Cet événement eut pour dernier acte une scène caractéristique. Napoléon fit venir le fils de Louis encore enfant, qu'il avait créé grand duc de Berg, et il lui adressa cette courte allocution: «Venez, mon fils; la conduite de votre père afflige mon cœur; sa maladie seule peut l'expliquer[11]; venez, je serai votre père; vous n'y perdrez rien; mais n'oubliez jamais, dans quelque position que ma politique vous place, que vos premiers devoirs sont envers moi, et que tous vos devoirs envers les peuples que je pourrais vous confier ne viennent qu'après.....» Ainsi fut déchiré le voile d'une ambition si effrénée que Napoléon se plaçait de lui-même au-dessus du roi des rois et de la souveraineté de tous les peuples.

A présent, disons quelle fut la vraie cause de l'usurpation de la Hollande: je puis d'autant plus en parler, qu'elle n'est point étrangère à ma disgrâce. Quand le mariage avec une archiduchesse fut résolu, Napoléon eut une velléité de pacification générale que je m'efforçai de changer en volonté ferme et raisonnable. Je savais par mes émissaires que le cabinet de Londres tenait à deux points décisifs: l'indépendance de la Hollande et de la péninsule. Avec Louis, on pouvait compter sur le maintien de la séparation de la Hollande. Quant à la péninsule, Napoléon ne voulait se désister que du Portugal, par la seule raison qu'il ne rencontrait que des obstacles à en consommer la conquête. Je ne désespérais pourtant pas de pouvoir l'amener au dégoût de l'occupation de l'Espagne, qui lui coûtait déjà des flots de sang, et qui n'était rien moins qu'assurée. Autorisé par lui, je concertai avec son frère Louis, dans le séjour qu'il fit à Paris en 1810, un plan de négociation secrète et particulière avec Londres. Louis écrivit à son ministre des affaires étrangères que Napoléon était si courroucé contre lui et contre les Anglais, à cause de leur commerce furtif avec ses États, qu'il serait impossible d'empêcher qu'il n'effectuât de force la réunion de la Hollande à la France, si la paix maritime n'intervenait pas au plutôt, ou au moins si des changemens dans le système du blocus et des ordres du conseil britannique n'avaient pas lieu. Il autorisait son ministre à s'entendre à ce sujet avec ses collègues, mais comme agissant d'eux-mêmes en son absence, et à faire partir pour Londres un agent qui, environné de quelque considération, pût faire des ouvertures de négociations en leurs noms particuliers. Cet agent devait d'abord exposer au cabinet de Saint-James le désavantage immense qui résulterait pour le commerce et même pour la sûreté à venir de l'Angleterre, si la Hollande, réunie à l'Empire de Napoléon, devenait dans ses mains un instrument d'agression: sans nul doute il commencerait par la soustraire à toute relation commerciale. Les ministres de Louis choisirent pour agent M. Labouchère, banquier d'Amsterdam, qui se rendit à Londres avec des instructions pour entamer de suite, avec le marquis de Wellesley, une négociation secrète. Il devait surtout insister sur la nécessité d'apporter des changemens dans l'exécution des ordres du conseil, du mois de novembre 1807. Mais le marquis de Wellesley refusa d'entrer dans une négociation détournée au sujet de la Hollande, jugeant parfaitement que son indépendance ne pouvait être assurée qu'autant qu'il plairait à Napoléon, jusque-là si peu disposé à reconnaître les droits d'aucune des nations placées sous son influence. Toutefois, voulant sonder les véritables dispositions de Napoléon, il autorisa, vers la même époque[12], le commissaire anglais Mackensie, chargé de continuer à Morlaix la négociation pour l'échange des prisonniers, à ouvrir une négociation pour la paix maritime, qu'il couvrirait par la négociation ostensible avec le commissaire français préposé pour l'échange[13]. Le cabinet de Saint-James laissait à Napoléon, par l'organe du commissaire Mackensie, le choix entre trois manières de traiter, savoir: 1º. l'état de possession avant les hostilités; 2º. l'état de possession présent; 3º. enfin des compensations réciproques. Mais Napoléon, enivré de sa prospérité, refusa d'entendre à aucune de ces manières de traiter, repoussant toute autre paix que celle dont il ne dicterait pas les conditions.

Dès ce moment, le marquis de Wellesley ne voulut plus recevoir aucune ouverture de la part du banquier Labouchère, ni même de M. Fagan, que je lui avais adressé dans le même but. Le ministère anglais était trop persuadé de l'efficacité de son système de blocus, pour accéder à aucune modification à cet égard. Tout fut rompu sans retour; et Napoléon, voyant qu'il ne pouvait forcer l'Angleterre à fléchir sous sa volonté, résolut, par esprit de vengeance, d'envahir le royaume de son frère, croyant par-là soustraire à jamais la Hollande au commerce anglais. En même temps, il crut ne devoir plus différer la disgrâce de son ministre de la police, qui s'efforçait de le ramener sans cesse à un système d'administration et de politique raisonnables. Il était d'autant plus porté à me sacrifier, que ses correspondans privés lui répétaient, en parlant de moi, d'après certains pamphlétaires de Londres: «Qu'il tremblait devant son ouvrage, sans pour cela oser le renverser.» Depuis plusieurs mois, il en épiait l'occasion. On a vu[14] combien il avait d'abord été inquiet de ma liaison avec Bernadotte. Ici le motif d'une disgrâce lui parut encore plus plausible. Il prétendit que, sous prétexte de négocier au sujet de la Hollande, mes agens à Londres ne s'étaient livrés qu'à des intrigues et à des spéculations frauduleuses, voulant par-là me rendre responsable de la rupture d'un commencement de négociation qui n'avait échoué que par sa mauvaise foi et sa prépotence. Voilà sur les vrais motifs de l'envahissement de la Hollande et de ma disgrâce, des éclaircissemens dont je puis garantir l'exactitude.

Ce système d'irréconciliation et de violences fut perpétué par un décret impérial[15], portant que toutes les marchandises anglaises qui existaient dans les lieux soumis à la domination de l'empereur, ou conquis par ses armes, seraient brûlées publiquement. C'était un appendice aux décrets de Berlin et de Milan; c'est-à-dire qu'on allait faire à Amsterdam et à Livourne ce qu'on avait déjà fait à Berlin, à Francfort, à Mayence et à Paris. Si l'on ne pouvait pas répéter ici: «Brûler n'est pas répondre», on pouvait dire: «Brûler n'est pas gouverner.»

Telles étaient les conséquences du système continental, qui, selon des conseillers niais et lâches, devait finir par mettre l'Angleterre hors de combat, et par livrer le monde à Napoléon. Et cette conception incendiaire, qui devint chez lui une idée fixe, n'était qu'une tradition politique dont il avait hérité du gouvernement directorial, à qui des publicistes de clubs et de gazettes avaient persuadé que le seul moyen de réduire l'Angleterre était de lui fermer les ports du continent.

Mais d'abord il fallait subjuguer tout le continent européen, dont Napoléon n'avait encore que le tiers; le reste languissait sous le giron des rois, ses alliés, ses amis ou ses tributaires. Quel esprit régnait dans les notes que leur adressait, coup sur coup, le ministre Champagny-Cadore, pour leur persuader de fermer leurs ports à tous les navires anglais? «Qu'il n'y avait plus de neutres pour les États de l'Europe; qu'ils ne feraient plus par eux-mêmes aucun commerce actif ni passif, et que la France seule, par la voie des licences négociées à Londres, les approvisionnerait des denrées qu'il leur était indispensable d'en recevoir.» Tel était ce fameux système continental, qui tendait à anéantir le commerce du monde, et qui par cela même était impraticable. Or, il avait bien fallu le modifier, ou plutôt le terminer par le système des licences d'invention anglaise.

Aussi vit-on, à compter de la fin de 1810, Napoléon étendre lui-même ce système, en accordant à prix d'argent la permission d'introduire en France une certaine quantité de denrées coloniales; mais c'était à condition d'en exporter la valeur en marchandises de fabrique française, qu'on jetait le plus souvent à la mer à cause des difficultés suscitées par les douaniers anglais.

Et qui s'engraissait le plus à ce monopole inoui? Certes, ce n'étaient ni les spéculateurs subalternes, ni les commissionnaires tarifés du grand spéculateur en chef, réduits à peine à un modique droit de commission. Quant à l'empereur, son bénéfice était clair et net. Chaque jour il voyait grossir, avec une jubilation dont il ne cachait plus les accès, l'énorme trésor enfoui dans ses caves du pavillon Marsan: elles en étaient encombrées. Déjà ce trésor s'élevait à près de cinq cent millions en espèces[16]; c'était un résidu des deux milliards de numéraire entrés en France par l'effet de la conquête. Ainsi la passion de l'or l'eût peut-être emporté un jour sur celle des combats, dans le cœur de Napoléon, si l'inexorable Némésis l'y eût laissée vieillir.

Si l'on veut avoir une idée de l'accumulation de richesses inhérentes au développement de la puissance de cet homme, qu'on ajoute aux trésors que les caveaux des Tuileries recélaient, quarante millions de mobilier, et quatre à cinq millions de vaisselle renfermée dans les résidences impériales; cinq cent millions distribués à l'armée à titre de dotations; enfin le domaine extraordinaire, s'élevant à plus de sept cent millions, et qui de sa nature n'avait point de bornes, puisqu'il se composait des biens «que l'empereur, exerçant le droit de paix et de guerre, acquérait par des conquêtes et des traités,» rien ne pouvait lui échapper avec un texte aussi indéfini. Déjà le fonds de ce domaine extraordinaire était formé de provinces entières, d'états dont le sort était indécis, et du produit des confiscations dans tout l'Empire. Nul doute qu'il n'eût fini par absorber tous les revenus et tout le domaine public qui aurait échappé aux deux autres créations de domaines impériaux et de domaines privés. Mettre toute la France en fief, et l'attacher à son domaine par des redevances annuelles, était aussi une des idées favorites de Napoléon.

Quel régime magnifique de spoliations martiales, d'une part, de dons et de prodigalités, de l'autre! Où allait-il nous conduire? A verser tout notre sang pour mettre en dotation le monde entier. Et encore, il n'y avait guère d'espoir de rassasier la voracité des favoris et des familiers d'un conquérant insatiable.