D'un autre côté, le contenu de la correspondance d'Otto[30] commençait à percer; on savait que lord Walpole avait fait à l'Autriche les offres les plus brillantes; qu'il avait présenté l'Allemagne prête à se soulever, et la France à la veille d'une révolution. Otto ajoutait qu'il fallait s'attendre à la défection de l'Autriche. Mais ce cabinet, instruit bientôt que Napoléon avait ressaisi le pouvoir, qu'il faisait de nouveaux armemens, qu'il n'y avait dans l'intérieur aucune apparence de crise, se hâta de dépêcher à Paris le comte de Bubna. Otto changeant aussi de langage, ses lettres furent d'accord avec les assertions de l'Autriche, qui n'aspirait, disait-elle, qu'à intervenir comme alliée pour une pacification générale.
Plein de confiance, Napoléon fait parler officiellement son Moniteur; à l'en croire: «L'Autriche et la France sont inséparables, aucune puissance du continent ne s'éloignera de lui; d'ailleurs, quarante millions de Français ne craignent rien»... Si l'on veut savoir, ajoute-t-il, les conditions auxquelles je pourrais souscrire à une paix générale, il faut lire la lettre que le duc de Bassano a écrite à lord Castlereagh avant l'ouverture de la campagne de Russie.» Cela voulait dire qu'il consentait, comme s'il n'avait éprouvé aucun revers à Moscou, à laisser la Sicile à Ferdinand iv, et le Portugal à la maison de Bragance, mais qu'on n'eût à lui demander aucun autre sacrifice.
Arrive la nouvelle de la défection du corps prussien d'Yorck. «Ce qui suffisait hier ne suffit plus aujourd'hui,» s'écrie Napoléon; et tous ses conseillers voient à l'instant même tout le parti qu'ils peuvent tirer d'un pareil événement. Maret fait un rapport rempli, selon l'usage, d'invectives contre le gouvernement britannique, et conclut par proposer une levée de trois cent cinquante mille hommes. Regnault court demander au Sénat, au nom de l'empereur, les jeunes Français des cent cohortes auxquels on a donné l'assurance de n'être occupés qu'à des jeux militaires dans l'intérieur: un sénatus-consulte les met à la disposition du gouvernement.
On convoque le Corps législatif pour qu'il vote les impôts.»La paix, dit Napoléon, dans son discours d'ouverture, est nécessaire au monde; mais je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme à la grandeur de mon Empire.» Rien de plus pompeux que l'exposé de sa situation présenté par le ministre de l'intérieur Montalivet; tout prospère: population, agriculture, manufactures, commerce, instruction publique, marine même. Vient ensuite la présentation du budget par le comte Molé, conseiller d'état, et ici le digne élève de Fontanes, émerveillé de tant de belles choses, s'écrie en terminant: «Il suffit, pour produire tant de merveilles, de douze ans de guerre et d'un seul homme!» Et aussitôt onze cent cinquante millions sont mis sans discussion à la disposition de ce seul homme.
Il avait mis aussi au premier rang des affaires urgentes l'accommodement de ses différends avec le pape, qui, depuis le mois de juin, était relégué au château de Fontainebleau. Sous prétexte d'une partie de chasse, Napoléon court lui arracher un nouveau concordat qui le dépouillait du temporel, mais que le saint vieillard rétracte presque aussitôt; et la chose religieuse s'envenime de plus en plus.
La défection ouverte de la Prusse ne laissa bientôt plus aucun doute sur les progrès de la coalition. Frédéric-Guillaume, quittant Berlin tout à coup, s'était mis en fuite sur Breslaw, protégé par la bonhomie de notre ambassadeur, Saint-Marsan, et en quelque sorte sous l'égide d'Augereau, qui s'était humanisé. Rien de plus bénins que nos généraux, nos ambassadeurs depuis nos désastres. A la nouvelle que le roi de Prusse lui est échappé, Napoléon regrette de ne l'avoir pas traité comme Ferdinand vii et comme le pape.»Ce n'est pas la première fois, dit-il, qu'en politique la générosité est un mauvais conseiller.» Lui, généreux envers la Prusse!
Cependant le reflux de la guerre, parti des ruines de Moscou, marchait avec rapidité vers l'Oder et vers l'Elbe. Eugène, qui avait rallié quelques milliers d'hommes, s'était retiré successivement sur le Wartha, l'Oder, la Sprée, l'Elbe et la Saale. L'insurrection allemande, excitée par les sociétés secrètes, se propageait de ville en ville, de village en village, et le nombre des ennemis de Napoléon grossissait chaque jour. Comment compter sur nos alliés? La défection de la Prusse nous en faisait prévoir bien d'autres. Voulant faire face à tout, Napoléon ordonne de mettre en disponibilité la conscription de 1814. Le voilà comme le dissipateur, dévorant d'avance son revenu d'hommes. Il rêve encore, avec ses familiers, une armée de mille bataillons, offrant un effectif de huit cent mille hommes et de quatre cents escadrons ou cent mille chevaux; en tout un million de soldats à défrayer. Il se berce de cette imposante chimère, et déjà ses ministres demandent un supplément de trois cents millions.
D'un autre côté, cent soixante mille conscrits errent dans les campagnes, fuyant leurs drapeaux, et protégés par le mauvais esprit des provinces. Napoléon redoute cette rébellion sourde à la loi militaire, à laquelle il ne manquera bientôt que des chefs tous prêts quand il en sera temps. Que fait-il? Par la plus astucieuse des combinaisons, il enveloppe dans une formation de gardes-d'honneur dix mille jeunes gens tirés des familles les plus riches et les plus illustres; ce sont autant d'otages destinés à garantir la fidélité de leurs parens.
La médiation de l'Autriche ne faisant aucun progrès, Napoléon essaie de nouveau une négociation directe avec le ministère anglais; il lui envoie le banquier Labouchère, qui, cette fois, n'est pas plus écouté que de mon temps. De son côté, la Prusse, qui vient de s'allier avec la Russie, fait proposer un armistice, moyennant que Napoléon se contentera de la ligne de l'Elbe, et fera la cession de toutes les places de l'Oder et de la Vistule. Dans notre cabinet, un parti s'obstinait à soutenir que la paix était encore possible; M. de Talleyrand disait qu'on était toujours le maître de ne pas se battre; Lebrun et Caulaincourt étaient d'avis également de prendre la Prusse au mot, et de négocier. Mais comment décider Napoléon à livrer des forteresses? Il ne peut se résoudre à rien céder par négociation. «Qu'on me prenne, disait-il, mais je ne veux rien donner.»
Il fait dire à ses journaux: «l'Espagne est à la dynastie française; aucun effort humain ne peut l'empêcher.» Instruit, le 31 mars, que les Russes ont commencé à passer l'Elbe, il dit lui-même, par l'organe de ces mêmes journaux: «Que des batteries ennemies, placées sur les hauteurs de Montmartre, ne l'amèneraient pas à céder un pouce de terre.»