Dresde me parut à la fois un vaste camp retranché et une ville capitale. Les forêts du voisinage tombaient sous la hache des sapeurs. Partout, en arrivant, je vis remuer la terre, abattre des arbres, faire des fossés, des palissades. L'empereur était en course, tant pour examiner les travaux que pour étudier le pays. Il était presque toujours entouré de Berthier, de Soult et de l'ingénieur-géographe, Bacler d'Albe, parcourant, la carte à la main, tous les débouchés qui aboutissaient à la plaine de Dresde. La jetée des ponts, le tracé des routes, la construction des redoutes et l'assiette des camps étaient aussi le but de ses excursions et de ses promenades.
Toutes ces fortifications, toutes ces lignes pouvaient être considérées comme les ouvrages avancés de Dresde, point central d'une forte position sur la rive supérieure de l'Elbe; les ouvrages sur la rive droite autour de la ville touchaient à leur perfection; des paysans, requis de toutes les parties de la Saxe, venaient travailler aux travaux.
L'empereur faisait compléter l'enceinte de la ville par des fossés et des palissades qui devaient suppléer à toutes les interruptions des murs; les approches en étaient défendues par une ligne de redoutes avancées dont les feux se croisaient et battaient au loin la campagne. Ne se bornant point à fortifier les environs de Dresde, c'était sur la ligne de l'Elbe, dans toute son étendue, qu'il venait d'établir l'armée à cheval sur le fleuve, la tête à Dresde et la queue allant aboutir à Hambourg. Les villes de Koenigstein, Dresde, Torgau, Wittemberg et Magdebourg, étaient ses principaux points fortifiés sur l'Elbe; ils lui assuraient la possession de cette large et belle vallée. Tous ces travaux commencés et poursuivis avec ardeur, révélaient assez le projet de Napoléon, de concentrer la majeure partie de ses forces aux environs de Dresde et de s'y tenir pour voir venir les événemens. Ainsi, je le trouvais très-occupé de négociations, après avoir choisi les environs de Dresde pour son champ de bataille et la ligne de l'Elbe pour son point d'appui. La plupart de ses généraux considéraient Dresde comme ayant tous les avantages d'une position centrale propre à devenir le pivot de toutes les opérations que méditait l'empereur; cependant il y en eut qui m'avouèrent que si l'Autriche se déclarait, nous nous trouverions en l'air, exposés à être débordés entre l'Elbe et le Rhin. Ils regardaient le partage des forces ennemies bien distinctes entr'elles comme formant trois grandes masses: au nord, sur la route de Berlin, l'armée de Bernadotte, prince de Suède; à l'est, sur la route de Silésie, l'armée de Blucher, et derrière les montagnes de la Bohême, en observation, l'armée autrichienne de Swartzemberg; car déjà on regardait à l'état-major les Autrichiens comme prêts aussi à se déclarer.
Instruit que l'empereur était de retour au palais Marcolini, dans Friederichstadt, je m'empressai d'aller me présenter à son audience. Il me fit entrer dans son cabinet; je l'y trouvai soucieux. «Vous venez tard, M. le duc, me dit-il.—Sire, j'ai fait toute la diligence possible pour me rendre aux ordres de Votre Majesté.—Que n'étiez-vous ici avant mon grand débat avec Metternich; vous l'auriez pénétré.—Sire, ce n'est pas ma faute.—Ces gens-là, sans tirer l'épée, voudraient me dicter des lois: et savez-vous qui sont ceux qui me tracassent le plus aujourd'hui? vos deux amis, Bernadotte et Metternich; l'un me fait une guerre ouverte, l'autre une guerre sourde.—Mais, sire!.....—Voyez Berthier; il vous communiquera les résumés de ma chancellerie et vous mettra au fait de tout; vous viendrez ensuite me donner vos idées sur cette maudite négociation autrichienne qui m'échappe; il nous faut toute votre habileté pour la retenir. Je ne veux rien pourtant qui compromette ma puissance ni ma gloire! Ces gens-là sont si âpres! ils voudraient, sans se battre, de l'argent et des provinces que je n'ai acquises qu'à la pointe de l'épée. J'y ai mis bon ordre, quant au premier point; Narbonne nous a éclairé; vous verrez ce qu'il en pense. Abouchez-vous avec Berthier le plutôt possible, mûrissez vos idées; je vous attends sous deux jours.»
M'étant retiré, il me fut impossible, ce jour-là, de causer avec Berthier, qui, devenu depuis la mort de Duroc à la fois le confident politique et militaire, ne quittait plus l'empereur et dînait même tous les jours à sa table. Il me renvoya au lendemain. En attendant, une personne du cabinet me mit provisoirement au fait de deux incidens qui étaient venus obscurcir notre horizon politique, et rendre encore plus incertaines les espérances de paix. Je veux parler de la contestation politique du comte de Metternich avec l'empereur, (j'y reviendrai tout-à-l'heure) et de la nouvelle arrivée, le même jour, de l'entière déroute de notre armée d'Espagne à Vittoria; elle laissait Wellington maître de la péninsule, et portait la guerre aux pieds des Pyrénées. Un tel événement, connu à Prague, ne pouvait manquer d'exercer une fâcheuse influence sur les négociations.
L'empereur, étourdi de ce nouveau revers, qu'il imputait à l'impéritie de Joseph et de Jourdan, chercha un général capable de réparer tant de fautes. Il jeta les yeux sur le maréchal Soult, alors auprès de lui dans sa garde. Il lui enjoignit d'aller rallier les troupes, et de défendre pied à pied le passage des Pyrénées. Soult n'eût pas hésité, si sa femme, arrivée à Dresde depuis peu avec un grand étalage, n'eût témoigné de l'humeur, se refusant de retourner en Espagne, où il n'y avait plus, disait-elle, à recevoir que des coups. Comme elle avait sur son mari beaucoup d'empire, Soult tourmenté eut recours à l'empereur, qui mande aussitôt madame la duchesse. Elle vient avec de grands airs, affectant le ton impérieux, et déclare que son mari ne retournera point en Espagne, qu'il n'y a que trop guerroyé, et qu'il est temps enfin qu'il se repose. «Madame, s'écrie Napoléon en colère, je ne vous ai point mandé pour entendre vos algarades; je ne suis point votre mari; et si je l'étais, vous vous comporteriez autrement. Songez que les femmes doivent obéir; retournez à votre mari et ne le tourmentez plus.» Il fallut fléchir; vendre chevaux, équipages, et se mettre en route tristement pour les Pyrénées occidentales. On riait au quartier-général d'une scène où venait de figurer une duchesse altière, et qui faisait diversion aux malins propos, dont une de nos plus belles actrices, mademoiselle Bourgoin, avait été récemment l'objet. Appelée à Dresde avec l'élite de la comédie française, et invitée un jour au déjeuner de l'empereur, avec Berthier et Caulaincourt, elle avait pris, dit-on, tour-à-tour, en quittant le rôle de Melpomène, le masque d'Hébé, de Therpsicore et de Thaïs.
Mais passons à des faits plus graves. Je conférai enfin avec Berthier, qui avait un pied à terre au palais de Brühl[32]. Il serait trop fastidieux de rapporter littéralement les détails de notre long entretien, sur la situation politique et militaire de l'empereur à cette époque. Je n'en donnerai ici que la partie essentiellement historique, en y entremêlant quelques aperçus tirés de mes souvenirs. Commençons par la négociation autrichienne. Ce fut Narbonne qui, le premier, écrivit de Vienne vers la fin d'avril, qu'il fallait peu compter sur l'Autriche, ayant arraché à M. de Metternich l'aveu que le traité d'alliance, du 14 mars 1812, cessait de paraître applicable à la conjoncture; il appelait une sérieuse attention sur les exigeances et les armemens de l'Autriche. L'empereur conçut dès-lors le projet le neutraliser au moins le cabinet de Vienne, moyennant deux négociations: l'une officielle, et l'autre secrète; il comptait pour amortir l'influence de la coalition du Nord, et sur l'empereur son beau-père et sur M. de Metternich.
L'empereur s'était fait une fausse idée de cet homme d'état, qui avait résidé trois ans à Paris en qualité d'ambassadeur, et qui avait négocié, comme principal ministre, le traité de Vienne et l'alliance. C'était, sans contredit, le ministre de l'Europe qui avait le mieux sondé le gouvernement et la cour de Napoléon. Il y était parvenu sans effort, par ses hautes relations, en offrant successivement des hommages intéressés à Hortense, à Pauline, et avec plus de prédilection, à la femme de Murat, devenue depuis reine de Naples. L'empereur jugea superficiellement un diplomate qui, sous les dehors d'un homme du monde, aimable, galant, livré aux plaisirs, cachait une des plus fortes têtes de l'Allemagne, un esprit essentiellement européen et monarchique. Encore abusé, même après ses revers, l'empereur s'imagina que des intrigues l'emporteraient à Vienne sur les plus importantes considérations d'état: telle fut la source de ses erreurs. Quand avec l'épée il crut avoir tranché tous les nœuds de la politique dans les champs de Lutzen et de Vurtchen, il pensa qu'il avait assez fait pour ramener à lui l'Autriche. On lui dépêcha M. de Bubna, qui, tout en le cajolant, ne lui dissimula point que sa cour demanderait en Italie les provinces illyriennes; du côté de la Bavière et de la Pologne, une augmentation de frontières, et enfin, en Allemagne, la dissolution de la Confédération du Rhin. Napoléon, regardant comme une faiblesse d'acheter par de pareils sacrifices une neutralité seulement, répondit à la lettre autographe de son beau-père, qu'il préférait mourir les armes à la main à se soumettre, si on prétendait lui dicter des conditions. L'incertitude sur l'alliance s'étant prolongée après l'armistice, on revit Bubna aller et venir de Vienne à Dresde, de Dresde à Prague, et enfin annoncer que la Russie et la Prusse adhéraient à la médiation de sa cour. Dès-lors, on parla de la réunion d'un congrès à Prague. Narbonne y suivit la cour d'Autriche; à peine fut-il dans le voisinage de Dresde, qu'il vint y prendre de nouvelles instructions. «Eh bien! lui dit l'empereur, que disent-ils de Lutzen?—Ah! sire, répond le courtisan spirituel, les uns disent que vous êtes un dieu, les autres que vous êtes un démon; mais tout le monde convient que vous êtes plus qu'un homme.» Narbonne, observateur profond, ne s'abusait pas du reste sur le pouvoir surnaturel de celui dont il comparait la tête à un volcan.
Il faut qu'on sache que la négociation secrète roulait sur deux conditions: la rétrocession des provinces illyriennes et le paiement d'un subside provisoire de quinze millions, comme une faible compensation de ce que l'Autriche refusait, disait-elle, dix millions sterlings que lui offrait le cabinet de Londres pour l'entraîner contre nous. Déjà dix millions lui avaient été donnés en deux paiemens égaux.
Après avoir conféré avec Narbonne, l'empereur décide qu'on s'adressera, pour négocier, directement à M. de Metternich, et que je serai mandé à Dresde, comme ayant tenu long-temps les fils des menées secrètes de l'investigation diplomatique.