Les bruits de guerre avec la Russie acquérant chaque jour plus de consistance, devinrent, par l'attente publique, le sujet de toutes les conversations et de tous les entretiens. Les actes même du gouvernement commencèrent enfin à soulever le voile. Le 20 décembre, un sénatus-consulte mit à sa disposition cent vingt mille hommes de la conscription de 1812. Le discours de l'orateur du gouvernement et le rapport de la commission du Sénat ne furent pas rendus publics, motif de plus pour tout rapporter à la prochaine rupture.
J'avais coordonné toutes mes idées sur les dangers de s'engager dans cette guerre lointaine qui ne pouvait ressembler à aucune autre; je n'avais plus qu'à mettre au net mon mémoire qu'il était temps de présenter. Il se divisait en trois sections. Dans la première, je traitais de l'inopportunité de la guerre de Russie, et je tirais mes principaux argumens du danger qu'il y aurait à l'entreprendre au moment même où celle d'Espagne, au lieu de s'éteindre, s'enflammait de plus en plus. J'établissais, par des exemples, que c'était une combinaison tout-à-fait contraire aux règles de la politique consacrée même par les nations conquérantes. Dans la seconde section, je traitais des difficultés de cette guerre en elle-même, difficultés, pour ainsi dire, intrinsèques, et je déduisais mes raisonnemens de la nature du pays, du caractère de ses habitans, sous le double point de vue des grands et du peuple. Je n'oubliais pas non plus le caractère de l'empereur Alexandre, que j'étais fondé à croire mal jugé ou mal compris. Enfin, dans la troisième et dernière partie je traitais des conséquences probables de cette guerre dans les deux hypothèses d'un plein succès ou d'un grand revers. Dans le premier cas, j'établissais que prétendre arriver à la monarchie universelle par la conquête de la Russie qui confine à la Chine, serait une brillante chimère; que de Moscou le vainqueur voudrait incontestablement se rabattre sur Constantinople d'abord, et de Constantinople sur le Gange, par suite de ce même élan irrésistible qui avait poussé jadis, au-delà de toutes les bornes de la raison d'état, Alexandre-le-Macédonien, puis un autre génie, bien plus réfléchi et plus profond, Jules César, qui, à la veille d'entreprendre la guerre des Parthes (les Russes de cette époque) nourrissait la folle espérance de faire, avec ses légions victorieuses, le tour du monde connu. On sent bien qu'avec un texte pareil je ne pouvais rester au-dessous de mon sujet sous le point de vue des considérations générales.»Sire, disais-je à Napoléon, vous êtes en possession de la plus belle monarchie de la terre; voudrez-vous sans cesse en étendre les limites pour laisser à un bras moins fort que le vôtre un héritage de guerre interminable? Les leçons de l'histoire rejettent la pensée d'une monarchie universelle. Prenez garde que trop de confiance dans votre génie militaire ne vous fasse franchir les bornes de la nature et heurter tous les préceptes de la sagesse. Il est temps de vous arrêter. Vous avez atteint, sire, ce point de votre carrière où tout ce que vous avez acquis devient plus désirable que tout ce que de nouveaux efforts pourraient vous faire acquérir encore. Toute nouvelle extension de votre domination, qui déjà passe toute mesure, est liée à un danger évident, non-seulement pour la France, déjà peut-être accablée sous le poids de vos conquêtes, mais encore pour l'intérêt bien entendu de votre gloire et de votre sûreté. Tout ce que votre domination pourrait gagner en étendue elle le perdrait en solidité. Arrêtez-vous, il en est temps; jouissez enfin d'une destinée qui est sans aucun doute la plus brillante de toutes celles que, dans nos temps modernes, l'ordre de la civilisation ait permis à une imagination hardie de désirer et de posséder.
»Et quel Empire voulez-vous aller subjuguer? L'Empire russe qui est assis sur le pôle et adossé à des glaces éternelles; qui n'est attaquable qu'un quart de l'année; qui n'offre aux assaillans que les rigueurs, les souffrances, les privations d'un sol désert, d'une nature morte et engourdie? C'est l'Antée de la fable dont on ne saurait triompher qu'en l'étouffant dans ses bras. Quoi! Sire, vous vous enfonceriez dans les profondeurs de cette moderne Scythie sans tenir compte ni de la dureté et de l'inclémence du climat, ni de la pauvreté du pays qu'il vous faudra traverser, ni des chemins, des lacs, des forêts qui suffisent seuls pour arrêter votre marche, ni de l'énorme fatigue et des dangers de toute espèce qui épuiseront votre armée telle formidable qu'elle puisse être? Aucune force au monde, sans doute, ne pourra vous empêcher de passer le Niémen, de vous enfoncer dans les déserts, dans les forêts de la Lithuanie; mais vous trouverez la Dwina bien plus difficile à surmonter que le Niémen, et vous serez encore à cent lieues de Pétersbourg. Là, il vous faudra choisir entre Pétersbourg et Moscou. Quelle balance, grand Dieu! que celle qui vous fera pencher pour l'une de ces deux capitales! Dans l'une ou dans l'autre se trouvera le destin de l'univers.
»Quels que soient vos succès, les Russes vous disputeront pied à pied ces contrées difficiles où vous ne trouverez rien de ce qui alimente la guerre. Il vous faudra tout tirer de deux cents lieues. Tandis que vous aurez à combattre, que vous aurez à livrer trente batailles, peut-être, la moitié de votre armée sera employée à couvrir des communications trop faibles, interrompues, menacées, coupées par des nuées de cosaques. Craignez que tout votre génie ne soit impuissant pour conjurer la perte de votre armée, en proie aux fatigues, à la faim, à la nudité, à la dureté du climat; craignez d'être réduit ensuite à venir combattre entre l'Elbe et le Rhin! Sire, je vous en conjure, au nom de la France, au nom de votre gloire, au nom de votre sûreté et de la nôtre, remettez l'épée dans le fourreau; songez à Charles xii. Ce prince, il est vrai, ne pouvait pas disposer, comme vous, des deux tiers de l'Europe continentale, et d'une armée de six cent mille hommes; mais, de son côté, le czar Pierre n'avait pas quatre cent mille hommes et cinquante mille cosaques. Il avait, direz-vous, une âme de fer, et la nature a départi le caractère le plus doux à l'empereur Alexandre; mais ne vous y méprenez pas, la douceur n'exclut pas la fermeté de l'âme, surtout quand il s'agit d'intérêts si puissans. D'ailleurs, n'aurez-vous pas contre vous son Sénat, la majorité des grands, la famille impériale, un peuple fanatisé, des soldats endurcis, et les intrigues du cabinet de Saint-James? Déjà, si la Suède vous échappe, c'est par la seule influence de son or. Craignez que cette île irréconciliable n'ébranle la fidélité de vos alliés; craignez, sire, que vos peuples ne vous taxent d'une ambition irréfléchie et ne se préoccupent trop de la possibilité d'une grande infortune. Votre puissance et votre gloire ont assoupi bien des passions hostiles; un revers inattendu pourrait ébranler tous les fondemens de votre Empire.»
Ce mémoire terminé, je fis demander à l'empereur une audience. On m'introduisit dans son cabinet aux Tuileries. A peine m'aperçoit-il, que, prenant un air aisé: «Vous voilà, M. le duc; je sais ce qui vous amène.—Comment, sire!—Oui, je sais que vous avez un mémoire à me présenter.—Cela n'est pas possible.—Je le sais; n'importe, donnez, je le lirai; je n'ignore cependant pas que la guerre de Russie n'est pas plus de votre goût que la guerre d'Espagne.—Sire, je ne pense pas que celle-ci soit tellement heureuse qu'on puisse se battre à la fois sans danger au-delà des Pyrénées et au-delà du Niémen; le désir et le besoin de voir s'affermir à jamais la puissance de Votre Majesté, m'ont donné le courage de lui soumettre quelques observations sur la crise présente.—Il n'y a pas de crise; c'est ici une guerre toute politique; vous ne pouvez pas juger de ma position ni de l'ensemble de l'Europe. Depuis mon mariage, on a cru que le lion sommeillait; on verra s'il sommeille. L'Espagne tombera dès que j'aurai anéanti l'influence anglaise à Saint-Pétersbourg; il me fallait huit cent mille hommes, et je les ai; je traîne toute l'Europe avec moi, et l'Europe n'est plus qu'une vieille p.... pourrie dont je ferai tout ce qui me plaira avec huit cent mille hommes. Ne m'avez-vous pas dit autrefois que vous faisiez consister le génie à ne rien trouver d'impossible? Eh bien, dans six ou huit mois vous verrez ce que peuvent les plus vastes combinaisons réunies à la force qui sait mettre en œuvre. Je me règle d'après l'opinion de l'armée et du peuple plus que par la vôtre, messieurs, qui êtes trop riches, et qui ne tremblez pour moi que parce que vous craignez la débâcle. Soyez sans inquiétude; regardez la guerre de Russie comme celle du bon sens, des vrais intérêts, du repos et de la sécurité de tous. D'ailleurs, qu'y puis-je, si un excès de puissance m'entraîne à la dictature du monde? N'y avez-vous pas contribué, vous et tant d'autres qui me blâmez aujourd'hui, et qui voudriez faire de moi un roi débonnaire? Ma destinée n'est pas accomplie; je veux achever ce qui n'est qu'ébauché. Il nous faut un code européen, une cour de cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois; il faut que je fasse de tous les peuples de l'Europe le même peuple, et de Paris la capitale du monde. Voilà, monsieur le duc, le seul dénouement qui me convienne. Aujourd'hui, vous ne me serviriez pas bien, parce que vous vous imaginez que tout va être remis en question; mais avant un an vous me servirez avec le même zèle et la même ardeur qu'aux époques de Marengo et d'Austerlitz. Vous verrez encore mieux que tout cela; c'est moi qui vous le dis. Adieu, monsieur le duc; ne faites ni le disgracié, ni le frondeur, et mettez en moi un peu plus de confiance.»
Je me retirai stupéfait, après avoir fait une révérence profonde à l'empereur, qui me tourna le dos. Remis de l'étourdissement que m'avait fait éprouver ce singulier entretien, je commençais à réfléchir comment l'empereur avait pu être si exactement informé de l'objet de ma démarche. N'y concevant rien, je courus chez Malouet, dans l'idée que peut-être quelque indiscrétion involontaire de sa part aurait mis sur la voie la haute police, ou l'un des correspondans de l'empereur. Je m'en expliquai; mais, convaincu bientôt par les protestations de l'homme le plus probe de l'Empire que rien ne lui avait échappé, je trouvai l'incident d'autant plus bizarre, que mes soupçons ne pouvaient se porter sur un tiers. Comment donc l'empereur avait-il pu être informé que je devais lui présenter un mémoire? J'étais donc épié dans mon intérieur? Tout-à-coup il me vint un trait de lumière; je me rappelai qu'un jour, un homme s'était introduit subitement chez moi sans donner le temps à mon valet-de-chambre de l'annoncer, et qu'il s'était servi d'un prétexte spécieux pour m'entretenir. J'en inférai sur-le-champ, après avoir rallié tous les indices, que c'était un émissaire. En récapitulant tout ce qui avait eu lieu, mes soupçons prirent consistance. J'allai aux enquêtes, et j'appris que cet homme, nommé B...., était un émigré rentré qui avait acheté près de mon château un petit domaine qu'il n'avait pas payé encore; qu'il était maire de sa commune; mais que tout indiquait que c'était un intrigant et un fourbe. Je me procurai de son écriture, et je la reconnus pour être celle d'un ancien agent, chargé à Londres de l'espionnage des Bourbons, des émigrés de marque et des chefs de chouans. J'avais son numéro de correspondance, et cette donnée me suffit pour faire mettre la main dans les bureaux sur les rapports de ce drôle. Un de mes anciens employés se chargea de tout éclaircir: il y parvint. Voici ce qui s'était passé.
Savary, ayant reçu de l'empereur l'injonction de lui rendre compte de ce que faisait l'ex-ministre Fouché dans son château de Ferrières, fit un premier rapport annonçant qu'il était à la recherche d'un agent assez adroit pour remplir les intentions de Sa Majesté. Toutefois il prévenait l'empereur que l'investigation était d'une nature délicate, l'ex-ministre étant invisible pour tous les étrangers, personne, même les gens du pays, n'ayant accès dans son château. Après quelques recherches, Savary jeta les yeux sur le sieur B.... Il mande cet homme, d'une haute taille, d'un abord gracieux, d'un caractère insinuant, fin, adroit, grand parleur, ne se rebutant jamais. Il lui dit: «Monsieur, vous êtes maire de votre commune; vous connaissez le duc d'Otrante, ou du moins vous avez été en correspondance avec lui, et vous avez dû vous former une idée de son caractère et de ses habitudes; il faut me rendre compte de ce qu'il fait à Ferrières; il le faut absolument, l'empereur veut le savoir.—Monseigneur, répond B...., vous me donnez là une commission bien difficile à remplir; je la regarde presque comme impossible. Vous connaissez le personnage; il est défiant, soupçonneux, sur ses gardes; il est d'ailleurs inaccessible; comment et sous quel prétexte puis-je pénétrer chez lui? En vérité je ne le puis pas.—N'importe, répond le ministre, il faut absolument remplir cette mission, à laquelle l'empereur attache une grande importance; j'attends de vous cette nouvelle preuve de dévouement à la personne de l'empereur. Partez, et ne revenez pas sans résultat; je vous donne quinze jours.»
B...., dans le plus grand embarras, va et vient, prend des informations, et apprend, par voie indirecte, qu'un de mes fermiers est poursuivi par mon homme d'affaires, pour complication de fermages arriérés. Il va le voir, le circonvient; et, feignant un intérêt pressant, il obtient de lui communication des pièces. Muni de ses papiers, il prend un cabriolet, et se présente, avec une mise soignée, à la grille de mon château, s'annonçant comme étant le maire d'une commune voisine, qui prend un grand intérêt à une famille malheureuse, poursuivie injustement. Arrêté d'abord à la grille, il cajole mon concierge, qui le laisse pénétrer jusqu'au perron. Là, mon valet-de-chambre s'oppose à ce qu'il entre dans mon appartement. Sans se rebuter, B.... prie, sollicite, devient pressant, et obtient d'être annoncé; mais au moment où le valet-de-chambre ouvre la porte de mon cabinet, il le pousse et entre; j'étais à mon bureau la plume à la main.
L'arrivée subite d'un étranger me surprit; je lui demandai ce qu'il me voulait: «Monseigneur, me dit B...., je viens solliciter auprès de vous une grâce, un acte de justice et d'humanité très-urgent; je viens vous supplier de sauver d'une ruine totale un malheureux père de famille;» et ici il emploie toute sa rhétorique pour me toucher en faveur de son client; il m'explique très-bien toute cette affaire. Après un moment d'hésitation, je me lève et vais chercher dans un carton les papiers relatifs à mes fermages. Tandis que, le dos tourné, je cherche les pièces, B...., sans cesser de parler, parvient, quoiqu'à rebours, à déchiffrer sur mon cahier quelques lignes de mon écriture; et ce qui le frappe surtout ce sont les initiales V. M. I. et R., qui en ressortent; il en tire l'induction que je m'occupe d'un mémoire destiné à être présenté à l'empereur. De retour à mon bureau, après deux ou trois minutes de recherches, et séduit par les belles paroles de cet homme, j'arrange avec lui l'affaire, de la meilleure foi du monde, et à la satisfaction de son client; je le congédie ensuite en lui témoignant quelque gré de m'avoir porté à une action louable. B.... sort et court rendre compte à Savary de ce qu'il a vu chez moi. Savary se hâte d'aller porter son rapport à l'empereur. J'avoue que lorsque les détails de cette espèce de mystification me furent connus, j'en fus piqué au vif. J'avais de la peine à me pardonner d'avoir été ainsi joué par un drôle, de qui, pendant long-temps j'avais reçu de Londres les rapports secrets, et au profit de qui j'ordonnançais, chaque année, une somme de vingt mille francs. On verra plus tard[26] que je ne me laissai point dominer par trop de ressentiment.
Cette intrigue était misérable; j'en tirai pourtant un avantage de position qui me donna plus de sécurité et de confiance, tout en me maintenant dans mon système de circonspection et de réserve. Il était évident qu'une grande partie des ombrages de Napoléon à mon égard étaient dissipés, et que je n'avais plus à craindre, au moment où il allait s'enfoncer en Russie, d'être l'objet d'aucune mesure inquisitoriale et vexatoire. Je savais que dans un conseil de cabinet, où l'empereur n'avait appelé que Berthier, Cambacérès et Duroc, on avait agité la question de savoir s'il était de l'intérêt du gouvernement qu'on s'assurât, par l'arrestation ou par un exil sévère, de M. de Talleyrand et de moi; et que, tout bien considéré, l'idée de ce coup d'État avait été abandonné comme impolitique et inutile; impolitique, en ce qu'il aurait trop ébranlé l'opinion et inquiété l'avenir des hauts fonctionnaires et dignitaires; inutile, en ce qu'on ne pouvait citer aucun acte de notre part ni aucun fait à notre charge, qui pût motiver une telle mesure. Préoccupé d'ailleurs par les préparatifs de l'expédition de Russie, le gouvernement éprouvait, d'un autre côté, des inquiétudes plus réelles et des contrariétés plus affligeantes. La France souffrait de plus en plus de la disette des grains. Il y eut des soulèvemens en divers lieux; on les comprima par la force, et des commissions militaires firent passer par les armes un grand nombre de malheureux que le désespoir avait égarés. Ce ne fut pas sans horreur qu'on apprit que parmi les victimes de ces exécutions sanglantes il s'était trouvé, dans la ville de Caen, une femme.