Napoléon ne crut pas devoir confier le poids d'aussi grandes affaires à d'autres qu'à Maret, chef de son secrétariat; c'est-à-dire que toutes les affaires du dehors furent dès ce moment concentrées dans son cabinet même, et ne reçurent plus d'autre impulsion que la sienne. Sous ce point de vue, Maret, vraie machine officielle, était bien ce qu'il fallait à l'empereur. Sans être un méchant homme, il admirait réellement son maître, dont il connaissait toutes les pensées, tous les secrets, tous les penchans. Il était de plus son écrivain confidentiel, celui qui savait le mieux coudre ou rendre en phrases grammaticales ses sorties et ses improvisations politiques. C'était lui également qui tenait le registre secret sur lequel l'empereur faisait établir des notes sur les hommes de tous les pays et de tous les partis, qui pouvaient lui être utiles, de même que sur les hommes qu'on lui signalait, et dont il soupçonnait les intentions. Il avait également le tarif des cours et des personnages pensionnés d'un bout de l'Europe à l'autre; enfin, c'était lui qui, depuis long-temps, dirigeait les émissaires du cabinet. Constamment dévoué aux caprices de Napoléon, et n'opposant à ses brusqueries que le calme d'une résignation imperturbable, ce fut de bonne foi et s'imaginant suivre la ligne de ses devoirs, que Maret se prêta sans scrupule à des procédés attentatoires à la sûreté des États. Jamais il ne lui vint dans l'idée de combattre les volontés de Napoléon; aussi jouit-il d'une faveur toujours croissante.
Ces mystères du cabinet, le ton insolite de quelques-unes des notes de 1811, l'indice de grands préparatifs ordonnés dans le secret, de manœuvres, d'intrigues au-dehors donnèrent l'éveil à la Russie. Déjà même le czar avait jugé qu'il était temps de pénétrer les projets de Napoléon, et voulant une autre garantie que celle de son ambassadeur Kourakin, trop cajolé à Saint-Cloud et partisan du système continental, il avait dépêché à Paris, dès le mois de janvier, avec une mission diplomatique, le comte de Czernitscheff. Ce jeune seigneur, colonel d'un régiment de cosaques de la garde impériale russe, se fit d'abord remarquer à la cour de Napoléon par sa politesse et par ses manières chevaleresques. Il parut dans tous les cercles et dans toutes les fêtes; il y obtint, de même que dans la haute société, des succès tels qu'il fut bientôt à la mode auprès de toutes les dames qui se disputaient l'empire des grâces et de la beauté. Toutes aspiraient à recevoir les hommages de l'aimable et sémillant envoyé d'Alexandre; il parut d'abord hésiter; enfin, ce fut à la duchesse de R.... que le Paris de la Newa donna la pomme. Cette intrigue fit d'autant plus de bruit que l'empereur, et non son ministre de la police, soupçonna le premier que, sous le voile de la galanterie, sous des dehors aimables et légers, l'envoyé russe masquait une mission d'investigation politique. Les soupçons redoublèrent lorsqu'on le vit revenir avec une nouvelle mission un mois après son départ. Confus d'avoir été prévenu et averti par son maître, Savary, pour lui complaire, charge son faiseur, Esmenard, de décocher quelques traits piquans, mais détournés, à l'émissaire du czar. La veille même de son arrivée[23], l'écrivain semi-officiel insère dans le Journal de l'Empire un article où l'on rappelait les courses d'un officier au service de Russie, nommé Bower, que le prince Potemkin envoyait tantôt choisir un danseur à Paris, tantôt chercher de la boutargue en Albanie, des melons d'eau à Astracan et des raisins en Crimée. L'allusion était sensible; Czernitscheff y vit une insulte; il s'en plaignit avec fermeté de concert avec son ambassadeur. L'intention de Napoléon n'étant pas de brusquer une rupture, il feignit d'être irrité d'une satire dont il avait fourni lui-même l'idée, et, pour réparation, il prononça la disgrâce apparente d'Esmenard qu'on exila temporairement à Naples, mais couvert d'or et comblé de faveurs secrètes. Elles lui furent fatales: entraîné deux mois après[24] par des chevaux fougueux dans un précipice sur le chemin de Fondi, ce malheureux expira la tête brisée contre un rocher.
Cependant Napoléon et ses ministres ne cessaient de se plaindre, à Saint-Pétersbourg, de l'effet produit par l'ukase du 31 décembre, qui servait les intérêts de l'Angleterre en permettant l'introduction de ses denrées coloniales. Les journaux de Paris annonçaient même fréquemment que des vaisseaux anglais étaient admis dans les ports russes. Dès-lors, les hommes clairvoyans purent juger qu'une nouvelle rupture était inévitable. On sut que le motif apparent d'irritation masquait des griefs politiques devenus l'objet de vifs débats entre les deux empires. Dans l'automne de 1811, cette guerre fut regardée en Angleterre même, comme imminente, et le cabinet de Londres fut dès-lors persuadé que Napoléon ne pourrait envoyer à ses armées d'Espagne les renforts que réclamait son frère Joseph.
C'est à partir aussi de cette époque, présente encore à ma mémoire, que par le seul effet des bruits et des conjectures répandus dans le monde et répétés dans toutes les classes, se forma cette préoccupation publique accompagnée d'une si vive attente qui, pendant six ou huit mois, dominant tous les esprits, dirigea toutes les pensées sur l'entreprise immense que méditait Napoléon. J'en étais absorbé au point que dès le commencement de l'été, j'avais éprouvé le plus vif désir de me rapprocher de la capitale; j'espérais y faire changer ma position, et par là me trouver en mesure de présenter à l'empereur, s'il en était temps encore, quelques réflexions capables ou de le faire changer de dessein ou de le porter à modifier ses projets, car un secret pressentiment semblait m'avertir que cette fois il courait à sa perte.
Il se présentait d'assez grandes difficultés. D'abord je ne pouvais me dissimuler que j'étais devenu, pour l'empereur, un objet de soupçon et d'inquiétude; je savais que l'ordre de surveiller mes démarches avait été donné à plusieurs reprises, mais que la haute police s'était trouvée si en défaut qu'elle avait cru devoir alléguer que mon trop grand éloignement et mon genre de vie rendaient sa surveillance illusoire; qu'en un mot, j'échappais avec une adresse infinie à toutes les investigations. Je partis de cette donnée pour fonder le succès de la demande directe que j'adressai à l'empereur par l'intermédiaire de Duroc; je la fis adroitement appuyer par le comte de Narbonne, dont la faveur était croissante.
J'alléguai que le climat du Midi nuisait singulièrement à ma santé; que tel était l'avis des médecins; que d'ailleurs, sous le rapport des intérêts de ma famille, un séjour de quelques mois dans ma terre de Pont-Carré devenait indispensable; que j'éprouverais une grande douceur à pouvoir me retirer dans une solitude pour laquelle j'avais eu dans tous les temps une prédilection décidée. J'y fus autorisé sur le champ; mais Duroc me donnait en même temps l'avis confidentiel de vivre à Ferrières dans la plus grande réserve, afin de ne donner aucun ombrage, d'autant plus que j'avais contre moi la police et de grandes préventions. Je changeai donc de résidence, mais sans éclat et pour ainsi dire incognito. Arrivé à Ferrières, j'y vécus tout-à-fait dans l'isolement, ne recevant personne, ne m'occupant en apparence que de fortifier ma santé, d'élever mes enfans et d'améliorer mes terres. Là, il fallut user d'abord de précautions infinies pour recevoir de Paris, dont j'étais si rapproché, les informations secrètes dont je m'étais fait une habitude invincible. Je sentis bientôt que, vu la gravité de conjonctures, rien ne pourrait suppléer aux conversations expansives que j'avais l'art de provoquer sans avoir jamais eu à me reprocher aucun abus de confiance; mais ici ce n'était plus qu'à la dérobée et de loin en loin que je pouvais me procurer quelques entretiens furtifs avec des personnes sûres et dévouées. Quand il m'en venait, elles ne pénétraient jamais chez moi qu'à l'insu de mes gens, par une petite porte dont j'avais seul la clef, et protégées par les ombres de la nuit. C'était dans un coin de mon château que je les recevais, et où nous ne pouvions être entendus ni surpris.
De tous les hommes qui tenaient au gouvernement, ou qui en faisaient partie, l'estimable et digne Malouet fut le seul qui eût le courage de venir me visiter à découvert et sans aucun mystère. Ce fut alors que je pus réellement juger tout le mérite de cet homme rare. Je fus profondément touché de le voir braver ainsi l'autorité pour venir tendre la main à un ancien condisciple, à un ami de son adolescence[25]; et pourtant nous avions eu en politique des opinions opposées, que de fortes nuances séparaient encore. Lui fut toujours un royaliste sage et modéré; moi, j'avais été républicain exalté; que dis-je, hélas!... Aussi Malouet à sa rentrée en France avait-il rapporté contre moi de trop justes préventions. Elles ne se dissipèrent que lorsqu'il put juger par lui-même qu'il retrouvait en moi un autre homme, mûri par l'expérience et par la réflexion, n'usant du grand pouvoir dont j'étais investi que pour désarmer les passions hostiles et cicatriser les plaies de la révolution. Il me rendit alors justice, et finit par me vouer une amitié inviolable. Ce doux sentiment qu'il a emporté au tombeau est certes le gage le plus honorable que je puisse offrir à mes amis et à mes ennemis.
Qu'ils furent délicieux et profonds nos épanchemens mutuels! Quoique séparés par des nuances d'opinions, nous nous retrouvâmes bientôt sur le même terrain, apercevant les écarts du pouvoir avec les mêmes yeux, pénétrés des mêmes inquiétudes, et persuadés que l'Europe touchait à l'une des plus fortes crises sociales qui eût jamais agité les nations. La guerre de Russie, regardée comme inévitable, et l'extravagante ambition du chef de l'État, furent le texte de nos commentaires et de nos réflexions. J'appris de Malouet que Napoléon avait proposé à l'empereur de Russie de faire passer à son ambassadeur Kourakin des pouvoirs pour entrer en négociation sur les trois points en litige, savoir: 1º. L'ukase du 31 décembre qui, selon notre cabinet, avait annulé le traité de Tilsitt et les conventions qui l'avaient suivi; 2º. la protestation de l'empereur Alexandre contre la remise du duché d'Oldembourg, la Russie n'ayant pas le droit, selon notre cabinet, de s'immiscer dans ce qui concernait un prince de la Confédération du Rhin; 3º. l'ordre que l'empereur Alexandre avait donné à son armée de Moldavie de se porter sur les confins du duché de Varsovie. Mais Alexandre, dont les yeux étaient ouverts déjà sur les suites de son alliance avec Napoléon, venait d'éluder sa proposition, promettant toutefois d'envoyer à Paris le comte de Nesselrode, qui dans sa confiance avait remplacé le comte de Romanzoff.
Tout bien examiné, nous regardâmes les points en litige comme des prétextes mis réciproquement en avant pour masquer la véritable question d'état; elle résidait dans la puissance et la rivalité de deux empires désormais trop près l'un de l'autre pour ne pas se disputer la prééminence continentale. Tout en regardant comme inutiles et impuissantes les représentations que je me proposais d'adresser à Napoléon dans un Mémoire sur le danger de cette nouvelle guerre, Malouet ne chercha point à m'en dissuader; il me dit que ce serait une espèce de protestation que je devais à mon pays, à moi-même, à l'importance de l'emploi que j'avais occupé, et dont il convenait que je prisse acte pour l'acquit de ma conscience. Je lui en montrai l'ébauche qu'il approuva, en me faisant observer toutefois que je ne devais pas trop me presser, car rien d'officiel ni d'ostensible ne pouvant motiver ma sollicitude, j'aurais l'air d'avoir pénétré le secret de l'État; que ce serait à moi seul à saisir le moment le plus opportun, qui vraisemblablement ne se ferait pas attendre. Nous nous séparâmes, et je me remis au travail.
L'empereur, dans le dessein de se concilier ses nouveaux sujets de Hollande, partit en septembre pour faire un voyage le long des côtes. A son retour, il s'occupa immédiatement de ses immenses préparatifs, afin de porter la guerre en Russie. Il y eut, pour la forme, quelques conseils privés, auxquels n'assistèrent que les plus serviles instrumens du pouvoir. Jamais Napoléon ne l'avait exercé, matériellement et moralement, d'une manière plus absolue, tenant les ministres et le Conseil d'état dans sa dépendance, par le Sénat au moyen de sénatus-consultes qui émanaient de son cabinet, et pouvant se passer du Corps législatif au moyen du Sénat, et de tous les deux par le Conseil d'état encore plus sous sa main. Il ne tenait plus d'ailleurs aucun compte de l'avis de ses ministres, et gouvernait moins par des décrets soumis par eux à son approbation, que par des actes qui lui étaient secrètement inspirés par ses correspondans, ses confidens, et plus souvent encore qui n'étaient dus qu'à ses propres inspirations ou à sa fougue. On a vu comment l'adulation s'était emparée de sa cour, de ses grands, de ses ministres et de son Conseil. L'éloge était devenu si outré, que l'adoration fut de commande et dès ce moment devint honteuse.