La facilité avec laquelle cette surprise du pouvoir s'était effectuée, semblait un indice qu'elle n'était pas inattendue. Tout était prêt à l'Hôtel-de-Ville pour l'installation du gouvernement provisoire. Pâle, tremblant, jusqu'à dix heures du matin, l'archichancelier, en proie aux plus vives alarmes, croyait tantôt qu'on allait venir le tuer, tantôt qu'il partagerait au moins le cachot de Savary. Quant au peuple, il ne fit rien, il est vrai, pour le succès d'une entreprise, d'abord enveloppée des ombres de la nuit, mais il la secondait par cette force d'inertie toujours contraire aux mauvais gouvernemens. Enfin, quoique déjoué, ce complot frappa au cœur la dynastie de Napoléon, en révélant un funeste secret pour son fondateur, pour sa famille, pour ses adhérens: c'est que son établissement politique finirait avec sa personne.

Ce fut à Smolensk, du 14 au 16 novembre, que l'empereur, au milieu des angoisses de sa retraite, reçut le premier avis de la conjuration et de la prompte exécution de ses auteurs. Il en fut troublé. «Quelle impression cela va faire en France!» dit-il. Savary et Cambacérès lui mandaient qu'il eût à surveiller l'armée, où il s'ourdissait des trames contre sa vie. Aussitôt des précautions inusitées sont prises; on forme un escadron sacré des officiers les plus dévoués, dont on confie à Grouchy le commandement; mais cette cavalerie d'élite est bientôt entraînée dans la dissolution générale. Soupçonneux à l'excès de tout ce qui menace son trône, Napoléon songe bien plus à le garantir qu'à sauver les débris de son armée, dont il précipite la retraite. Grâce à l'inhabile poursuite de Kutusow, il dérobe trois marches aux Russes, arrive sur la Bérézina, trompe les généraux de l'armée de Moldavie, et, sous la protection d'un désastre immense, gagne la rive opposée. Mais toute l'armée se débande; on ne voit plus çà et là que des spectres errans qui succombent aux rigueurs du froid, de la fatigue et de la misère. Napoléon, décidé à terminer en fugitif une expédition qui va le rabaisser comme général et lui ravir sa réputation d'homme d'état, fuit en traîneau, ne se confiant qu'au dévouement de Caulaincourt; il se dirige en toute hâte et furtivement sur Paris, où tout le fait trembler pour la perte de sa couronne. A Varsovie, lui-même révèle à son ambassadeur sa position et l'état de son âme par ces paroles si connues: «Du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas.» Toujours frappé de la crainte de ne pouvoir regagner la France, il cherche à surmonter le péril par la rapidité de sa fuite, en traversant toute l'Allemagne et toujours incognito. En Silésie, on le voit au moment d'être retenu par les Prussiens; à Dresde, il n'échappe à un complot pour l'enlever que par le seul motif que lord Walpole, à Vienne, n'ose en donner le signal.

Et comme si la fortune eût voulu l'éprouver jusqu'au bout, il rentre au palais des Tuileries, le 18 décembre, le lendemain de la publication de son vingt-neuvième bulletin, qui porte le deuil dans toutes les familles. Mais c'est de sa part un nouveau piége offert au dévouement et à la crédulité d'une nation généreuse, qui, toute consternée, croit que son chef, corrigé par les revers, est prêt à saisir la première occasion favorable de ramener la paix et d'asseoir enfin le fondement du bonheur général. C'est ainsi que la France se prépare aux plus grands sacrifices pour le soutien d'un homme qui n'a réussi qu'à fouler les cendres de Moscou, à porter le ravage dans une vaste étendue de territoire qu'il laisse jonché de cent cinquante mille cadavres de ses sujets ou alliés, abandonnant un nombre plus considérable de prisonniers, toute son artillerie et tous ses magasins. De quatre cent mille soldats qui ont franchi le Niémen, à peine, cinq mois après, trente mille repassent le fleuve, parmi lesquels les deux tiers n'ont pas vu le Kremlin.

Cependant Napoléon paraît d'abord bien moins préoccupé de la perte de son armée, que de la conspiration qui vient de révéler un secret fatal, celui de la fragilité des fondemens de son Empire. Tourmenté de la prévoyance qu'on a de sa mort, son front soucieux reste chargé de nuages; la conspiration est l'objet de ses premiers discours, de ses premières enquêtes. Il s'enferme avec Cambacérès, et le scrute dans un long entretien secret; puis il mande Savary, qu'il accable de questions et de reproches; il reçoit plusieurs membres de son conseil, et paraît toujours occupé de la conjuration, tandis qu'il trouve ses ministres, ses agens dans la terreur.

Mais sa police, intéressée à isoler la trame, soutient que tout le complot était dans la tête de Malet; telle est aussi l'opinion de Cambacérès, du ministre de la guerre et des conseillers intimes, qui fortifient Napoléon dans l'idée que le plus grand danger pour lui et contre lequel il doit se prémunir réside dans les souvenirs de la république. Furieux contre le préfet de la Seine, adepte du tribun Mirabeau, et qu'on a vu fléchir devant les conjurés, il éclate contre les magistrats pusillanimes, qui, dit-il, «détruisent l'empire des lois et les droits du trône. Nos pères avaient pour cri de ralliement: le roi est mort: vive le roi! Ce peu de mots, ajoute Napoléon, contient les principaux avantages de la monarchie.» Tous les corps de l'État viennent aussitôt protester de leur fidélité présente et future. L'orateur du Sénat, Lacépède, qualifiant son corps de premier Conseil de l'empereur, ajoute bien vîte: «dont l'autorité n'existe que lorsque le monarque la réclame et la met en mouvement.» Cette allusion au mobile, dont s'était servi Malet, frappa les sénateurs. Dans sa réponse au Conseil d'état, Napoléon, attribuant à l'idéologie (métaphysique ténébreuse) tous les malheurs qu'a éprouvé la belle France, s'efforça de flétrir la philosophie et la liberté. Il ne vit pas qu'en cessant de continuer la révolution et ses principes, il cessait d'y trouver aide et appui; et qu'en préconisant les maximes de la légitimité monarchique, il rouvrait aux Bourbons les voies fermées par la révolution. Et pourtant, dans les grandes crises, les Bourbons occupaient sa pensée. Outre ce que j'avais vu et entendu de lui à cet égard, j'eus alors connaissance du trait suivant. Ney, en me racontant les désastres de la retraite, et faisant ressortir la fermeté de sa conduite militaire en opposition avec l'imprévoyance et la stupeur de Napoléon, ajouta qu'il avait remarqué en lui une sorte d'égarement. «Je le crus fou, me dit Ney, quand, frappé de son désastre, au moment de nous quitter, il nous dit, comme un homme qui se croyait sans ressources: Les Bourbons s'en tireraient.» Propos dont le sens échappait à Ney, incapable de combiner deux idées politiques.

Or, il s'agissait pour Napoléon de faire prévaloir la quatrième dynastie sur la troisième, et de surmonter la crise. Aussi vit-on tous les corps de l'État occupés à résoudre une nouvelle question de droit public, d'après l'impulsion du cabinet, d'après les premières paroles échappées au maître. «Je vais, leur dit-il, réfléchir sur les différentes époques de notre histoire.» Aussitôt chacun songe aux moyens d'assurer l'hérédité. Tous les orateurs s'empressent de développer la doctrine nouvelle; on ne parle plus que d'hérédité, de droits légitimes; c'est le thème de tout les discours d'apparat. Il faut, dit-on, couronner le roi de Rome sur la demande expresse du Sénat, et qu'un serment solennel unisse d'avance l'Empire à l'héritier du trône.

Voilà sur quel mobile prétendait s'appuyer l'homme qui, redevable à la révolution d'une vaste puissance dont il venait de détruire la magie, reniait cette même révolution et s'isolait d'elle. Il sentait pourtant toute l'instabilité d'un trône qui ne s'appuyait que sur l'épée.

Pendant qu'il se gendarmait contre les hommes et les principes de la révolution, je lui revins à l'esprit, moi, contre lequel il avait nourri tant de soupçons et d'inquiétudes. D'ailleurs, pouvait-il me pardonner mes avertissemens désapprobateurs et ma prévoyance importune? On m'avertit que j'avais été de sa part l'objet d'une sourde enquête au sujet de la tentative de Malet; mais que tous les rapports sur mon isolement et ma circonspection s'étaient trouvés unanimes. Ne pouvant m'atteindre, il me frappa dans mon ami, M. Malouet, ne lui pardonnant pas de m'avoir visité ouvertement dans ma disgrâce, doublement inquiet de cette franche alliance d'un patriote de la révolution avec un royaliste patriote, et irrité, en dernier lieu, de l'esprit d'opposition qu'apportait Malouet dans les discussions de son conseil sur tant de mesures outrées, vexatoires. Éloigné du Conseil d'état, Malouet fut exilé à Tours, où il alla vivre en sage, moins sensible à la rigueur dont il était l'objet, qu'aux maux de la patrie. Sa disgrâce fut pour moi un nouvel indice qu'il fallait persister dans la même réserve vis-à-vis d'un gouvernement qui, dans son désespoir, pouvait en frappant dépasser toutes les bornes.

Déjà son pouvoir était chancelant, et des yeux exercés apercevaient les élémens de sa destruction. Mais secondé par ses conseillers intimes, Napoléon fit usage de tous les artifices susceptibles de pallier nos désastres, et de nous dérober leurs invincibles conséquences. Il réunit toute la phalange de ses adulateurs, devenus ses organes; il les endoctrina, et tous de concert attribuèrent à la seule rigueur des élémens la perte de l'armée, la funeste issue de la campagne. A force de déceptions, ils accréditent, et tous les échos répètent, que tout peut se réparer si la nation se montre grande et généreuse; que de nouveaux sacrifices ne doivent rien lui coûter pour la conservation de son indépendance et de sa gloire. L'esprit public est travaillé par des adresses mendiées auprès des chefs de cohortes des premiers bans de gardes nationales, qui réclament de marcher à l'ennemi, hors de la France, et aussi par les offres des départemens et des communes, de fournir des cavaliers, offres commandées par l'administration elle-même. Napoléon cherche en même temps à se faire des créatures, à soutenir des affections chancelantes; il distribue de secrètes largesses, qu'il tire de ses propres trésors; il en a déjà soustrait près de cent millions pour les dépenses de la guerre de Russie. Cette fois, il va y puiser à pleines mains, soit pour se créer une nouvelle armée, soit pour payer à des ministres de certains cabinets des subsides secrets afin de les maintenir dans sa politique. C'était dans ses trésors qu'il trouvait une armée de réserve.

En attendant, il tenait des conseils privés où étaient appelés Cambacérès, Lebrun, Talleyrand, Champagny, Maret et Caulaincourt. Maret, qui venait de Berlin, assura qu'il avait reçu des ministres de Prusse et du roi lui-même, les plus fortes protestations qu'ils persévéreraient dans notre alliance; il ajouta que tout devait concourir à rassurer l'empereur sur les affaires du Nord. Soit que Maret fût de bonne foi, soit que tout fût concerté afin d'aiguillonner le conseil qui penchait pour les voies de négociations, Napoléon, affectant aussi plus de confiance, dit qu'il pouvait compter sur l'Autriche, et, selon toute apparence, sur la Prusse; or, que rien n'était alarmant dans sa position; que d'ailleurs il retrouvait son frère Joseph à Madrid et les Anglais rejetés en Portugal; qu'en outre, il avait déjà sous les armes cent cohortes et la levée anticipée des conscrits de 1813. Il décida que la guerre d'Espagne et celle du Nord seraient menées de front.