La reine d'Étrurie, dépouillée de ses États, vivait à Nice dans l'exil; on l'abreuve de mauvais traitemens; on envoie des émissaires pour l'exciter à se jeter dans les bras des Anglais. Cette malheureuse reine, au désespoir, embrasse ce moyen de salut: on l'arrête, on la menace de la traduire devant une commission militaire, et deux de ses officiers sont fusillés. Quand il n'y a pas de complot, on en imagine, on en excite. C'est ainsi que de malheureux habitans de Toulon, impliqués dans une trame ténébreuse, dirigée, dit-on, contre nos arsenaux, furent traînés au supplice, dans une ville encore consternée par les plus affreux souvenirs.

Cependant l'opinion restait muette; plus de communication, plus d'expansion, plus de confiance entre les citoyens. Ce n'était que dans l'intérieur des familles et au sein de l'amitié que la douleur publique osait s'exhaler par des accens étouffés. A défaut d'opinion publique, l'empereur voulut avoir celle des salons de Paris. On lui en fit une factice, créée par les trois cents explorateurs aux grands gages. Il y eut ainsi plusieurs statistiques morales; les cinq ou six polices donnèrent la leur. La moins insignifiante était sans contredit celle du directeur général des postes, Lavalette. Jadis le correspondant et l'émissaire de confiance de Napoléon quand il n'était que général, il était au fait de ce qui lui convenait dans ce genre. L'empereur, appréciant bientôt le vide de toutes ces explorations, dont personne, depuis moi, n'avait saisi le véritable esprit, exigea des faits. On lui en fournit, mais de misérables; il finit par y renoncer, par ne plus les lire, tant il les trouvait fastidieux et incohérens. Dans ma retraite, on m'apporta quelques-uns de ces bulletins, faits par des écoliers. Plus tard, Savary transcrivit d'un bout à l'autre celui qui sortait de son cabinet, croyant par là donner plus d'importances à ses vagues explorations.

Si, depuis ma disgrâce, la police avait dégénéré dans ses attributions les plus essentielles, il en était de même dans un autre ministère qui était aussi l'asile du secret. Je veux parler des relations extérieures, où, depuis la retraite de Talleyrand, l'esprit de conquête, de violence et d'oppression ne connaissait plus ni adoucissemens, ni frein. Napoléon avait eu la maladresse (et on en verra plus tard la conséquence) d'abreuver de dégoût ce personnage si délié, d'un esprit si brillant, d'un goût si exercé et si délicat, qui, d'ailleurs, en politique lui avait rendu autant de services pour le moins que j'avais pu lui en rendre moi-même dans les hautes affaires de l'état qui intéressaient la sûreté de sa personne. Mais Napoléon ne pouvait pardonner à Talleyrand d'avoir toujours parlé de la guerre d'Espagne avec une liberté désapprobatrice. Bientôt, les salons et les boudoirs de Paris devinrent le théâtre d'une guerre sourde entre les adhérens de Napoléon d'une part, Talleyrand et ses amis de l'autre, guerre dont l'épigramme et les bons mots étaient l'artillerie, et dans laquelle le dominateur de l'Europe était presque toujours battu. Cette espèce de lutte satirique prenait un caractère plus grave à mesure que la guerre d'Espagne s'envenimait. De leur côté, M. et Mme de Talleyrand n'en prenaient que plus d'intérêt aux princes de la maison d'Espagne, relégués à leur château de Valançay par un petit raffinement de vengeance de la part de Napoléon. Piqué de plus en plus contre Talleyrand, il l'aperçoit un jour à son lever au milieu des courtisans, et croyant tirer avantage, pour l'humilier, d'une aventure de galanterie qu'on prétendait s'être passée à Valançay, il lui fit une interrogation qui, pour un mari, est le plus sanglant des outrages. Sans faire paraître aucune émotion dans ses traits, Talleyrand lui répond avec dignité:»Pour la gloire de Votre Majesté et pour la mienne, il serait à désirer qu'il ne fût jamais question des princes de la maison d'Espagne.» Jamais Napoléon ne se montra plus confus qu'après cette sévère leçon donnée avec le sens exquis des convenances. Tout annonça bientôt une disgrâce complète, et la position de Talleyrand devint de plus en plus difficile. Son hôtel, ses amis, ses gens furent livrés à un espionnage perpétuel que Savary affectait même de ne pas dissimuler. Il se vantait à ses familiers de tenir Talleyrand et Fouché dans de perpétuelles alarmes. Le public en tira la conséquence que le chef de l'État, par son caractère ombrageux, s'était privé des services de deux hommes dont les conseils lui avaient toujours été utiles, et qu'il n'y avait plus, dans la police et les affaires étrangères, ni mesure ni habileté depuis leur retraite. La police n'était plus qu'une inquisition stérile et irritante. Dans les affaires étrangères on s'habituait à voir les traités comme des trèves ou des expédiens pour arriver à de nouvelles guerres. On finit même par ne plus rougir d'y faire les plus scandaleux aveux. «Nous ne voulons plus de principes, disait Champagny-Cadore, successeur de Talleyrand,» le même qui avait présidé aux violences exercées envers le pape et envers la maison d'Espagne. Et pourtant ce même ministre, hors de sa sphère diplomatique, ou plutôt de l'influence de Napoléon, était l'un des hommes de France dont le commerce était le plus doux et les opinions les plus modérées. On le verra bientôt éprouver à son tour une disgrâce à laquelle semblait ne pouvoir plus se soustraire aucun des ministres de Napoléon. Comme il n'était plus possible de se soutenir qu'en flattant les passions de celui qui était la source de tous les pouvoirs et de toutes les faveurs, les manipulateurs de la politique impériale se mirent à travailler de plus belle à préparer la chute de l'Angleterre et l'humiliation de la Russie. Les mémoires et les plans se succédèrent sous l'égide de la police secrète de Desmarets et de Savary, chargés de cautionner les faiseurs de projets à l'ordre du jour. L'empereur ne reçut bientôt plus de ses agens que des rapports où la vérité des faits et celle des conséquences étaient ou altérées ou dissimulées; il ne fut plus imbu que de correspondances irritantes, pleines de propositions et de projets d'intrigues, d'aventures et de violences.

On en vint à vouloir travailler à la fois l'Angleterre et la Russie. J'avais cherché inutilement, tandis que je tenais les fils de la haute police, à ramener l'empereur à des idées plus saines à l'égard de l'Angleterre. L'empereur estimait les Anglais, et ne haïssait pas précisément l'Angleterre, mais il redoutait l'oligarchie de son gouvernement. Il ne croyait pas qu'avec un tel régime, l'Angleterre voulut jamais le laisser jouir d'une paix solide, mais seulement d'une trève de trois ans au plus, après laquelle il eût fallu recommencer. Jamais je ne pus détruire à cet égard les préventions et les préjugés de l'empereur. D'autres, par les sophismes les plus grossiers, le fortifiaient dans sa passion violente contre la nature du gouvernement britannique, passion qui le conduisait de nouveau à une guerre universelle. C'était véritablement une révolution que Bonaparte voulait en Angleterre; il brûlait du désir d'y étouffer la liberté de la presse et la liberté des débats parlementaires. Induit à souhaiter de voir cette île livrée à son tour aux horreurs d'une révolution politique, il y envoya des émissaires qui le trompèrent sur son état réel. Je lui avais dit cent fois qu'elle était aussi puissante par ses institutions que par ses forces navales; mais il s'en rapportait plutôt à des explorateurs intéressés. Ce fut dans l'espoir d'y faire éclater des déchiremens intérieurs que, pendant toute l'année 1811, il s'occupa principalement du projet d'exclure entièrement le commerce anglais du continent. Ses émissaires ne manquèrent pas d'attribuer au blocus continental la détresse des manufactures du royaume-uni et les banqueroutes nombreuses qui, pendant le cours de cette même année, portèrent au crédit anglais les plus rudes coups. Ils annoncèrent des troubles sérieux, et soutinrent que l'Angleterre ne pouvait pas supporter long-temps un état de guerre qui lui coûtait plus de cinquante millions sterlings.

En effet, des émeutes d'ouvriers sans ouvrage éclatèrent dans le Nottinghamshire. Les mutins se réunissaient par bandes, brûlaient ou détruisaient les métiers de nouvelle mécanique, et commettaient toute sorte d'excès. Ils se disaient sous les ordres d'un capitaine Ludd, personnage imaginaire, d'où leur est venu le nom de luddistes. L'empereur ne vit là qu'une plaie qu'il fallait agrandir, de même que celle de l'Irlande. Bientôt, en effet, ce système d'insurrection s'étendit et gagna les contrées voisines de Derby et de Leicester. On assurait, dans le cabinet de Napoléon, que des personnages considérables n'étaient pas étrangers à ces mouvemens, et en étaient même les instigateurs. On comptait, en cas d'insurrection sérieuse et de tentatives correspondantes préparées dans Londres même, sur la coopération plus on moins efficace de nos prisonniers, qui s'élevaient à cinquante mille. Tel fut un des motifs qui porta Napoléon à ne point consentir à leur échange. Comme nous n'avions en France que dix mille prisonniers anglais, mais près de cinquante-trois mille prisonniers de guerre espagnols et portugais, l'empereur feignit de consentir à un cartel, mais seulement dans la proportion d'un Anglais et de quatre Espagnols ou Portugais, contre cinq Français ou Italiens. Il était sûr d'avance que l'Angleterre se refuserait à tout échange établi sur de telles bases. En effet, la proposition seule révolta le ministère anglais.

Napoléon, devenu plus rigide dans son système continental, à mesure qu'il voyait approcher la détresse de l'Angleterre, exigea une fermeture plus exacte des ports de la Suède, à laquelle il ne laissa que l'option d'une guerre avec l'Angleterre ou avec la France. Ces exigeances si impolitiques contre une puissance indépendante, provenaient en partie de son mécontentement contre Bernadotte, proclamé l'année précédente[22], par la volonté unanime des États, prince royal, et successeur héréditaire du roi Charles xiii. Au fond de l'âme, cette subite élévation avait déplu à l'empereur, dont le ressentiment contre son ancien compagnon d'armes s'était toujours accru depuis la mission que je lui avais déférée en 1809 pour la défense d'Anvers. Il était persuadé qu'une secrète intelligence avait régné à cette époque entre Bernadotte et moi, et que s'il eût éprouvé un grand revers en Allemagne, j'aurais fait proclamer, pour lui fermer à jamais les portes de la France, Bernadotte premier consul ou empereur. Ainsi, d'un autre côté, il le vit d'abord partir pour le nord sans peine, se croyant trop heureux d'être délivré de la présence d'un homme que Savary et ses familiers lui représentaient comme un adversaire qui pouvait devenir redoutable. Croyant même pendant quelques mois qu'il le tiendrait en Suède forcément dans l'orbite de sa politique, il adressa notes sur notes, injonctions sur injonctions, au gouvernement de Charles xiii, pour qu'il tînt ses ports rigoureusement fermés au commerce anglais. Irrité de ce qu'on ne se pressait pas assez de remplir ses vues, il fit enlever par ses corsaires les navires suédois chargés de marchandises coloniales, et persista dans l'occupation de la Poméranie. Des griefs réciproques s'étant ainsi établis, Napoléon donna de nouvelles inquiétudes au gouvernement dont Bernadotte était devenu l'espoir et l'arbitre. Toute l'année 1811 se passa en altercations entre les deux États.

La connaissance que j'avais du caractère de Bernadotte, me faisait assez pressentir qu'il finirait par se jeter dans les bras de la Russie et de l'Angleterre, soit pour garantir l'indépendance de la Suède, soit pour s'assurer l'héritage d'une couronne dont Napoléon se montrait envieux.

Mes anciennes relations avec le prince de Suède donnèrent à l'empereur, par les impressions de Savary, l'idée que j'excitai secrètement Bernadotte à se maintenir récalcitrant envers le cabinet de Saint-Cloud. Je sus bientôt à n'en pouvoir plus douter qu'on m'épiait et qu'on ouvrait mes lettres. Je le demande: qu'aurait-on dit de moi si je ne m'étais pas mis en mesure de me jouer des ridicules investigations d'une police dont je connaissais tous les détours? Je n'ignorais cependant pas ce qui se passait à Stockholm, ni même dans tout le nord; j'avais auprès de Bernadotte le colonel V. C. qui me tenait au courant.

Terminons par quelques réflexions sur la guerre de la péninsule l'esquisse des événemens politiques de 1811 qui nous conduisent à la fatale expédition de Russie. Déjà la résistance des peuples de l'Espagne avait pris le caractère d'une guerre nationale; et c'était Napoléon qui avait ouvert à l'Angleterre ce champ de bataille sur le continent.

Dès le commencement de 1810, la guerre s'était tellement compliquée en Espagne; elle offrait déjà tant de chances à l'ambition et aux rivalités des généraux, que lorsque le roi Joseph vint à Paris assister au mariage de l'empereur, il fit la demande expresse qu'on en retirât toutes les troupes ou qu'elles fussent sous ses ordres immédiats, ou plutôt sous la direction de son major-général. L'empereur se garda bien de lui accorder le rappel des troupes, mais il lui en déféra le commandement. Joseph alors amena de Paris le maréchal Jourdan, qui eut le titre de major-général du roi d'Espagne. Les généraux en chef furent censés sous ses ordres et eurent à rendre compte au roi Joseph et à l'empereur en même temps. Mais ces dispositions ne remédièrent à rien; il y eut toujours plusieurs armées, et les généraux, qui dépendaient à la fois de Paris et de Madrid, s'arrangèrent pour ne dépendre de personne; ils voulaient avant tout rester maîtres des provinces qu'ils occupaient ou qu'ils disputaient à l'ennemi.