Le premier événement qui se présente est celui de la naissance d'un enfant proclamé roi de Rome[19] au sortir du sein de sa mère, comme si le fils de Bonaparte n'avait pu naître autre chose que roi. Ce renouvellement subit du royaume de Tarquin-le-Superbe parut de mauvais augure à quelques personnes; il rappelait trop la spoliation récente du Saint-Siége et l'oppression exercée contre le souverain pontife. Des bruits ridicules furent propagés et accrédités dans Paris au sujet de la naissance de cet enfant-roi. Si ces bruits, sortis à la fois des classes vulgaires et des classes élevées, ne constataient pas l'état hostile de l'opinion à cette époque contre la perpétuité de la dynastie nouvelle, je me serais dispensé d'en parler comme étant indignes de la gravité de l'histoire. La malignité se montra ingénieusement crédule. On supposa d'abord une grossesse simulée, comme si jamais une archiduchesse, cessant d'être féconde, eût pu faire mentir le distique latin. La conséquence de cette supposition amena une autre fable d'après laquelle on aurait reconnu roi de Rome un enfant né récemment de Napoléon et de la duchesse de M......
Certains nouvellistes prétendirent qu'on l'avait substitué à un enfant mort; d'autres à un enfant du sexe féminin. Certes, l'archichancelier Cambacérès ne s'y serait pas mépris. Les frondeurs malveillans furent intarissables. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'accouchement de Marie-Louise fut horriblement laborieux, que l'accoucheur perdit la tête, que l'on crut l'enfant mort, et qu'il ne sortit de sa léthargie que par l'effet de la détonation répétée de cent-un coups de canon. Quant au ravissement de l'empereur, il était bien naturel. Quelques flatteurs en inférèrent tout d'abord que, plus heureux que César, il n'aurait point à redouter les ides de mars, puisque le 20 mars était pour lui et pour l'Empire un jour de félicité. Napoléon croyait aux horoscopes et aux présages. Quel mécompte pour lui en mars 1814 et 1815!
Il partit de Rambouillet avec Marie-Louise, vers la fin de mai, pour aller visiter Cherbourg. A leur retour à Saint-Cloud[20], ils présidèrent au baptême de leur fils, que Napoléon, élevant entre ses bras, montra lui-même aux nombreux assistans. Tout semblait annoncer à cet enfant les destinées les plus brillantes: trois années suffirent pour renverser la puissance colossale de son père; et pourtant la cour, les grands, les ministres, tout l'Empire, vivaient dans une sécurité profonde. A peine découvrait-on, parmi les penseurs, quelques appréhensions, quelques inquiétudes vagues.
Peu de jours après[21], Napoléon, faisant l'ouverture de la session du Corps législatif, annonça que la naissance du roi de Rome avait rempli ses vœux et satisfait à l'attente de ses peuples. Il parla de la réunion des États romains, de la Hollande, des villes anséatiques et du Valais, et il finit par dire qu'il se flattait que la paix du continent ne serait pas troublée. La France attentive comprit ces dernières paroles, qui n'étaient pas jetées sans dessein de préparer les esprits à la guerre.
On m'avait fait connaître l'ukase destiné par l'empereur Alexandre à tirer son Empire de l'embarras où le jetait le maintien du système continental. La Russie ne pouvait renoncer plus long-temps au commerce maritime. Je savais d'ailleurs que la faction des vieux Russes commençait à prévaloir dans les conseils d'Alexandre. L'ukase restreignait à certains ports désignés l'importation des marchandises; et parmi celles qui étaient tarifées, on ne trouvait aucun article de fabrique française. Je vis là le contre-coup de la prise de possession arbitraire des villes anséatiques.
Quant à notre commerce, concentré de plus en plus dans nos propres limites, il ne vivait plus que de roulage; nous n'avions plus d'autres navires de tonage que des chariots et des haquets. La grande renommée de notre industrie reposait alors sur la fabrication du sucre de betterave. C'était une heureuse exploitation pour certains aventuriers d'industrie nationale, qui arrachaient au gouvernement avances, primes, concessions de terrains. L'administration s'épuisait pour ces jongleries, dont les bateleurs nous promenaient du sucre de betterave à un prix colonial. Déjà même, selon mes correspondans de Paris, l'empereur tenait sous verre, sur sa cheminée à Saint-Cloud, un pain de sucre de betterave raffiné, qui pouvait rivaliser avec le plus beau sucre colonial sorti des raffineries d'Orléans. Il était si parfait que son ministre de l'intérieur le lui avait présenté en pompe comme une merveille digne de figurer dans un musée. On en envoyait en cadeau au prince-primat et à tous les petits potentats de la confédération du Rhin. Si le public ne pouvait y aborder à cause de la trop grande élévation du prix, en revanche il avait sous la main, et le sirop de raisin et le café de chicorée indigène à un prix raisonnable. Au milieu de cette pénurie de productions coloniales, quelques nouvelles fabriques prospéraient dans l'intérieur, et une centaine de fabricans qui avaient part à la distribution des encouragemens et des primes, vantaient très-haut l'activité de notre commerce intérieur.
Tout le reste languissait, et, ce qui était déplorable, le peuple commençait à souffrir de la disette des grains, occasionnée par une mauvaise récolte, et aggravée par des exportations sur lesquelles le gouvernement faisait des bénéfices. A la vérité, dans tous les départemens on organisait, pour rendre la misère moins importune, des dépôts de mendicité, où une partie de la population était successivement parquée et substantée au moyen de soupes économiques. Mais le peuple, qui s'obstinait à rester panivore, accusait l'empereur de vendre lui-même nos grains aux Anglais. Il est certain que le monopole exercé par Napoléon sur les blés, produisait en partie la disette. L'esprit qui régnait dans les salons n'était pas plus favorable à l'empereur; on y redevenait hostile. Voilà comment se formait l'opinion depuis que Savary dirigeait l'esprit public.
Cet homme, qu'éblouissait le faste des grandeurs et le prestige de la représentation, crut qu'il arriverait à être influent et puissant s'il avait une cour, des créatures, des parasites, des gens de lettres embrigadés à sa table et à ses ordres. Il s'imagina que pour mettre à profit mes traditions, il lui suffirait de ménager le faubourg Saint-Germain, sans pour cela dépouiller sa police de tout ce qu'elle avait d'odieux et d'irritant. Il crut, en un mot, qu'il formerait l'esprit public de l'Empire comme Mme de Genlis formait les mœurs de la nouvelle cour. Alors s'organisèrent dans les salles à manger de la police les fameux déjeuners à la fourchette présidés par Savary, et où se réunissaient habituellement les publicistes à gages qui correspondaient avec l'empereur, et les journalistes qui aspiraient à recevoir des directions et des gratifications. C'était là que Savary, excité par des traits d'esprit de commande, et par les fumées d'un large déjeuner, leur intimait ses ordres sur la tendance que chacun devait donner à la littérature de la semaine.
La direction de cette partie morale du ministère de la police était confiée au poète Esmenard, écrivain d'un vrai talent, mais si décrié que j'avais cru devoir le tenir bride en main tout le temps que je l'avais mis en œuvre. Abusant bientôt de sa supérierité et de sa position, il mena le nouveau ministre en flattant ses passions et ses écarts. J'avais respecté le savoir et les lettres; mon successeur, feignant de s'ériger en protecteur des académies, les traita militairement, leur imposa ses propres candidats, et n'eut rien de plus pressé que d'avilir avec scandale les organes du savoir et de l'opinion. J'avais respecté la propriété des journaux; Savary l'envahit avec audace, et en partagea les actions à ses familiers et à ses suppôts. C'est ainsi que, par la dégradation des journaux, il se priva d'un des principaux leviers de l'opinion. De même que Napoléon, il prit en haine Mme de Staël, et s'acharna contre elle de concert avec Esmenard: persécution impolitique, en ce qu'elle fit de la nombreuse coterie de cette femme célèbre un foyer d'opposition contre le régime impérial et d'animosité contre l'empereur.
Dans la haute police, c'était le même système, les mêmes violences; et là on trouvait pour ministre effectif le petit Desmarets. Qu'attendre d'un homme si mince et des combinaisons d'un tel ministre? Des inventions maladroites, des actes réprouvés, une administration vexatoire. On en jugera par le trait suivant. Un certain baron de Kolly, piémontais, chargé par le gouvernement britannique de tenter d'arracher Ferdinand vii à sa captivité, vint débarquer au commencement de mars 1810 dans la baie de Quiberon; de là, il se rendit à Paris, où je le fis arrêter et conduire au château de Vincennes. Que fait mon successeur? Il imagine d'éprouver Ferdinand à la faveur d'un faux baron de Kolly, muni des papiers et de la lettre de crédit du véritable émissaire. Ferdinand vii, sur ses gardes, voit le piége, l'évite, et laisse Savary dans la confusion.