Il fallut pourtant bien soulever une partie du voile qui dérobait le mystère des grands préparatifs hostiles dont tout le nord de l'Allemagne était déjà le théâtre. Le Sénat fut assemblé extraordinairement pour recevoir la communication de deux rapports qui étaient censés avoir été adressés à l'empereur; l'un par le ministre des relations extérieures, l'autre par le ministre de la guerre. Cette jonglerie, à la fois guerroyante et diplomatique, n'avait pas d'autre but que celui d'obtenir un rappel au service militaire, des hommes que la conscription avait épargnés, et la formation des cohortes du premier ban, d'après une nouvelle organisation de la garde nationale, qui divisait en trois bans ou trois catégories l'immense majorité de notre population virile.

Il n'y avait pas d'exagération, cette fois, à considérer la France comme un vaste camp, d'où nos phalanges s'élançaient de toutes parts sur l'Europe comme sur une proie. Pour colorer cet appel des classes qui se trouvaient libérées de la conscription, il fallut un mobile et des prétextes nouveaux, puisqu'on ne voulait point encore révéler le vrai motif de mesures si extraordinaires. Maret parla au Sénat de la nécessité de forcer l'Angleterre à reconnaître le droit maritime établi par les stipulations du traité d'Utrecht, stipulations que la France avait abandonnées à Amiens. Mais la levée du premier ban des gardes nationales fut accordée par un sénatus-consulte et cent cohortes furent mises à la disposition du gouvernement; nous étions au Sénat d'une docilité et d'une souplesse admirables.

En même temps on signait les deux traités d'alliance et de secours réciproques avec la Prusse et l'Autriche. Il n'y avait plus de doute, Napoléon allait attaquer la Russie, non-seulement avec ses propres forces, mais encore avec les soldats de l'Allemagne et de tous les petits souverains qui ne pouvaient plus se mouvoir que dans l'orbite de sa puissance.

La guerre était tout-à-fait décidée quand il fit ouvrir, par son ministre intime, de nouvelles négociations avec Londres, mais tard et maladroitement. Quelques personnes, au fait de toutes les intrigues, m'assurèrent alors que le cabinet se servait de ce grossier expédient, de concert avec les principaux Russes du parti français; se voyant à la veille d'être expulsés des conseils de St. Pétersbourg, ils s'étaient imaginés que l'empereur Alexandre, effrayé par l'idée de la possibilité d'un arrangement entre la France et l'Angleterre, rentrerait dans le système continental, pour ne pas rester isolé, et qu'il fléchirait de nouveau sous la volonté de Napoléon. Quoi qu'il en soit, Maret écrivit à lord Castlereagh une lettre contenant les propositions suivantes: Renoncer à toute extension du côté des Pyrénées, déclarer indépendante la dynastie actuelle de l'Espagne, et garantir l'intégrité de cette monarchie; garantir à la maison de Bragance l'indépendance et l'intrégrité du Portugal, de même que le royaume de Naples à Joachim, et le royaume de Sicile à Ferdinand iv. Quant aux autres objets de discussion, notre cabinet proposait de les négocier sur cette base, que chaque puissance garderait ce que l'autre ne pourrait lui ravir par la guerre. Lord Castlereagh se contenta de répondre que si, par dynastie actuelle de l'Espagne, il était question du frère du chef du gouvernement français, et non de Ferdinand vii, il lui était ordonné, par son souverain, de déclarer franchement qu'il ne pouvait recevoir aucune proposition de paix établie sur cette base. Il fallut en rester là. Confus de ses ouvertures, notre cabinet, qui n'avait eu en vue que d'amener la Russie à quelqu'acte de faiblesse, s'aperçut trop tard qu'il avait imprimé à notre diplomatie un caractère de versatilité, de mauvaise foi et d'ignorance.

Comme tout se passait dans le secret du cabinet, ce qui déroutait le plus les politiques, c'est qu'en France, et même en Russie, on gardait encore, tout en faisant d'immenses préparatifs, les dehors de la bonne intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur à Paris, et Napoléon son ambassadeur à Saint-Pétersbourg; mais de plus, Alexandre entretenait à Paris le comte de Czernitscheff, son diplomate de confiance. Cet aimable Russe, au milieu des dissipations d'une cour brillante et des mystères de plus d'une intrigue amoureuse maladroitement voilée à dessein, ne négligeait pas une mission plus secrète, plus mile à son maître. Secondé par des femmes, les unes passionnées, les autres intrigantes, il faisait mouvoir des fils au moyen desquels il pénétrait les vrais desseins de Napoléon pour l'invasion de la Russie. Soupçonné sur l'objet secret de sa mission, il était épié, surveillé, mais sans fruit. Enfin Savary finit par lui décocher un homme attaché à la police, qui lui donne des renseignemens faux et en tire de nouveaux indices qui aggravent la suspicion. Mais, à la faveur de ses liaisons galantes, Czernitscheff est averti à temps; il évite le piège, maltraite l'espion, et va se plaindre à Maret d'être en butte à des procédés si outrageans. Ce jour-là même, l'empereur, instruit de l'objet de sa démarche, se décide à lui faire communiquer les rapports secrets qui l'inculpent. Czernitscheff sort triomphant de cette épreuve par l'exposé de sa conduite et de ses motifs de plaintes. La police reçoit l'ordre formel de ne plus le surveiller. Libre ainsi de continuer ses explorations, il parvient à en remplir l'objet. Il avait le plus grand intérêt à se procurer les états de mouvemens de l'armée française; il y réussit à la faveur d'un commis du bureau des mouvemens, appelé Michel. Une imprudence de ce commis, qui livrait ainsi le secret des opérations de l'empereur, ayant donné l'éveil à la police, on le suit et on l'arrête. Czernitscheff en est instruit sur l'heure, et il s'éloigne de Paris en toute diligence, emportant des renseignemens précieux. En vain on donne l'ordre par le télégraphe de se saisir de sa personne; il a cinq à six heures d'avance; elles lui suffisent pour s'échapper et franchir le Rhin. Il venait de passer le pont de Kehl lorsque la transmission télégraphique, portant l'ordre de l'arrêter, parvint à Strasbourg.

La précipitation avec laquelle il avait quitté Paris, lui avait fait négliger de brûler sa correspondance furtive, qu'il avait pris l'habitude de cacher sous le tapis de sa chambre. Naturellement, elle devint l'objet de perquisitions minutieuses qui amenèrent les agens de police à la découverte des papiers de Czernitscheff. On y trouva d'abord la preuve qu'il avait régné une grande intimité entre ce seigneur russe et plusieurs dames de la cour de Napoléon, entr'autres la duchesse de R..... Elle s'en tira, dit-on, en alléguant qu'elle avait agi de concert avec son mari pour tâcher de pénétrer l'objet secret de la mission de Czernitscheff. Parmi les papiers découverts, on trouva une lettre de la main de Michel, accablante pour ce prévenu, qui paya sa trahison de sa tête. La procédure fit ressortir un fait curieux, c'est que le cabinet russe prévoyait même, à l'époque de l'entrevue d'Erfurt, la possibilité d'une rupture avec la France. C'était alors que Romanzoff disait, pour justifier sa politique complaisante, et en parlant de Napoléon: Il faut l'user.

Les circonstances de la fuite de Czernitscheff, bientôt connues dans les salons, firent grand bruit, et cette affaire accéléra la rupture. Déjà l'empereur, dont le départ était résolu, cherchant à obtenir quelque popularité, visitait les divers quartiers de Paris, examinant les travaux publics, et jouant des scènes préparées, soit avec le préfet de Paris, soit avec le préfet de police, Pasquier. Il allait fréquemment aussi à la chasse, affectant de paraître plus occupé de plaisirs que de la grande entreprise qu'il méditait. Je le vis à Saint-Cloud où j'allai lui faire ma cour, sans aucune intention de solliciter ni d'épier une audience. L'aspect morne de cette cour, l'air soucieux des courtisans, me parurent contraster avec l'assurance du chef de l'État. Jamais il n'avait joui d'une santé plus parfaite; jamais je n'avais vu briller sur son front, sur ses traits, dont les contours dessinaient l'antique, les signes d'une plus grande vigueur d'esprit, d'une plus sûre confiance en lui-même, puisée dans le sentiment profond de sa force. J'en éprouvai une impression de tristesse involontaire, que je n'aurais pu définit si les plus fâcheux pressentimens n'avaient assiégé mon esprit.

Cependant le cabinet de Saint-Pétersbourg, soit qu'il eût réellement l'intention d'employer tous les moyens de rapprochement, compatibles avec l'indépendance de l'empire russe, soit qu'il n'ait eu en vue que de se procurer des données positives sur les vraies intentions politiques de Napoléon, donna l'ordre au prince Kourakin de faire connaître au gouvernement français les bases d'un arrangement que son souverain consentait à conclure. Ces bases étaient la délivrance de la Prusse, une diminution de la garnison de Dantzick et l'évacuation de la Poméranie suédoise. A ces conditions, le czar s'engageait à n'opérer aucun changement aux mesures prohibitives contre le commerce direct avec l'Angleterre, et à concerter avec le cabinet de France un système de licences à établir en Russie.

La note de Kouiakin demeura quinze jours sans réponse. Enfin le 9 mai, jour du départ de l'empereur pour l'Allemagne, Maret demande à Kourakin s'il a des pleins pouvoirs pour traiter; Kourakin répond que le caractère d'ambassadeur dont il est revêtu doit suffire. Ne pouvant obtenir qu'une réponse dilatoire, il requiert ses passe-ports, qu'on lui refuse sous divers prétextes. On ne les lui expédie que de Thorn, le 20 juin, manège oblique ayant pour objet de donner le temps à Napoléon de passer le Niémen avec toutes ses forces, pour surprendre à Wilna son auguste adversaire, avant qu'il ait pu recevoir de son ambassadeur la moindre information.

Le sort en est jeté; le Niémen est franchi par six cent mille hommes, par la plus belle armée, la plus formidable qu'ait jamais pu rassembler aucun des conquérans de la terre. Maintenant laissons Napoléon, laissons cet illustre fou courir à sa perte; ce n'est pas son histoire militaire que je raconte.