Cependant nous avions été chassés deux fois du Portugal, où l'armée anglaise trouvait des ressources infinies et un refuge assuré. Tout aurait dû convaincre Napoléon que, pour assujettir la péninsule, il fallait d'abord faire la conquête de Lisbonne et forcer les Anglais à se rembarquer. Il en avait pris en quelque sorte l'engagement à la face de l'Europe. Mais ici son génie se trouva en défaut, comme dans d'autres circonstances décisives où la fougue et la violence de son caractère auraient dû céder à la profondeur des vues ou tout au moins à la prévision la plus commune. Comment put-il lui échapper qu'il compromettrait non-seulement la conquête de l'Espagne, mais sa propre fortune, en laissant s'élever dans la péninsule une réputation militaire, ennemie? L'Europe avait assez de soldats; elle cherchait un général qui sût les conduire, qui sût résister aux armées françaises, n'importe comment. Il est incroyable que cette vue ait échappé à la sagacité de Napoléon. Ce fut par excès de confiance en lui-même et dans sa fortune. Ainsi, au lieu de marcher en personne à la tête d'une armée formidable pour chasser Wellington du Portugal (la situation du continent le lui permettait), il y envoya Masséna, le plus habile de ses lieutenans, sans doute, d'un rare courage, d'une ténacité remarquable, dont le talent croissait par l'excès du péril, et qui, vaincu, était toujours prêt à recommencer comme s'il eût été vainqueur. Mais Masséna, déprédateur intrépide, était l'ennemi secret de l'empereur qui lui avait fait rendre gorge de trois millions. De même que Soult, il se berça de l'idée qu'il pourrait aussi gagner à la pointe de l'épée une couronne; ils étaient d'ailleurs si séduisans les exemples de Napoléon, de Murat et de Bernadotte! Le cœur de Masséna s'ouvrit aisément à l'ambition de régner aussi à son tour. Plein d'espérance, il se met en marche à la tête de soixante mille soldats; mais, au milieu même des premières difficultés de son expédition, il reçoit l'avis certain que l'empereur est disposé à restituer le Portugal à la maison de Bragance si l'Angleterre consent à lui laisser l'Espagne, et qu'une négociation secrète est ouverte à cet effet. Masséna, piqué, découragé, laisse s'éteindre le feu de son génie militaire. D'ailleurs, dans une opération si décisive, nul ne pouvait suppléer Napoléon; lui seul eût pu sacrifier trente à quarante mille hommes pour emporter les lignes formidables de Torres-Vedras, vraie ceinture d'acier qui couvrait Lisbonne. Tout allait dépendre pourtant de l'issue de cette campagne de 1810, et pour Napoléon et pour l'Europe entière. Ne pas apercevoir cette corélation intime, c'était manquer de tact et de génie.

Qu'arriva-t-il? La campagne fut manquée; lord Wellington triompha; Masséna, tombé dans la disgrâce, vint se morfondre dans les salons des Tuileries, n'obtenant qu'après un mois de sollicitations, une audience particulière où il expliqua les revers de la campagne; et enfin, la guerre de la péninsule, malgré de beaux faits d'armes, offrit dans son ensemble un aspect inquiétant. Suchet, seul, dans les provinces orientales, légua aux Français des titres à une gloire incontestable; il effectua la conquête du royaume de Valence et se suffit constamment à lui-même. Tandis qu'il s'y rendait, pour ainsi dire, indépendant, Soult, qui n'avait pu se faire roi de Portugal, tranchait du souverain en Andalousie; et Marmont, ralliant les débris de l'armée de Portugal, agissait à part sur le Duero et sur la Tormès; en un mot, les lieutenans de Bonaparte gouvernaient militairement, et Joseph n'était qu'un roi fictif. Il ne pouvait déjà plus sortir de Madrid sans avoir une armée pour escorte; plus d'une fois il manqua d'être pris par les guerillas; son royaume n'était point à lui; les provinces que nous occupions n'étaient réellement que des provinces françaises ruinées par nos armées ou dévastées par les guerillas qui nous harcelaient sans cesse. Je pose en fait que tous les revers subséquens de la péninsule se rattachent aux fautes de la campagne de 1810, si faussement conçue et si légèrement entreprise. Vers la fin de 1811, Joseph fit partir le marquis d'Almenara, muni de pleins pouvoirs pour signer à Paris son abdication formelle, ou pour faire reconnaître l'indépendance de l'Espagne. Mais Napoléon, ne songeant plus qu'à la Russie, ajourna ses décisions sur l'Espagne après l'issue de la grande expédition lointaine où il allait s'abîmer.

La guerre de Russie n'a pas été une guerre entreprise pour du sucre et du café, comme l'a d'abord cru le vulgaire, mais une guerre purement politique. Si les causes n'en ont pas été bien comprises, c'est que, voilées par les mystères de la diplomatie, elles ne pouvaient être aperçues que par des observateurs éclairés ou des hommes d'état. Les germes de la guerre de Russie furent renfermés dans le traité même de Tilsitt. Il me suffira, pour le prouver, d'en déduire ici les suites immédiates. La fondation du royaume de Westphalie pour la dynastie napoléonienne; l'accession de la plupart des princes du nord de l'Allemagne à la confédération du Rhin; l'érection du duché de Varsovie, noyau du rétablissement de la Pologne entière, épouvantail toujours mobile dans les mains de son inventeur, et qu'il pouvait tourner à volonté, soit contre la Russie, soit contre l'Autriche; le rétablissement de la république de Dantzick, dont l'indépendance fut garantie, mais dont la sujétion permanente donnait à Napoléon un port et une place d'armes sur la Baltique; enfin, des routes militaires réservées aux armées françaises à travers les États prussiens, ce qui renversait toute barrière jusqu'aux frontières russes, voilà quelles furent les conditions auxquelles souscrivit le cabinet russe, pour des accroissemens éventuels en Turquie, devenus bientôt illusoires. Il n'en fut pas de même, il est vrai, de la Finlande. Toutefois, comment ne pas avouer que si l'autocrate reconnut dans Napoléon un égal, il reconnut aussi un vainqueur qui tôt ou tard se prévaudrait de ses avantages?

Mais, tournant d'abord vers le midi ses vues ambitieuses, l'Espagne, le Portugal et l'Amérique espagnole devinrent les objets immédiats de sa convoitise. De là pour l'empire russe le répit qu'offrait un traité captieux. Il n'en coûtait rien d'ailleurs à Napoléon pour fasciner les yeux de ceux qu'il caressait en méditant leur ruine. J'avais su, dans le temps, à quoi m'en tenir relativement à ses vues sur la Russie, et j'avoue qu'alors, séduit moi-même par la grandeur de ses plans, j'avais espéré le rétablissement de la Pologne, fondée sur sa liberté; mais Napoléon, repoussant Kosciusko, ou du moins cherchant à l'attirer dans un piége, je compris qu'il ne s'agissait que d'étendre au-delà de la Vistule sa domination, et l'exemple des ravages de l'Espagne remit plus de rectitude dans mon jugement.

Du reste, il était bien entendu que, pour conserver la paix, l'empereur Alexandre devait complaire en tout à Napoléon, à son cabinet, à ses ministres, à ses ambassadeurs, et qu'il ne lui fallait s'écarter en rien de l'obligation de reconnaître sa suprématie et d'obéir à ses volontés.

Tout en procédant à la conquête de l'Espagne, Napoléon avait mis la dernière main à son système fédéral, et s'acheminait ainsi à la monarchie universelle. Survint la dernière défaite de l'Autriche, le mariage forcé d'une archiduchesse, et le changement opéré dans la politique de cette puissance. Alors toute espérance disparut pour le continent européen de pouvoir secouer le joug aussi long-temps que l'empereur Alexandre resterait d'accord avec le chef de l'Empire fédéral, appelé déjà le grand Empire. Mais le moyen de respirer à côté d'une ambition si infatigable? On commençait en Russie même à reconnaître que les suites infaillibles du système continental, pour toute nation qui s'y livrait, étaient la ruine du commerce et de l'industrie, l'établissement d'impôts devenus accablans, le fardeau de grandes armées presqu'étrangères à leurs princes, et des princes incapables de protéger leurs sujets tremblans devant l'arbitre de l'Europe.

L'empereur Alexandre ouvrit enfin les yeux après trois années d'une alliance équivoque et onéreuse; il jugea qu'il était temps de rallier toutes les forces de son Empire pour en assurer l'indépendance. Napoléon, averti par ses émissaires que le parti anti-français, ou des vieux Russes, commençait à prévaloir dans le cabinet de Saint-Pétersbourg, en revint, à l'égard de la Russie, à son plan de 1805 et 1806, qu'il n'avait ajourné alors que dans la vue d'en mieux préparer l'exécution.

Voici ce plan: Diviser, anéantir l'empire russe ou contraindre l'empereur Alexandre à faire une paix humiliante, suivie d'une alliance dont le rétablissement de la Pologne et la dissolution de l'empire du croissant eussent été la base et le prix entre la Russie, la France et l'Autriche. Alors, accession de toute l'Europe au système continental, qui masquait pour Bonaparte la domination universelle.

Mais d'abord il fallait gagner la Russie en l'intimidant, ou bien lui faire une guerre à mort pour anéantir sa puissance ou la rejeter en Asie. De longue main, on s'occupait à ébranler la fidélité des Polonais, en préparant les esprits par des négociations ténébreuses.

Quand Napoléon eut décidé que tous les ressorts de sa diplomatie seraient mis en jeu dans le nord, il changea son ministre des affaires étrangères, la complication de tant d'intrigues et de manœuvres devenant au-dessus, non pas du zèle, mais des forces de Champagny-Cadore.