Et pourtant il recevait de tous côtés des conseils pacifiques et des avis utiles.
J'étais piqué de voir M. de Talleyrand rentré, sinon en grâce, du moins rappelé dans les conseils, tandis que je restais dans l'oubli et dans la défaveur; j'en sentais le motif, qui tenait à l'impression qu'avait laissé, dans l'esprit de l'empereur, le complot Malet, auquel on avait donné, avec affectation, une couleur républicaine et libérale; je pouvais aussi l'imputer à mes représentations contre la guerre de Russie. Persuadé pourtant que tôt ou tard mes conseils seraient réclamés, je crus en hâter le terme par une nouvelle démarche. Je n'ignorais pas qu'on répandait clandestinement une déclaration de Louis xviii au peuple Français, datée de Hartwell, le 1er février, où le Sénat était appelé à être l'instrument d'un grand bienfait; je savais que l'empereur avait connaissance de cette pièce, dont on pouvait contester l'authenticité, n'ayant encore donné lieu, en Angleterre, à aucune remarque ni discussion publique. Je m'en procurai une copie, que je lui adressai, en la lui certifiant.
Je lui exposais, dans ma lettre, que ses triomphes avaient endormi le faubourg St.-Germain, et que ses revers le réveillaient; qu'ils opéraient un grand changement dans l'opinion de l'Europe; que déjà même en France l'esprit public s'altérait; que les partisans de la maison de Bourbon étaient aux aguets; qu'ils se réorganiseraient secrètement dès l'instant où la puissance du chef de l'Empire perdrait de ses prestiges; que la lassitude de la guerre était le sentiment le plus général et le plus profond; qu'il ne fallait rien moins que celui de l'honneur national pour faire sentir la nécessité de conquérir la paix par une nouvelle campagne, où nous nous présenterions tous armés, pour appuyer des négociations si impatiemment attendues; que, pour notre salut et pour le sien, il était urgent qu'il fît la paix ou qu'il rendît la guerre nationale; que trop de confiance dans l'alliance autrichienne pouvait le perdre; qu'il fallait faire un pont d'or à l'Autriche et lui rendre bien vite tout ce qu'on ne pourrait plus lui refuser; que, du reste, je ne croyais pas que le comte Otto fût l'homme qui convînt dans une telle complication d'intérêts politiques, et en présence d'un diplomate tel que M. de Metternich; j'indiquai M. de Narbonne comme seul capable de pénétrer les vraies intentions de l'Autriche, dont l'allure était si équivoque.
Ce ne fut qu'après quinze à vingt jours que j'eus la preuve sans réplique, par l'envoi de M. de Narbonne à Vienne, que ma lettre avait produit son effet; je n'en voulais pas davantage, et je ne m'étais pas attendu à plus; le reste devait venir tôt ou tard. J'étais sûr du crédit et de la faveur de M. de Narbonne, dont la mission était d'une grande importance.
Du reste, qu'on ne s'étonne pas si, au moment où la Prusse obtenait la levée en masse des peuples d'Allemagne derrière la ligne des armées de la confédération du Nord; si, au moment où elle présentait la délivrance de la patrie allemande comme le but de la guerre, Napoléon s'ôtait volontairement la meilleure défense, celle d'une guerre nationale. Il savait bien qu'il ne pourrait en obtenir l'élan qu'en rappelant à lui l'opinion, qu'en faisant à nos libertés des concessions faciles à tout autre, mais qui lui auraient coûté plus que la vie, puisqu'elles auraient blessé son orgueil et mis un frein à sa puissance; j'étais donc sûr qu'il ne s'y prêterait pas davantage, que de rendre à la Prusse les places de la Vistule et de l'Oder, et à l'Autriche le Tyrol et l'Illyrie. Napoléon crut parer à tout par la formation d'une nouvelle armée de trois cent mille hommes, et en organisant une régence pour le cas même de sa mort.
En la conférant à Marie-Louise, avec le droit d'assister aux différens conseils d'état, il se proposa deux choses: de flatter l'Autriche, et en même temps de prévenir tout complot de gouvernement provisoire. Mais la régente ne pouvant autoriser par sa signature la présentation d'aucun sénatus-consulte, ni proclamer aucune loi, son rôle se bornait à une simple comparse au conseil. Elle était d'ailleurs sous la tutelle de Cambacérès, qui, lui-même, était sous la tutelle de Savary; on avait aussi attaché à la régence, en qualité de secrétaire, l'ex-ministre Champagny, chargé de consigner dans un registre nouveau, ridiculement appelé livre d'État, les intentions définitives de l'empereur absent. En effet, dès que la régence eut été mise en activité, la pensée du gouvernement n'en courut pas moins la poste avec Napoléon, qui ne se fit pas faute de lancer des décrets de tous ses quartiers-généraux mobiles.
Les alliés, à la suite de divers combats, se disposaient à passer l'Elbe, quand l'empereur, après avoir déployé pendant trois mois, dans ses préparatifs, une activité extraordinaire, quitte Paris le 15 avril, et va se mettre à la tête de ses troupes.
D'abord il étonne l'Europe par la création, et par l'apparition subite, au cœur de l'Allemagne, d'une nouvelle armée de deux cent mille hommes, qui lui permet de reprendre l'offensive. Coup sur coup il gagne deux batailles, l'une à Bautzen, en Saxe; l'autre à Wurtchen, au-delà de la Sprée, rétablissant ainsi la renommée de ses armes. Leur premier effet ramène le roi de Saxe, qui revient se jeter tête baissée dans notre alliance.
Les Prusso-Russes, que Napoléon a battus, c'est-à-dire les troupes de Frédéric-Guillaume et de l'empereur Alexandre, continuent leur retraite vers l'Oder, et lui se laisse entraîner à leur poursuite. Mais, à mesure qu'il avance, il s'éloigne de ses renforts, tandis que les alliés se rejettent sur les leurs.
Tout-à-coup se répand dans Paris la nouvelle d'un armistice. Napoléon y adhère, parce qu'il a besoin de se recruter, et qu'il redoute, sous le manteau d'une médiation, l'intervention armée de l'Autriche.