Tandis qu'un courrier m'est dépêché, M. de Metternich arrive, apportant la réponse de son cabinet aux notes pressantes du ministre des relations extérieures. Il faut d'abord se résoudre à déchirer l'alliance réputée inconciliable avec la médiation. Le ministre d'Autriche ne dissimule pas non plus la prétention de sa cour de se placer entre les puissances belligérantes, pour qu'elles ne communiquent entr'elles que par la chancellerie de Vienne. Ici surviennent les difficultés, Napoléon ne voulant point entendre à ce mode inusité de négociation. Porteur d'une lettre particulière de son maître, le comte de Metternich vient la remettre lui-même à l'empereur, qui le reçoit en audience confidentielle. Ici commence l'altercation. D'abord Napoléon se plaint qu'on a déjà perdu un mois, que la médiation de l'Autriche est presque hostile, et qu'elle ne veut plus garantir l'intégrité de l'Empire français; il se plaint qu'elle est venue arrêter son élan victorieux, en parlant d'armistice et de médiation. «Vous parlez de paix, d'alliance, dit-il à M. de Metternich, et tout s'embrouille. La coalition resserre ses liens par des traités que cimente l'or de l'Angleterre. Aujourd'hui que vos deux cent mille hommes sont prêts, vous venez me trouver pour me dicter des lois; votre cabinet veut profiter de mes embarras pour recouvrir tout ou partie de ce qu'il a perdu et pour nous rançonner sans combattre. Eh bien! traitons, j'y consens; mais qu'on s'explique avec franchise. Que voulez-vous?—L'Autriche, répond Metternich, ne veut qu'établir un ordre de choses qui, par une sage répartition des forces européennes, place la garantie de la paix sous l'égide d'une association d'États indépendans.—Soyez plus clair. Je vous ai offert l'Illyrie; j'ai adhéré à un subside pour que vous restiez neutre; mon armée est suffisante pour amener les Russes et les Prussiens à la raison.» M. de Metternich fait alors l'aveu que les choses en sont au point que l'Autriche ne peut plus rester neutre; qu'elle est forcée de se déclarer pour la France ou contre la France. Poussé dans ce défilé, Napoléon, sans tergiverser, saisit une carte de l'Europe, et presse Metternich de s'expliquer. Voyant que l'Autriche ne veut pas seulement l'Illyrie, mais la moitié de l'Italie, le retour du pape à Rome, la reconstruction de la Prusse, l'abandon de Varsovie, de l'Espagne, de la Hollande et de la Confédération du Rhin, ne se possédant plus alors: «C'est donc pour en venir au partage, s'écrie-t-il, que vous vous transportez d'un camp à un autre! C'est le démembrement de l'Empire français que vous voulez! d'un trait de plume vous prétendez faire tomber les remparts des plus fortes places de l'Europe, dont je n'ai pu obtenir les clefs qu'à force de victoires! Et c'est sans coup férir que l'Autriche croit me faire souscrire à de telles conditions! Et c'est mon beau-père qui accueille une prétention qui est un outrage! Il s'abuse s'il croit qu'un trône mutilé puisse être un refuge pour sa fille et pour son petit-fils. Ah! Metternich, combien avez-vous reçu de l'Angleterre pour vous décider à jouer un tel rôle contre moi?....»
A ces mots, l'homme d'état offensé ne répond que par la fierté du silence. Napoléon, confus, reprenant plus de calme, déclare qu'il ne désespère pas encore de la paix; il insiste pour que le congrès soit ouvert. En congédiant M. de Metternich, il lui dit que la cession de l'Illyrie n'est pas son dernier mot. Le ministre autrichien ne quitte Dresde[33] qu'après y avoir fait accepter la médiation de sa cour, et proroger l'armistice jusqu'au 10 août. Quand on vint demander à Napoléon s'il fallait payer les cinq derniers millions du subside, «Non, dit-il, bientôt ces gens-là nous demanderaient toute la France.»
Tel était, à mon arrivée à Dresde, l'état des affaires. Je ne dissimulai pas à Berthier, dont le jugement était sain et les opinions raisonnables, que je ne formais plus aucun doute que l'Autriche n'entrât dans la coalition, si l'empereur n'abandonnait pas au moins l'Allemagne et l'Illyrie. J'ajoutai que si on reprenait les hostilités, je présageais les plus grands malheurs, attendu qu'il n'avait jamais existé, depuis la révolution, contre notre puissance, un principe de coalition plus compacte. Berthier partagea ma manière de voir. «Mais, me dit-il, vous ne sauriez croire combien il me faut user de circonspection avec l'empereur; je l'irriterais sans le ramener par une contradiction ouverte; je suis forcé d'employer des biais, à moins qu'il ne m'interpelle. Par exemple, depuis que l'Autriche semble vouloir nous faire la loi, nous discutons souvent des plans de campagne dans l'hypothèse de la rupture; c'est là mon terrain. Eh bien! le croirez-vous? je n'ai pas osé le presser d'abandonner la ligne de l'Elbe pour se rapprocher méthodiquement de celle du Rhin, ce qui nous mettrait à couvert avec toutes nos forces disponibles Qu'ai-je fait? J'ai appuyé, sous main, le plan d'un officier-général très-capable[34]; plan qui consiste à rappeler tout ce que nous avons par delà l'Elbe, à réunir tous les corps détachés, et à se retirer en masse sur la Saale et de là sur le Rhin. Une considération décisive milite en faveur de ce plan. Admettons que l'Autriche se déclare: elle ouvrira aussitôt les portes de la Bohême, elle permettra aux alliés de tourner toutes nos positions, en un mot de nous couper de la France. Rien n'a pu faire impression sur l'empereur. Eh bon Dieu! s'est-il écrié, dix batailles perdues pourraient à peine me réduire à la position où vous voulez me placer tout d'abord. Vous craignez que je ne reste trop en l'air au cœur de l'Allemagne? N'étais-je pas dans une position plus hasardée à Marengo, à Austerlitz, à Wagram? Eh bien! j'ai vaincu à Wagram, à Austerlitz, à Marengo. Comment, vous me croyez en l'air, moi qui suis appuyé sur toutes les places de l'Elbe et sur Erfurt? Dresde est le pivot sur lequel je veux manœuvrer pour faire face à toutes les attaques. Depuis Berlin jusqu'à Prague, l'ennemi se développe sur une circonférence dont j'occupe le centre; croyez vous que tant de nations différentes conserveront long-temps de l'ensemble dans des opérations si étendues? Je les surprendrai tôt ou tard dans de faux mouvemens. C'est dans les plaines de la Saxe que le sort de l'Allemagne doit se décider. Je vous le répète, la position que j'ai prise m'offre des chances telles que l'ennemi, vainqueur dans dix batailles, pourrait à peine me ramener sur le Rhin, tandis que moi, vainqueur dans une seule journée, et me reportant de là sur les capitales de l'ennemi, je délivrerais mes garnisons de l'Oder et de la Vistule, et je forcerais les alliés à une paix qui laisserait ma gloire intacte. Au surplus, j'ai tout calculé; le sort fera le reste. Quant à votre plan de défense rétrograde, il ne peut me convenir; d'ailleurs, je ne vous demande pas des plans de campagne; n'en faites pas; contentez-vous d'entrer dans ma pensée pour exécuter les ordres que je vous donne.»
Mais, dis-je à Berthier, si tous les généraux, si tous les chefs de l'armée pensaient comme vous, et je ne doute pas, qu'au fond, ils ne voient de même, croyez-vous que ce concert d'opposition morale ne déciderait pas l'empereur à ne pas tout compromettre par son obstination?—Ne vous faites pas illusion, répliqua Berthier; les opinions sont bien partagées au quartier-général. Parce que nous avons été long-temps victorieux, on s'imagine que nous le serons encore, et on ne voit pas combien les temps sont changés. Voyez d'ailleurs comment l'empereur est entouré: Maret est tout confit dans son système; il ne faut rien en attendre. Si Caulaincourt, qui possède sa confiance encore plus que Maret, s'exprime parfois avec franchise et lui dit assez souvent la vérité, il n'en est pas moins obséquieux et courtisan. L'empereur ne consulte guère ses deux plus braves généraux, Murat et Ney, que sur le champ de bataille, et il a raison. Ses alentours habituels le poussent à la guerre: j'en excepte Narbonne, Flahaut, Drouot, Durosnel et le colonel Bernard, qui se distinguent par leurs manières, et dont les opinions rentreraient aisément dans un système raisonnable. Quant à ses autres familiers, surtout Bacler d'Albe, qui, ses cartes à la main, le suit partout, ils espèrent comme lui que les alliés feront des fautes et qu'on les écrasera; ils en parlent avec mépris comme n'ayant pas de système; ils ne veulent pas voir que tout a changé depuis notre malheureuse campagne de Russie; que nous leur avons appris à faire la guerre, et que s'ils ne peuvent atteindre à la promptitude, à la précision de nos manœuvres, à la supériorité de notre artillerie, d'autres avantages, notamment celui du nombre, finiront par les faire triompher; car de même que du temps du maréchal de Saxe, ce sont encore les gros bataillons qui gagnent les batailles.—Dites aussi la coopération des peuples, qui sont excités aujourd'hui à l'insurrection contre nous, et par les sociétés secrètes, et par leurs gouvernemens mêmes.—Oui, sans doute, répliqua Berthier, et ajoutez que nous manquons aussi d'espions et d'une bonne cavalerie.—Me voilà éclairé, lui dis-je en le quittant; je vais jeter sur le papier vos données, j'y ajouterai les miennes, et demain, avec ce petit arsenal, je verrai l'empereur; je lui dirai la vérité, comme je l'ai fait à toutes les époques.
Mon intention n'était pas de m'engager dans une discussion militaire, ni même dans une dissertation politique approfondie; je savais, d'ailleurs, qu'il ne m'en donnerait pas le temps, soit par la brusquerie de son dialogue et de ses interpellations, soit par le ton absolu de son vouloir. J'avais pu juger, dans ma première audience, que deux hommes le préoccupaient essentiellement: Bernadotte et M. de Metternich. Je savais à quoi m'en tenir sur celui-ci; m'occuper du premier était plus difficile; il le fallait pourtant. On m'avait assuré qu'à l'entrevue d'Abo[35], l'empereur de Russie lui avait dit:
«Si Bonaparte ne réussit point dans son attaque contre mon Empire, et que, par suite de sa défaite, le trône de France devienne vacant, je ne vois personne de plus en mesure que vous d'y monter.» Ces paroles, qui servaient à expliquer la conduite de Bernadotte, n'avaient-elles pas été plutôt un stimulant que l'indice d'une conviction intime de la part de l'auguste organe qui les avait proférées? Rien dans l'intérieur n'était préparé alors pour un semblable événement. Que de chances n'aurait-il pas fallu pour le rendre probable? A la suite des désastres de Moscou, il ne pouvait plus être question dans les cabinets de l'Europe, de substituer un chef militaire au chef militaire de la France. On commençait à se rappeler qu'il y avait une dynastie des Bourbons. L'annonce de la prochaine arrivée de Moreau sur le continent à la suite de Bernadotte, éclaircissait bien des obscurités. La première opération de Charles-Jean, débarqué à Stralsund avec le corps suédois, avant l'armistice, fut de nous reprendre la Poméranie. Quelle allait être sa politique? On le disait toujours accompagné et presque gardé à vue par le général anglais Stewart, le général autrichien baron de Vincent, le général russe Pozzo-di-Borgo, et le général prussien de Krusemarck. Bien des défiances et quelques lueurs d'espoir se groupaient autour de lui; presque tous les partis étaient représentés à son quartier-général, et jusqu'à la coterie des mécontens, dont madame de Staël était l'âme.
Napoléon venait d'apprendre que, profitant de l'armistice, Charles-Jean sortait de visiter l'empereur Alexandre et le roi de Prusse au quartier-général de Reichembach, pour les affermir dans la résolution de ne pas signer la paix tant qu'il resterait un seul soldat français sur la rive droite du Rhin. Qu'on juge dans quelles dispositions j'allais le trouver! Je me prémunis, et me présentai aux jardins Marcolini. Introduit presque aussitôt, je trouvai l'empereur environné de cartes et de plans. A peine m'aperçoit-il, que, se levant, il me parle en ces termes:»Eh bien! monsieur le duc, connaissez-vous notre position?—Oui, sire.—Allons-nous être entre deux feux: entre les obus de votre ami Bernadotte et les bombes de mon grand ami Swartzemberg?—Selon moi, il n'y a pas là-dessus le moindre doute, à moins de satisfaire l'Autriche.—Je ne le ferai pas; je ne me laisserai pas dépouiller sans combattre. Je le sais, on soulève contre moi toutes les ambitions et beaucoup de passions. Votre Bernadotte, par exemple, peut nous faire beaucoup de mal en donnant la clef de notre politique, et la tactique de nos armées à nos ennemis.—Mais, sire, votre cabinet n'a-t-il pas essayé de le ramener à un système moins hostile?—Quel moyen? il est à la solde anglaise; je lui ai pourtant fait écrire, et j'ai près de lui un homme sûr; mais la tête lui tourne de se voir recherché et encensé par les légitimes.—Sire, tout ceci me paraît si grave que j'ai pris aussi la plume pour tâcher d'ouvrir les yeux au prince de Suède qui peut bien venir parader en Allemagne, mais qui, dans aucun cas, ne doit faire la guerre à la France.—Bah! la France! la France! c'est moi.—Que Votre Majesté daigne me dire si elle approuve ma lettre; j'y démontre au prince de Suède qu'il se fait l'instrument de la Russie et de l'Angleterre pour le renversement de votre puissance et pour faire revivre la cause des Bourbons. (Je remets ma lettre à l'empereur qui la lit attentivement.)—C'est bien; mais par quelle voie la lui ferez-vous parvenir?—Je pense que Votre Majesté pourrait se servir de l'intermédiaire du maréchal Ney, long-temps l'ami et le compagnon d'armes du prince de Suède, et qui pourrait y joindre ses instances personnelles dans le même but politique, en l'autorisant à choisir pour émissaire le colonel T....—Non, cet officier a été jacobin,—Sire, on pourrait y employer le lieutenant de la gendarmerie L...., dont Votre Majesté connaît le dévouement et l'intelligence.—A la bonne heure; je lui ferai remettre des instructions et je le dépêcherai à Ney.»
Après un silence de deux minutes, l'empereur reprenant tout-à-coup la parole: «Avez-vous réfléchi aux moyens de suivre la négociation secrète avec l'Autriche?—Oui, sire.—M'avez-vous préparé une note?—Oui, sire, la voilà.—(L'empereur après l'avoir lue:) Quoi! tout vous paraît inefficace? Vous ne voyez, dans mes moyens, que des palliatifs, des demi-mesures; vous vous rangez de l'avis de ceux qui voudraient me voir désarmé, réduit à l'autorité d'un maire de village? Croyez bien, M. le duc, que vous ne trouverez pas une égide plus sûre que la mienne.—Sire, j'en suis tellement persuadé, que c'est précisément l'un des motifs qui me fait désirer si ardemment de ne plus voir le trône de Votre Majesté exposé aux hasards des batailles. Mais je ne dois pas le dissimuler, la réaction de l'Europe, arrêtée long-temps par vos glorieux triomphes, ne saurait plus l'être aujourd'hui que par d'autres triomphes plus difficiles à obtenir. Les mêmes ministres, qui étaient toujours prêts à négocier avec votre cabinet, qu'il vous était si facile autrefois de diviser et d'intimider, se vantent aujourd'hui que leur voix ne sera plus étouffée dans les conseils des rois par une politique étroite et imprévoyante; ils prétendent qu'il s'agit pour eux du salut de l'Europe.—Eh bien! il s'agit pour moi du salut de l'Empire, et certes je ne me chargerai pas du rôle dont ils ne veulent plus.—Mais enfin il faut une solution; si vous ne désarmez pas l'Autriche, ou si elle ne passe pas dans votre camp, vous aurez contre vous toute l'Europe, cette fois unie invariablement. Le mieux serait l'œuvre de la paix; elle est possible en abandonnant l'Allemagne pour conserver l'Italie, ou en cédant l'Italie pour conserver un pied en Allemagne. De fâcheux pressentimens, sire, me préoccupent; au nom du ciel, pour la gloire et l'affermissement de ce bel Empire que je vous aidai à organiser, évitez, je vous en supplie, la rupture, et conjurez, il en est temps encore, une croisade générale contre votre puissance. Songez que cette fois, au moindre revers de vos armes, tout changerait de face, et que vous perdriez le reste de vos alliés qui chancèlent; qu'en vous refusant à une défense nationale, seul abri contre les revers, vos ennemis se prévaudraient de cette force d'inertie fatale au pouvoir qui s'isole; c'est alors qu'on verrait se réveiller de vieilles espérances assoupies, et que l'Angleterre aux aguets verserait à Bordeaux, dans la Vendée, en Normandie et dans le Morhiban, ses émissaires chargés d'y relever, au moindre événement favorable, la cause des Bourbons. Je vous adjure, sire, au nom de notre sûreté et de votre gloire, de ne pas en venir à jouer dans un va-tout et votre couronne et votre puissance. Qu'arriverait-il? Que cinq cent mille soldats, soutenus en seconde ligne par toute une population insurgée, vous forceraient à déserter l'Allemagne sans vous donner le temps de renouer des négociations.» A ces mots l'empereur, relevant la tête, et prenant une attitude guerrière: «Je puis encore, me dit-il, leur livrer dix batailles, et une seule me suffit pour les désorganiser et les écraser. Il est fâcheux, monsieur le duc, qu'une fatale disposition au découragement domine ainsi les meilleurs esprits; la question n'est plus dans l'abandon de telle ou telle province; il s'agit de notre suprématie politique, et pour nous l'existence en dépend. Si ma puissance matérielle est grande, ma puissance d'opinion l'est bien davantage; c'est de la magie: n'en brisons pas le charme. Pourquoi tant d'alarmes? laissons se produire les événemens. Quant à l'Autriche, personne ne doit s'y tromper; elle veut profiter de ma position pour m'arracher de grands avantages; au fond j'y suis presque décidé; mais je ne me persuaderai pas qu'elle consente à m'abattre tout-à-fait, et se livrer ainsi elle-même à la toute-puissance de la Russie. Voilà ma politique, et j'entends que vous me serviez de tous vos moyens. Je vous ai nommé gouverneur-général de l'Illyrie; et c'est vous, vraisemblablement, qui en ferez la remise à l'Autriche. Partez; passez à Prague; nouez-y vos fils pour la négociation secrète; et de là dirigez-vous à Gratz et sur Laybach, d'où vous suivrez les affaires; allez vîte, car ce pauvre Junot, que vous remplacez, est décidément fou à lier; et l'Illyrie a besoin d'une main sage et ferme.—Je suis tout prêt, sire, à répondre à la confiance dont vous m'honorez; mais si j'osais, je vous ferais observer que l'un des principaux mobiles de la négociation secrète, serait, sans aucun doute, indépendamment de la rétrocession des provinces, la perspective de la régence, telle que l'a organisée Votre Majesté dans toute sa latitude.—Je vous entends; eh bien! dites tout ce que vous voudrez là-dessus, je vous donne carte blanche.»
Je ne songeai plus, dans la supposition d'une nouvelle rupture, qu'à tirer parti, pour l'intérêt de l'État, de ma nouvelle position. D'ailleurs, la négociation secrète avec l'Autriche me semblait sans objet du moment où l'empereur ne faisait point à ce cabinet les concessions sans lesquelles il ne pouvait le retenir dans ses intérêts. Or, ma mission n'était, à l'égard de l'Autriche, qu'un leurre, et envers moi qu'un prétexte pour m'éloigner, pendant la crise, du centre des affaires. L'empereur avait deux autres buts. D'abord, de tenir le plus long-temps possible encore la cour d'Autriche en suspens, et d'y alimenter un parti tout prêt à se rapprocher de lui, si, en cas de rupture, il parvenait, par quelque grande défaite, à disloquer la coalition du nord. En second lieu, il avait à cœur de me faire traverser la monarchie autrichienne d'un bout à l'autre pour me rendre à mon gouvernement, persuadé que je n'y jetterais pas en vain un coup-d'œil d'observation. Berthier m'avoua que telle était l'intention de l'empereur; qu'il désirait même que je m'arrêtasse à Prague autant que possible, pour me concerter avec Narbonne et y pénétrer les vues ultérieures de l'Autriche. Il ne manqua pas de faire ressortir les grands pouvoirs dont j'étais investi dans les provinces ilyriennes, pouvoirs qui à la fois civils et militaires, me conféraient une sorte de dictature; mais je savais à quoi m'en tenir sur cette Illyrie, soit que la guerre se rallumât, soit que cette province fût rétrocédée à l'Autriche. Quant à mon séjour et à mes observations à Prague, je jugeai qu'à moi plus qu'à tout autre il ne convenait ni de prolonger l'un, ni d'étendre les autres au-delà des limites que prescrivaient les convenances.
Je voulais pourtant m'arrêter à un plan raisonnable et utile, car je ne connais rien de pire que d'agir dans le vague. Ne pouvant rien sur l'état politique existant, je combinais mes idées sur un avenir probable. L'empereur, me dis-je, doit succomber devant une confédération générale; il peut périr les armes à la main, ou être atteint par un décret de déchéance à la suite de nouveaux revers qui dissiperaient tout-à-fait le prestige de sa puissance. Malgré l'égoïsme, l'aveuglement et même la lâcheté qui règnent parmi les principaux fonctionnaires de l'État, il est impossible que des idées de haute conservation ne viennent pas à germer dans quelques-unes des premières têtes de Paris; ceci peut amener une de ces révolutions que la gravité des circonstances et les exigeances de l'opinion déterminent. Il peut y avoir urgence, car si l'Angleterre, l'âme de cette coalition nouvelle, en prend la direction politique, on verra renaître des chances en faveur des Bourbons. Je n'ai pas besoin de dire que mes antécédens ne me permettaient pas de diriger mes vues de ce côté, en supposant même le renversement de l'Empire, et peut-être m'imputera-t-on d'être trop sincère en avouant que, dans les hauts emplois, les Bourbons n'auraient trouvé, pendant les six derniers mois de 1813, que bien peu de fonctionnaires influens sur lesquels ils pussent raisonnablement compter. En effet, tous les intérêts de la révolution qui se détachaient de l'empereur, ceux même des royalistes qui s'étaient incorporés dans le gouvernement impérial, devaient d'abord chercher à se rallier sous le pouvoir de la régence, dont Napoléon avait lui-même posé les bases, si quelques hommes habiles se trouvaient en mesure d'en préparer la transition en cas de revers. Mais il était clair qu'il ne fallait pas attendre que tout fût désespéré. L'Autriche avait un grand intérêt à voir s'établir une régence sous l'égide d'une archiduchesse, et à soutenir un système qui, l'alliant à la France réconciliée avec l'Europe et réduite à ses limites naturelles, les Alpes et le Rhin, lui permit tout d'abord de balancer la trop grande prépondérance qu'allait acquérir la Russie. Ce fut sur ces bases que je combinais mes idées, et je les rédigeai dans un Mémoire où j'établis l'hypothèse d'une régence effective, dont on pouvait laisser entrevoir l'éventualité aux hommes d'état. D'après mon plan, tous les intérêts devaient être représentés dans le conseil de régence. J'en faisais naturellement, partie, ainsi que MM. de Talleyrand, Narbonne, Macdonald, Montmorency, et deux autres personnes que je puis me dispenser de désigner. Quant à l'ambition des maréchaux, elle eût été satisfaite par l'érection de grands gouvernemens militaires qu'ils auraient eu en partage, et qui eussent accru leur influence dans l'État; en un mot, la régence, selon mes idées, aurait concilié tous les intérêts et toutes les opinions. D'oppresseur qu'il était, le gouvernement serait redevenu protecteur, et sa forme eut été une monarchie tempérée par le mélange d'une aristocratie raisonnable et d'une démocratie représentative. C'était sans contredit le plan le plus approprié à la gravité des circonstances, puisqu'il pouvait préserver la France du double danger de l'invasion et du démembrement.