Mais sur quelle ligne de démarcations les deux armées s'arrêteront-elles? Hambourg et Breslaw sont les deux points qu'on se dispute avec le plus de vivacité. Les Prussiens insistent avec une grande opiniâtreté pour que la Silésie leur reste. Napoléon craint que l'ennemi ne cherche dans l'armistice des moyens de guerre, plutôt qu'un préliminaire pour la paix. Il se décide pourtant: le vœu général autour de lui est pour une suspension d'armes. Il renonce à la possession de Breslaw, abandonne la ligne de l'Oder, et consent à faire replier son armée sur Leignitz. L'armistice est conclu le 4 juin à Plessevig; Napoléon reprend son quartier-général à Dresde.
Tels furent les événemens qui remplirent les deux premiers mois d'une campagne qui allait décider du sort de l'Europe. Ils avaient excité au plus haut degré l'attente et l'intérêt public, en-deçà et au-delà du Rhin.
On respirait, on se berçait en général, de l'espoir d'une paix prochaine, qu'invoquait le vœu des peuples. N'était-ce pas ainsi, d'ailleurs, que Napoléon, après toutes ses victoires, était parvenu à pacifier le monde? Mais qu'aux yeux de l'observateur les temps étaient changés! Jusqu'alors, faute d'informations positives, on n'avait à Paris que des idées peu arrêtées sur des événemens dont nous ignorions le secret et les mobiles.
J'attendais du quartier-général des nouvelles par une voie détournée, quand je reçus de l'archichancelier l'invitation d'aller conférer avec lui sur un objet important. C'était, me dit-il, de la part de l'empereur, qu'il était chargé de me faire une communication. L'empereur, qui se proposait d'accepter de nouveau mes services, désirait qu'au moment où il allait écrire au roi de Naples, pour qu'il vînt le joindre à Dresde, je me servisse moi-même de l'intimité que j'avais conservée avec ce prince pour le déterminer à ne pas différer de répondre à l'appel de l'empereur; je devais lui faire observer qu'il devenait urgent de déployer en Saxe tout l'appareil de nos forces, tous nos moyens militaires et politiques, afin d'amener l'ennemi à conclure une paix honorable pour nous. L'archichancelier me fit lire la lettre de l'empereur, à laquelle il joignit ses propres instances, me répétant qu'il ne formait aucun doute que je ne fusse appelé incessamment à remplir une mission qui ne serait au-dessous ni de mes talens ni de ma dignité. Je répondis à l'archichancelier que j'étais prêt à remplir les volontés de l'empereur; que j'allais écrire au roi de Naples, et que je lui communiquerais ma lettre pour qu'il pût en rendre compte.
Quoique je ne fusse pas éloigné, d'après quelques antécédens, de m'attendre que je rentrerais bientôt dans une carrière active, je ne savais trop sur quoi je devais pointer mes idées à cet égard. Je me défiais de l'Italie, qui, au cas de la reprise des hostilités, ne serait pour moi qu'un honorable exil inspiré par la défiance. N'importe. Je fis ma lettre à Murat, qui n'était pas non plus dans une position ordinaire.
Joachim Murat, franc et brave général, mais roi sans aucune fermeté dans les résolutions, s'était créé à Naples une sorte de popularité et de puissance militaire; il en était ébloui au point de vouloir secouer le joug de Napoléon, qui ne voyait en lui qu'un vassal à ses ordres. Ce n'avait pas été sans peine que sur son injonction, il s'était décidé à faire partie de l'expédition de Russie avec son contingent formé de douze mille Napolitains et d'une partie de sa garde. C'était à lui que Napoléon, en fuyant, avait confié le commandement des malheureux débris de l'armée. Joachim, prévoyant les changemens qui allaient s'opérer dans le système politique de l'Europe, résolut de rentrer dans son royaume, et de tâcher de le mettre a couvert des suites d'un tel désastre. Il quitta l'armée à Posen, et, dix jours après[31], le Moniteur annonça son départ en ces termes: «Le roi de Naples, étant indisposé, a dû quitter le commandement de l'armée, qu'il a remis au prince vice-roi. Ce dernier a plus d'habitude d'une grande administration et il a la confiance entière de l'empereur.»
Cette boutade officielle blessa d'autant plus Murat, que, dans le cours des deux années précédentes, l'empereur lui avait trop fait sentir qu'il n'était qu'un vassal du grand Empire. Murat, voyant qu'il aurait à craindre le sort de son beau-frère Louis, si l'empereur, réparant son désastre, ressaisissait tout son pouvoir, rechercha l'alliance de l'Autriche, qui ne s'était point encore détachée de Napoléon. Ses premiers rapports avec la cour de Vienne furent ménagés par le comte de Miër, ministre d'Autriche à Naples. Il y eut aussi quelques négociations avec lord Bentinck, commandant les forces anglaises en Sicile. Joachim et lord Bentinck eurent même une entrevue secrète dans l'île de Ponza; mais Napoléon épiait Murat.
Quand on sut à Naples que l'empereur, resté vainqueur à Lutzen et à Bautzen, rassemblait une nombreuse armée en Saxe, la reine Caroline écrivit à son frère de mieux traiter son époux, et usa de tout son pouvoir sur le roi pour rompre ses relations précipitées avec l'Autriche et l'Angleterre. Napoléon écrivit à Murat, qui d'abord refusa de se rendre en Saxe. Il lui fit alors écrire une lettre affectueuse, par laquelle, au nom de l'empereur, Berthier l'engageait à se rendre au quartier-général, l'assurant que peut-être la campagne ne se rouvrirait pas; qu'on allait traiter de la paix, et qu'il était d'un grand intérêt pour lui de se rapprocher des négociations, afin d'y stipuler ses intérêts. Ma lettre fut à peu près dans les mêmes termes; je le flattai, j'ajoutai qu'il y aurait de la gloire à acquérir, et qu'il était de son honneur de se joindre à ses frères d'armes. Murat n'hésita plus. Avant même qu'il eût pu recevoir ma dépêche, un courrier, arrivant de Dresde, m'en apporta une de l'empereur, qui me mandait à son quartier-général. Je jugeai aussitôt que, redoutant ma présence à Paris, pour le moins autant que celle de Murat à Naples, c'étaient deux otages qu'il voulait avoir sous la main en nous appelant près de lui. Je fis mes dispositions à la hâte, et je me dirigeai sur Dresde par Mayence.
La garde de Mayence, notre principale clef du Rhin, était confiée à Augereau, avec qui je désirais m'aboucher, et qui était chargé en outre de rassembler un corps d'observation sur le Mein. Je le trouvai croyant peu à la paix, blâmant Napoléon, et plaignant les pauvres Mayençais encore troublés de l'idée d'un siège et de la dévastation des rians environs de leur ville. Voyant qu'il était au fait de tout ce qui venait de se passer, je le fis causer. «Nos beaux jours sont passés! me dit-il. Ah! que ces deux victoires qu'enfle Napoléon, qu'il fait sonner si haut dans Paris, ressemblent peu aux victoires de nos belles campagnes d'Italie où j'apprenais à Bonaparte la guerre dont il ne sait plus faire que l'abus. Que de peines maintenant pour avancer de quelques marches. A Lutzen, notre centre avait fléchi; plusieurs bataillons se débandaient; en vain nos deux ailes se prolongeant, menaçaient d'envelopper les forces que l'ennemi accumulait au centre: nous étions perdus sans seize bataillons de la jeune garde et quatre-vingts pièces de canon. Il ne peut plus compter, vous dis-je, que sur la supériorité de son artillerie; nous leur avons appris à se battre. Après Bautzen, il a pressé le passage de l'Elbe et a fait une trouée dans le Nord; mais il a fallu s'arrêter devant Wurtchen, au-delà de la Sprée; là, nous n'avons emporté les positions et le camp retranché qu'à force de sang. J'ai des lettres du quartier-général; et, encore après cette horrible boucherie, point de résultat, point de canons, point de prisonniers. Dans un pays entrecoupé, on trouvait l'ennemi retranché partout, et disputant le terrain avec avantage; nous avons même été maltraités au combat de Reichembach. Et notez que dans ce court début de la campagne, un boulet a emporté Bessières en-deçà de l'Elbe; et un autre boulet a renversé Duroc à Reichembach; Duroc, le seul ami qu'il eût! Le même jour, Bruyères et Kirgemer tombent aussi sous des boulets perdus. Quelle guerre! ajoutait Augereau en continuant ses réflexions décourageantes, quelle guerre! nous y passerons tous! Que veut-il faire maintenant à Dresde? Il ne fera pas la paix; vous le connaissez encore mieux que moi; il se fera cerner par cinq cent mille hommes; car, croyez bien que l'Autriche ne lui sera pas plus fidèle que la Prusse. Oui, s'il s'obstine, s'il n'est pas tué, et il ne le sera pas, nous y passerons tous.»
Je pus, dès-lors, juger par moi-même ce qu'on m'avait déjà dit, que l'impatience de la paix et de revenir à Paris était dans l'âme de presque tous les généraux dont la fortune était faite.