Dans l'intervalle a eu lieu l'entrevue d'Abo entre l'empereur Alexandre et Bernadotte, en présence de lord Cathcart, entrevue où a été fait le premier appel à Moreau qu'on voudrait opposer à son persécuteur, à celui qu'on signale comme l'oppresseur de l'Europe. On lui a livré le cadavre de Moscou, et il ne comprend pas encore un système de guerre qui est hors de sa stratégie. Pendant vingt-deux jours il attend une démonstration suppliante de l'empereur de Russie, dont le cabinet se joue de ses pourparlers et de ses négociateurs. Aveugle en Espagne, Napoléon reste tel à Moscou. Des dispositions prudentes rentraient trop dans un ordre méthodique dont il avait horreur.
Il se met enfin en retraite, mais quand l'heure fatale a sonné; il se met en retraite, et, le jour même de l'évacuation tardive de Moscou, le 23 octobre, éclate à Paris la conspiration Malet, si humiliante pour le chef de l'État, pour ses suppôts, pour sa police; conspiration qui le met lui-même à deux doigts de perdre l'Empire pour avoir voulu satisfaire la vanité de dater quelques décrets de Moscou.
La conspiration Malet n'a pas été comprise. Malet n'était pas un fou, c'était un audacieux.
Peu connu comme général, il fut d'abord compromis en 1802 dans la conspiration dite du Sénat, dont Bernadotte était l'âme, Mme de Staël le foyer et lui l'agent principal, conspiration pour laquelle je fus dénoncé moi-même comme complice par le préfet de police, Dubois. Il fallut bien en porter toute la culpabilité sur Malet. On le mit en prison. Rendu à la liberté lors de l'amnistie du sacre, il fut employé en 1805 à l'armée d'Italie; là et à son retour il ourdit de nouvelles trames contre l'empereur, compromit tantôt Brune, tantôt Masséna, et finit en 1808 par être jeté dans le donjon de Vincennes. Ce fut dans l'ombre de cette prison, qu'il trama sa conspiration double, qui devait rallier les opposans de tous les partis au gouvernement de l'empereur. Mais toute la conspiration n'était pas dans la tête de Malet[28]. La pensée en était royaliste et l'exécution républicaine. En effet, aucun succès n'était possible que par l'accord des deux opinions extrêmes, que cimentait une haine commune et un besoin mutuel de renverser l'oppresseur pour rétablir les libertés publiques. Tout était opportun pour les conjurés dans la plus hardie des entreprises. Du moment que le mode d'exécution ne dépendait que d'un homme seul, et que cet homme était sûr, plein de résolution, de courage, toutes les conditions pour la probabilité du succès étaient remplies. Le reste était livré aux chances du hasard. Essayons de le démontrer; et d'abord voyons dans quelles mains le pouvoir était délégué dans l'absence de l'empereur. Sans aucun doute, l'archichancelier Cambacérès en était le dépositaire: homme lâche et flétri, vrai sycophante. Parmi les ministres, un seul se gonflait parce qu'il tenait la police, qui, pour lui, restait muette de révélations. Mais cet homme, roide officier de gendarmerie, était nul en politique et en affaires d'état. Venait, en seconde ligne, Pasquier, préfet de police, excellent magistrat pour statuer sur les boues et les lanternes, pour régler la police des marchés, des jeux, des courtisanes, mais vide de sens et chargé de paroles; nul quant au tact et à l'investigation: voilà pour le civil. Passons au militaire: le pouvoir du sabre résidait dans la personne d'Hullin, commandant de Paris, épais soldat, mais ferme, quoique tout aussi engourdi, tout aussi gauche en politique. Ajoutons que l'exercice de l'autorité étant devenu pour les principaux fonctionnaires une sorte de mécanisme, hors de là, ils n'apercevaient plus rien que l'obéissance passive; ajoutons que l'impératrice Marie-Louise résidait à St.-Cloud; qu'il n'y avait alors, dans la garnison de Paris, aucune de ces vieilles troupes fanatisées, qui, au nom de l'empereur, auraient mis tout à feu et à sang; qu'on les avait remplacées par des cohortes organisées nouvellement, et la plupart commandées par d'anciens officiers patriotes; ajoutons enfin que, chez les hauts fonctionnaires, l'inquiétude sur le dénouement de l'expédition moscovite commençait à ébranler la sécurité. Or, Paris, comme on le voit, pouvait, à la suite d'un habile et vigoureux, coup de main, rester au premier occupant. L'extrème éloignement de l'empereur, l'irrégularité et l'interruption fréquente des courriers, en aggravant les inquiétudes, et en préparant les esprits, permettaient de calculer toutes les chances à qui saurait oser dans un moment de stupeur et d'effroi. L'empereur est mort; un décret du Sénat abolit le gouvernement impérial, un gouvernement provisoire le remplace, tel fut le pivot de la conjuration dont le moteur et le chef était Malet. Lui-même avait fabriqué le sénatus-consulte portant abolition du gouvernement impérial.
Mais, vous le voyez, dira-t-on, il n'y avait pas de décret du Sénat; il n'y avait pas de gouvernement provisoire, l'empereur était plein de vie, et la conjuration n'avait pour base qu'une fiction. Or, comment Malet aurait-il pu l'accomplir en supposant même qu'il fût resté maître de Paris?
Il n'y avait pas de décret du Sénat, dites-vous; mais êtes-vous bien sûr qu'il n'y eût pas dans le Sénat un noyau d'opposition qu'on eût pu faire agir selon les circonstances? Je pose en fait que, sur cent trente sénateurs, près de soixante[29] qui, d'ordinaire, marchaient sous la direction de M. de Talleyrand, de M. de Semonville et sous la mienne, auraient secondé toute révolution, dans un but salutaire, à la seule manifestation de l'accord de cette triple influence. Or, une telle coalition n'était ni improbable, ni impraticable.
Cette possibilité explique la création d'un gouvernement provisoire éventuel, composé de MM. Mathieu de Montmorency, Alexis de Noailles, le général Moreau, le comte Frochot, préfet de la Seine, et un cinquième qu'on n'a pas nommé. Eh bien! ce cinquième, c'était M. de Talleyrand, et je devais moi-même remplacer le général Moreau absent, dont le nom était là, soit comme pierre d'attente, soit pour satisfaire ou diviser l'armée.
Quant à Malet, instrument précieux, il eût cédé de son propre mouvement le commandement de Paris à Masséna, qui, ainsi que moi, vivait alors dans la retraite et dans la disgrâce.
Mais, répondez, dira-t-on, à cette dernière et plus forte objection? L'empereur était plein de vie. Sans doute, mais souvenez-vous comment s'opéra la révolution impériale qui renversa Néron (sans que je veuille pourtant comparer les deux personnages). Elle se fit à l'aide de faux bruits et d'alarmes par un sénat servile et tout-à-coup déchaîné. Au moment où Malet fit son coup de main, où était Napoléon? Il évacuait Moscou; il commençait sa désastreuse retraite, qui n'était que pressentie, mais qui, une fois dévoilée, aurait décidé la défection, si quinze à vingt personnes considérables eussent remplacé, au pouvoir et au nom du salut de la France, les premiers moteurs de la conjuration. Songez que déjà les courriers et les bulletins étaient interrompus; que les vingt-six et vingt-septième bulletins, annonçant l'évacuation et la retraite, sous la date du 23 octobre, ne furent suivis que par le vingt-huitième qui porte la date du 11 novembre; or, il y eut plus de quinze jours d'interruption; ils auraient suffi pour assurer le triomphe d'une trame dont les ramifications resteront long-temps inconnues. Pendant un mois, on n'allait apprendre qu'une suite continuelle de désastres, dont la connaissance seule pouvait alors fermer à jamais les portes de la France à l'empereur. Cru mort dans les premiers momens, il n'aurait ressuscité que pour être frappé d'un décret de déchéance. Jamais une époque plus propice ne s'était encore présentée pour opérer le renversement de sa dictature militaire; jamais il n'eût été plus facile d'établir les prémices d'un gouvernement qui nous eût réconciliés avec nous-mêmes et avec l'Europe. Admettez-en la supposition: à combien de calamités nouvelles la France n'aurait-elle pas été soustraite?
A présent examinons quelles furent les causes qui firent échouer Malet, au milieu même de son triomphe. Le dirais-je? c'est pour avoir réglé ses moyens d'exécution sur une base trop largement philantropique. Expliquons-nous. Malet, républicain, tenant de même que Guidal et Lahorie, devenus ses complices, à la société secrète des Philadelphes, craignit avec raison de faire revivre l'appréhension du retour de ces jours de sang et de deuil dont la France conservait une juste horreur. Cette considération morale l'emporta sur tout autre considération plus décisive, et au lieu de tuer sur-le-champ Savary, Hullin et les deux adjudans, Doucet et Laborde, meneurs de l'état-major, Malet crut pouvoir se borner à la mesure de leur arrestation sans effusion de sang. Elle lui réussit d'abord à l'égard de la police, qui se trouva désorganisée dès que Savary et Pasquier se laissèrent surprendre et traîner honteusement en prison. Mais quand la résistance d'Hullin eut forcé Malet de tirer ses pistolets, son hésitation le perdit, ne pouvant faire feu à la fois sur Hullin et sur Laborde. Ce dernier, resté libre, eut le temps de rallier quelques hommes à lui, et se jetant sur Malet, le désarma, l'arrêta et fit évanouir la conjuration. Malet mourut avec sang-froid, emportant le secret d'un des plus hardis coups de main que la grande époque de notre révolution légue à l'histoire.