De pareilles supputations, sorties de ma plume, et les réflexions qui les accompagnent, feront sourire ou rechigner certains lecteurs. Eh quoi! diront-ils, ce ministre si chagrin, parce qu'il fut disgracié; a-t-il donc été si étranger à l'abus des distributions lucratives contre lesquelles il se récrie peut-être, par la seule raison que la source en est tarie? N'a-t-il pas été comblé aussi d'honneurs et de richesses? Et qui vous dit le contraire. Quoi! parce qu'on aurait eu part aux avantages individuels d'un système outré, pernicieux, insoutenable, faudrait-il cesser d'être vrai quand on a promis de tout dire? Le temps des réticences est passé. Il s'agit d'ailleurs ici d'assigner les causes de la chute du plus grand Empire qui ait désolé et orné l'univers.

On va voir comment, dans un très-court délai, Napoléon se précipita volontairement au-delà des bornes de la modération et de la prudence.

Par une conséquence de l'usurpation de la Hollande, il déclara, dans un message adressé au Sénat[17], que de nouvelles garanties lui étaient devenues nécessaires, et que celles qui lui avaient paru les plus urgentes, étaient la réunion de l'embouchure de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, de l'Ems, du Weser et de l'Elbe, et de l'établissement d'une navigation intérieure de la Baltique. De là un sénatus-consulte[18] portant que la Hollande, une portion considérable de l'Allemagne septentrionale, les villes libres de Hambourg, de Brème et de Lubeck, feraient partie intégrante de l'Empire français et formeraient dix nouveaux départemens. C'est ainsi que Napoléon, sans songer à l'affermissement de ce qu'il avait acquis, se tourmentait pour acquérir encore.

Cette violente réunion s'exécuta sans aucun motif de droit, même apparent, sans négociation préalable avec un cabinet quelconque, et sous le prétexte futile qu'elle était commandée par la guerre contre l'Angleterre. Par-là, Napoléon anéantit même ses propres créations: les états de la Confédération du Rhin, le royaume de Westphalie, ni aucun autre territoire ne fut exempt de fournir sa quote-part à ce nouveau partage du lion.

Mais il venait de se donner une nouvelle ligne de frontières qui enlevait aux provinces du Sud et du centre de l'Allemagne toute communication avec la mer du Nord, qui passait l'Elbe, séparait le Danemarck de l'Allemagne, se fixait même sur la Baltique et paraissait tendre à rejoindre la ligne des forteresses prussiennes sur l'Oder que nous occupions en dépit des traités.

On sent bien que par lui-même ce devait être un acte assez inquiétant pour les puissances voisines, que celui qui établissait ainsi sur les côtes de l'Allemagne une nouvelle domination française, par un simple décret, par un sénatus-consulte imposé à un Sénat servile. Je jugeai aussitôt que le traité de Tilsitt, qui avait eu pour principal objet la délimitation des deux Empires, était par là même anéanti, et que, se retrouvant en point de contact, la France et la Russie n'allaient pas tarder à s'entre-déchirer.

Quand je sus, par mes correspondans de Paris, les inquiétudes que la réunion des villes anséatiques causait à la Russie, à la Prusse, et même à l'Autriche, je fus confirmé dans l'idée qu'il y avait là non-seulement le germe d'une nouvelle guerre générale, mais d'un conflit qui devait décider en dernier ressort si on aurait la monarchie universelle dans les mains de Napoléon Bonaparte, ou si nous verrions le retour de tout ce qu'avait dispersé ou détruit la révolution.

Hélas! dans cette grande question se trouvait renfermée la question identique des intérêts de la révolution et de la sûreté des hommes qui l'avaient fondée et constituée. Qu'allaient-ils devenir? Pouvais-je rester étranger, froid ou insensible à un avenir si inquiétant?

Parmi les princes nouvellement dépouillés se trouvait le duc d'Oldembourg, de la maison de Holstein-Gottorp, c'est-à-dire de la même famille que l'empereur de Russie. Et Napoléon enlevait ainsi ses États à un prince que tout l'invitait à ménager! Une négociation s'ouvrit à ce sujet entre la cour de Saint-Pétersbourg et le cabinet des Tuileries. Napoléon offrait au duc d'Oldembourg, à titre d'indemnité, la ville et le territoire d'Erfurt. Quand j'appris que cette offre venait d'être hautement rejetée, que l'empereur Alexandre avait mis en réserve les droits de sa maison par une protestation formelle, et que ses ministres avaient reçu l'ordre de la présenter aux diverses cours, je ne formai plus aucun doute que la guerre ne vînt à éclater. En réfléchissant toutefois au caractère circonspect et mesuré de l'empereur Alexandre, je jugeai que les approches de la crise ne seraient ni brusques ni précipitées.

Passons à l'année 1811 pendant laquelle s'accumulèrent tous les élémens d'une effroyable tempête, à travers un calme trompeur dont je découvrais toutes les illusions et tous les mensonges. De jour en jour mes bulletins de Paris et mes correspondances privées devenaient d'un intérêt plus vif, plus soutenu. J'en consignerai ici, pour la liaison des faits, les aperçus et les traits les plus saillans, me permettant à peine d'y ajouter de courtes réflexions et des éclaircissemens obligés. D'ailleurs, je l'ai déjà dit, pressé d'arriver moi-même aux temps de ma rentrée dans les hauts emplois, ce qui me convient le plus c'est une transition historique abrégée qui nous mène aux catastrophes de 1813, 1814 et 1815.