Illyrie était une avant-garde au sein de l'Autriche, propre à la contenir; une sentinelle aux portes de Vienne pour forcer de marcher droit; que cependant son intention n'avait jamais été de la garder; qu'il ne l'avait prise qu'en gage, ayant d'abord eu l'idée de l'échanger contre la Gallicie, et aujourd'hui l'offrant à son beau-père pour le retenir dans son alliance. Je m'étais aperçu, du reste, qu'il avait plus d'un projet sur cette Illyrie, car il en changeait souvent. Il me dit en outre qu'à tout événement il allait envoyer au prince vice-roi, Eugène Beauharnais, l'ordre de se tenir prêt sur la frontière italienne pour attaquer au cœur les États héréditaires, si la cour de Vienne se déclarait contre nous; il ajouta qu'il prescrirait en même temps à l'armée bavaroise, au corps d'observation du maréchal Augereau, et au corps de cavalerie du général Milhaud, de seconder l'entreprise du vice-roi, auquel il ordonnerait de pénétrer jusqu'à Vienne. Mais Napoléon pouvait-il s'abuser encore sur ses idées gigantesques, et ne les mettait-il pas en avant pour contenir l'Autriche?
A peine arrivé dans mon gouvernement, je pus juger par moi-même que le temps des idées hardies était passé; qu'il ne fallait plus songer aux opérations offensives qui devaient jeter de puissantes diversions au centre même des États héréditaires. Nous n'avions en Illyrie que de faibles détachemens, et depuis les désastres de la campagne de Moscou, l'état militaire du royaume d'Italie était presque nul. Trois corps d'observation en avaient été tirés successivement depuis 1812, ce qui avait épuisé tous les cadres des corps français et italiens; les garnisons étaient absolument dégarnies de troupes, et les états de situation n'offraient que les numéros des régimens; le vice-roi venait pourtant de recevoir l'ordre positif de former rapidement une nouvelle armée. On lui assignait, en conséquence, les conscriptions des départemens les plus voisins du royaume d'Italie. Le recrutement fut assez rapide, mais les cadres commençaient à peine à se remplir, et cette armée qui devait être de cinquante mille hommes, n'avait encore ni matériel, ni organisation, lorsque une lettre de Prague que m'écrivait Narbonne m'annonça la rupture du congrès. Là, le mot de l'Autriche avait été enfin prononcé le 7 août; elle avait demandé: la dissolution du duché de Varsovie, et son partage entre elle, la Russie et la Prusse; le rétablissement des villes anséatiques dans leur indépendance; la reconstruction de la Prusse avec une frontière sur l'Elbe; la cession à l'Autriche de toutes les provinces illyriennes, y compris Trieste. On renvoyait à la paix générale la question de l'indépendance de la Hollande et de l'Espagne. Napoléon employa la journée du 9 à délibérer. Il se décide enfin à donner une première réponse, dans laquelle, acceptant une partie des conditions, il en rejette d'autres. La journée du 11 se passe à en attendre l'effet; mais il apprend bientôt que dans la matinée le congrès a été dissous. Le même jour, l'Autriche abandonnant notre alliance pour celle de nos ennemis, les troupes russes accourent en Bohême. Napoléon adopte, trop lard, dans leur entier, les conditions énoncées par M. de Metternich; mais ces concessions qui auraient pu faire la paix le 10 ne peuvent plus rien le 12. L'Autriche déclare la guerre, et ajourne indéfiniment la question de la reprise d'un congrès. A la réception de cette lettre, je ne formai plus aucun doute que l'attaque ne commençât par l'Illyrie.
En traversant les États héréditaires, je n'avais pas été sans d'apercevoir d'un grand mouvement de troupes autrichiennes. J'appris que le feld-maréchal lieutenant Hiller était attendu à Agram; qu'il y était précédé par les généraux Frimont, Fenner et Morshal; que la force de l'armée dont il allait prendre le commandement s'élèverait à quarante mille hommes, et que déjà les régimens qui se trouvaient dans la Croatie autrichienne étaient mis sur le pied de guerre. A mon arrivée, j'en avais donné avis au prince vice-roi. Tous les rapports m'annonçaient parmi les habitans de la Croatie française des menées secrètes et une fermentation sourde pratiquées par des agens autrichiens envoyés en deçà de la Save; ils y préparaient un mouvement insurrectionnel qui pût faciliter une invasion. En effet, le 17 août, le lendemain du jour de l'expiration de l'armistice d'Allemagne, deux colonnes autrichiennes, sans déclaration de guerre préalable, passèrent la Save à Sissek et à Agram, se dirigeant sur Carlstadt et sur Fiume. Le général Jeanin, commandant à Carlstadt, chef-lieu de la Croatie française, fit d'abord quelques dispositions de défense; mais, abandonné par les soldats croates sous ses ordres, et assailli par les habitans insurgés, il opéra sa retraite presque seul sur Fiume. Moins heureux, l'intendant de la Croatie, M. de Contades, arrêté dans sa fuite, fut en danger de perdre la vie. Échappé comme par miracle à la fureur des habitans déchaînés contre les employés de l'administration française, il fut retenu prisonnier par le général Nugent, qui ne consentit à le rendre à la liberté que sur une autorisation de la cour de Vienne.
La conduite des Croates, dans cette circonstance, ne me causa point de surprise; je connaissais leur attachement pour le gouvernement autrichien. Presque toutes les autres parties des provinces illyriennes suivirent l'exemple de la Croatie. Bientôt même les villes de Zara, Raguse et Cattaro, défendues par les généraux Roise, Montrichard et Gauthier, avec de faibles garnisons italiennes et quelques employés français, furent assiégées par des troupes autrichiennes, auxquelles se joignirent des bandes de Dalmates. Au premier avis de ces mouvemens, j'avais fait mettre en état de défense les châteaux de Laybach et de Trieste. Instruit que le général autrichien Hiller, commandant en chef l'armée ennemie, réunissait près de Clagenfurt la plus grande partie de ses forces, pour forcer Willach et Tarvis, et pénétrer ensuite dans le Tyrol par la vallée de la Drave, j'en donnai avis au prince vice-roi. Déjà il avait mis son armée en mouvement sur l'Illyrie. L'arrivée à Laybach de la division italienne du général Pino, me mit en état de soutenir les hostilités.
Je ne m'abusai pas cependant; Hiller opérait avec quarante mille hommes, et il avait pour lui la population. Le vice-roi, réduit, soit par la faiblesse numérique de son armée, soit par l'inexpérience de ses soldats, à une guerre défensive, dans le seul but de gagner du temps, ne pouvait songer à reprendre la ligne de la Save que l'ennemi avait déjà dépassée. Les plus grandes forces autrichiennes se dirigeant en effet sur Clagenfurt, il était réellement à craindre que l'ennemi ne vînt à forcer les positions de Tarvis et de Willach. Ce mouvement eût débordé la gauche de l'armée du vice-roi, et ouvert aux Autrichiens, par le vallon de la Drave, l'accès du Tyrol. Le prince prit la position d'Adelberg, sa gauche aux sources de la Save et sa droite vers Trieste. Sur l'extrême gauche, il fit garder les débouchés du Tyrol par un corps détaché.
Cependant l'ennemi continua l'offensive. S'il occupa Fiume et Trieste sans de grands efforts, ces deux villes furent reprises par le général Pino avec la même facilité. Willach, pris et repris, souffrit du combat plus encore que les combattans. La seule opération vigoureuse fut l'enlèvement du camp de Felnitz par le lieutenant-général Grenier.
Ainsi se passa tout le mois de septembre. Comme le disait l'empereur, c'était en Allemagne que devait se décider le sort de l'Italie. A Dresde, la rupture venait d'être suivie d'événemens militaires plus importans.