Constatons l'état de l'opinion, au moment où traversant l'Allemagne et s'arrêtant à Dresde, il attirait à lui les regards inquiets de vingt peuples. Voyons d'abord ce qu'on en pensait dans ces mêmes salons de Paris, dont il désirait tant le suffrage: on y laissait échapper des vœux pour son abaissement et même pour sa chute, tant son agression semblait inspirée par une ambition en délire. Dans les classes intermédiaires et parmi le peuple, l'esprit public ne lui était pas plus favorable. Toutefois, le mécontentement n'y était point hostile. On aurait voulu garantir Napoléon de ses propres excès, et le contenir dans de plus justes bornes.

Quelques personnes s'imaginaient qu'une résistance combinée de ses maréchaux et de l'armée, finirait pas régler ses déterminations et le maîtriser lui-même. C'était bien peu connaître le prestige de la guerre et les habitudes des camps. J'avais été à portée de m'assurer qu'il n'était jamais sorti de la tête d'aucun général mécontent, la moindre vue politique propre à nous garantir des abus de la victoire ou des dangers d'un désastre.

Il y avait d'ailleurs, au fond de tout cet esprit désapprobateur, un sentiment qui prévalait: celui d'une vive attente, d'une curiosité inquiète sur l'issue de l'expédition gigantesque de l'homme extraordinaire dont l'ambition dévorait les siècles. On admettait assez généralement qu'il resterait vainqueur et maître de la terre.

Quant aux têtes politiques, en considérant la destruction de la Pologne d'une part, et les empiétemens de la révolution de l'autre, ils voyaient l'Allemagne entre deux débordemens: celui des Français à l'Occident, et à l'Orient celui des Russes. C'étaient ceux-ci que Napoléon voulait refouler sur les glaces du pôle, ou dans les stèpes de l'Asie. Cet homme, que rien ne pouvait arrêter, qui entraînait à sa suite la moitié des soldats de l'Europe, et dont les ordres étaient exécutés ponctuellement dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de latitude et trente degrés de longitude, cet homme qui débordait en Russie, allait jouer sa fortune et l'existence de la France.

En proclamant la guerre, en s'élançant au-delà du Niémen, il s'écrie par une inspiration feinte: «La fatalité entraîne les Russes, que les destins s'accomplissent!» Plus calme, son adversaire, qui n'ose l'attendre à Wilna, recommande à ses peuples de défendre la patrie et la liberté. Quel constrate contraste entre les deux pays, entre ces deux adversaires et leur langage!

D'abord la retraite forcée des Russes, qui, partout les plus faibles et les moins aguerris, cherchent à éviter le choc; et la dévastation du territoire qu'ils opèrent systématiquement, sont regardés comme deux grandes mesures de guerre, résultat d'un plan arrêté pour attirer Napoléon au fond de l'Empire.

Mais l'imagination s'effraie bientôt, quand, après un furieux combat, Napoléon dépasse Smolensk, seul boulevard de la Russie sur les frontières de la Pologne, contre l'avis de la majorité de ses maréchaux, et au mépris de l'espèce d'engagement qu'il a contracté à Paris envers son propre conseil. On s'inquiète, quand on le voit s'avancer sur la ligne de Moscou sans hésitation, affrontant tous les hasards, ne calculant ni le caractère de ses ennemis, ni les dispositions de l'Europe impatiente du joug, ni le temps, ni les distancés, ni l'àpreté du climat.

Enflé du gain de la plus sanglante bataille de nos temps modernes, où cent mille soldats sont sacrifiés à l'ambition d'un seul homme[27], et nullement ému du pénible et douloureux aspect de ses bivouacs, Napoléon croit enfin pouvoir opérer la destruction d'un vaste et puissant Empire, comme il a improvisé jadis la chute des républiques de Gênes, de Venise et de Lucques.

Les Russes se retirent armés de torches: ils ont brûlé Smolensk, Dorigobni, Viazma, Ghiat, Mojaïsk, et il s'imagine qu'ils vont lui réserver Moscou. L'incendie de cette belle capitale en le désabusant trop tard, vint éclairer la France de ses lueurs sinistres: la sensation fut profonde. J'y vis, hélas! se réaliser mes pressentimens; j'y vis un but: celui d'enlever au vainqueur un gage, et au vaincu un motif pour conclure la paix.

Que fait Napoléon, témoin de ce grand sacrifice national? Il campe quarante jours sur les cendres de Moscou, dans la contemplation de sa vaine conquête, ne doutant pas de clore la campagne par des négociations, ne soupçonnant pas même la réunion ordonnée sur Borisow, à cent lieues sur ses derrières de deux armées russes: l'une partie du golfe de la Livonie, l'autre de la Moldavie. Il ignorait peut-être que la Russie, sans un seul allié à l'ouverture de la campagne, venait de signer coup sur coup trois traités d'union: avec la Suède, l'Angleterre et la régence de Cadix.