J'étais plus que fondé à croire qu'il serait accueilli par l'homme d'état, alors le régulateur de la politique autrichienne, dont je connaissais la solidité du caractère et la profondeur des vues, de M. de Metternich enfin. Sa bienveillance pour moi remontait à la déclaration de guerre de l'Autriche en 1809. A cette époque, l'empereur m'ordonna de le faire enlever, contre toutes les convenances de la diplomatie, par une brigade de gendarmerie, pour être conduit ainsi escorté jusqu'aux confins de l'Autriche, en ajoutant a ce procédé toutes les duretés qui pouvaient le rendre plus injurieux. Révolté de ce traitement inoui, je pris sur moi d'en adoucir les formes. J'ordonnai qu'on m'amena ma voiture; je me fis conduire chez l'ambassadeur, je lui exposai le motif de ma visite, et lui exprimai combien j'en éprouvais de regret; de là quelques épanchemens mutuels, assez du moins pour que nous pussions nous comprendre. Ayant demandé au maréchal Moncey un capitaine de gendarmerie qui sût tempérer par l'aménité et la politesse de ses manières ce que sa mission avait d'outrageant, je lui commandai de monter dans la chaise de poste de l'ambassadeur, à qui j'accordai tous les délais convenables. En nous séparant, il me témoigna combien il était sensible aux égards et aux ménagemens que j'avais employés dans cette occasion.
Mes idées étant donc fixées, comme on l'a vu plus haut, pressé d'ailleurs par l'empereur et par Berthier, je me mis en route avec M. de Chassenon, auditeur près l'intendance générale de la grande armée, et je me dirigeai vers la ville de Prague, non sans avoir été rendre hommage, avant mon départ de Dresde, au vénérable souverain de la Saxe, qui se vouait avec tant de persévérance à la cause française. J'avais pu remarquer combien les Saxons gémissaient de voir ainsi leur roi engagé dans les intérêts de Napoléon, et combien ils prévoyaient qu'il en pourrait résulter de malheurs.
J'arrivai à Prague au moment où l'on croyait toucher à l'ouverture du congrès, sur lequel je ne fondais aucune espérance, et qui, à mes yeux, n'était qu'une de ces représentations diplomatiques imaginées pour justifier l'emploi de la force. M. de Metternich, et les plénipotentiaires de la Russie et de la Prusse venaient d'y arriver; toute la chancellerie autrichienne y était établie. Des deux plénipotentiaires français, Narbonne fut le seul que j'y trouvai; il attendait Caulaincourt, et avait ordre de ne rien faire sans son collègue. Déjà quelques difficultés précédaient la réunion du congrès; Napoléon venait de se déclarer contre la nomination de M. d'Anstett, plénipotentiaire de Russie, Français né en Alsace, et qu'il signalait dans son Moniteur comme un agent de guerre très-actif. Outre ces altercations, on s'attendait que la question de forme arrêterait dès les premiers jours la marche des affaires. Napoléon s'était expliqué avec Narbonne dans le même sens qu'avec moi. «La paix que je ne veux pas faire, lui avait-il dit, est celle que mes ennemis veulent m'imposer. Croyez-moi, celui qui a toujours dicté la paix ne peut pas à son tour la subir impunément. Si j'abandonne l'Allemagne, l'Autriche combattra avec plus d'ardeur jusqu'à ce qu'elle obtienne l'Italie; si je lui cède l'Italie, elle s'empressera, pour se la garantir, de me chasser de l'Allemagne.» La seule instruction positive qu'eût encore reçue Narbonne était de chercher à ne pas mettre l'Autriche dans une position ennemie. Je lui communiquai les intentions de l'empereur relativement à la négociation secrète, et il n'en augura pas mieux que moi.
Je me trouvai à Prague dans une sphère toute nouvelle et sur un terrain qui m'était inconnu. On savait que je n'y venais qu'en passant. Il me fallut user de certains ménagemens pour m'aboucher avec le chef de la chancellerie autrichienne. Je trouvai partout les mêmes défiances à l'égard de Napoléon, et des griefs plus ou moins fondés. On m'assura, par exemple, que dès le mois de décembre[36], il avait fait offre d'abandonner à l'Autriche l'Italie, les provinces illyriennes, la suprématie de l'Allemagne, et enfin de rétablir l'ancienne splendeur de la cour de Vienne; mais qu'aussitôt qu'il s'était vu en état d'ouvrir une nouvelle campagne, il avait tout éludé, se bornant à ne plus céder que de minces avantages, qui ne pouvaient entrer en compensation de ce qui se présentait naturellement à l'Autriche pour reprendre en Europe son rang et sa prépondérance.
Le cabinet de Vienne voulait évidemment profiter de l'affaiblissement de notre puissance pour recouvrer ce qu'il avait perdu par la paix de Presbourg et par celle de Schoenbrunn. Il n'attachait que peu d'intérêt à la rétrocession de l'Illyrie, qui ne pouvait manquer, au premier coup de canon, de rentrer dans son vaste domaine.
J'appris à Prague que la coalition du nord venait de se déclarer contre la Confédération du Rhin, à l'ouverture même de la campagne, et que, dès le 25 mars, la maréchal Kutusoff avait annoncé, par une proclamation publiée à Kalisch, que la Confédération du Rhin était dissoute. C'était une sorte de sanction offerte d'avance à toutes les défections de troupes allemandes employées dans nos armées. J'appris également que les conférences de Reichenbach venaient d'être reprises à Trachenberg; que l'empereur de Russie, le roi de Prusse et le prince royal de Suède y assistaient, de même que M. de Stadion, pour l'Autriche, et lord Aberdeen pour l'Angleterre, ainsi que les généraux en chef de l'armée combinée. Là on déterminait les forces que les puissances coalisées allaient consacrer à la guerre la plus active contre Napoléon; là on concertait leurs mouvemens, l'aggression et l'offensive; enfin, on indiquait le rendez-vous des trois grandes armées dans le camp même de l'ennemi. Il était impossible de ne pas y voir un accord de toutes les parties contractantes qu'allaient cimenter des traités de partage et de subsides.
Cependant on était décidé à ouvrir le congrès, mais pour y renfermer Napoléon dans le cercle de Popilius. Bien que non admise ouvertement aux conférences, l'Angleterre devait en être l'âme; elle allait en diriger les négociations.
Ainsi, plus de doute que l'Autriche ne fût à la veille de compléter son accession à la confédération du nord, en y portant deux cent mille hommes de troupes de première ligne. A tout ce que nous essayions d'alléguer confidentiellement pour l'en détourner, elle répondait qu'elle pouvait à peine trouver dans Napoléon l'assurance de n'être plus exposée à de nouvelles spoliations, tandis que l'état des affaires lui promettait davantage.
Tous mes efforts pour renouer la négociation secrète furent infructueux. Quant à mes vues particulières, ayant pour objet la garantie future de notre établissement politique, on me laissa bien entrevoir que le plan d'une régence dans l'intérêt de l'Autriche, pourrait influer sur les déterminations de sa politique, mais seulement lorsque des suppositions seraient converties en réalités. Je ne pus faire prendre aucun engagement provisoire sur un ordre de choses éventuel; j'obtins seulement l'assurance qu'on ne commencerait que par la destruction de la puissance extérieure de Napoléon, et que l'Autriche refuserait de se prêter à l'exécution d'aucun projet de bouleversement dans l'intérieur. Je ne dois pas oublier de dire que parmi les griefs qui me furent présentés par la chancellerie autrichienne, je remarquai les reproches qu'elle faisait à Napoléon au sujet des diatribes de son Moniteur, et de certains articles insérés dans d'autres journaux.
Je m'éloignais de Prague avec plus de lumières, sans doute, mais sans y avoir trouvé aucun élément de garantie pour l'avenir; au contraire, j'en emportai la triste conviction qu'un million de soldats allait décider du sort de l'Europe, et que, dans ce grand conflit, il serait bien difficile de stipuler à temps pour les intérêts que j'avais combinés et qu'aucune diplomatie ne mettait encore en première ligne.