L'année 1810, signalée d'abord par le mariage de Napoléon et de Marie-Louise, puis par ma disgrâce, le fut aussi par la disgrâce de Pauline Borghèse, sœur de l'empereur, et par l'abdication de son frère Louis, roi de Hollande. Scrutons ces deux événemens pour mieux nous expliquer l'avenir.

Des trois sœurs de Napoléon, Élisa, Caroline et Pauline, celle-ci, fameuse par ses charmes, fut celle qu'il affectionna le plus, sans toutefois s'en laisser jamais subjuguer. Légère, bizarre, dissolue, sans esprit mais non pas sans saillies ni sans quelques lueurs, elle aimait le faste, la dissipation et tous les genres d'hommages. Jamais elle n'eut pour aucun homme d'aversion que pour Leclerc, son premier mari, et plus encore pour le plus doux des hommes, le prince Camille Borghèse, à qui Napoléon la fit épouser en secondes noces. Son premier mariage fut ce qu'on appelle un mariage de garnison. Malade, et refusant de suivre Leclerc dans son expédition de Saint-Domingue, elle fut transportée en litière par ordre de Napoléon à bord du vaisseau amiral.

En proie aux vives ardeurs du climat des tropiques, et reléguée dans l'île de la Tortue par suite des revers de l'expédition, elle se plongea, pour s'étourdir, dans tous les genres de sensualités. A la mort de Leclerc, elle se hâta de remettre à la voile, non comme Artémise ni comme la femme de Britannicus, toute en pleurs, et tenant l'urne funéraire de son époux, mais libre, triomphante, venant se replonger dans les délices de la capitale. Là, dévorée long-temps par une maladie dont le siége accuse l'incontinence, Pauline eut recours à tous les trésors d'Esculape, et guérit. Chose étrange dans sa cure merveilleuse! c'est que, loin d'en être flétrie, sa beauté n'en reçut que plus d'éclat et de fraîcheur, telle que ces fleurs singulières que l'engrais fait éclore et rend de plus en plus vivaces.

Ne voulant plus que jouir sans frein, sans retenue, mais redoutant son frère et ses brusques sévérités, Pauline forma, de concert avec une de ses femmes, le projet d'assujettir Napoléon à tout l'empire de ses charmes. Elle y mit tant d'art, tant de raffinement, que son triomphe fut complet. Tel fut l'enivrement du dominateur, que plus d'une fois ses familiers l'entendirent, au sortir de ses ravissemens, proclamer sa sœur la belle des belles et la Vénus de notre âge. Ce n'était pourtant qu'une beauté hardie. Mais écartons ces tableaux plus dignes des pinceaux de Suétone et de l'Arétin que du burin de l'histoire. Voluptueux château de Neuilly! magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré! si vos murs, comme ceux du palais des rois de Babylone, révélaient la vérité, que de scènes licencieuses ne retraceriez-vous pas en gros caractères?

Pendant plus d'un an, l'engouement du frère pour la sœur se soutint, quoique sans passion; en effet, aucune autre passion que celle de la domination et des conquêtes ne pouvait maîtriser cette âme hautaine et belliqueuse. Quand, après Wagram et à la paix de Vienne, Napoléon revint triomphant dans Paris, précédé par le bruit sourd de son prochain divorce avec Joséphine, il courut le jour même chez sa sœur, inquiète et dans la plus vive attente de son retour. Jamais elle ne montra pour son frère tant d'amour et d'adoration. Je l'entendis le jour même dire, car elle n'ignorait pas qu'il n'y avait pour moi aucun voile: «Pourquoi ne régnons-nous pas en Égypte? nous ferions comme les Ptolémées; je divorcerais et j'épouserais mon frère.» Je la savais trop ignorante pour avoir fait d'elle-même une telle allusion, et j'y reconnus un élan de son frère.

Qu'on juge du dépit amer et concentré de Pauline, quand, à quelques mois de là, elle vit Marie-Louise, parée de toute sa candeur, apparaître aux fêtes nuptiales et s'asseoir sur le trône à côté de Napoléon! La cour impériale subit une réforme brusque dans ses habitudes, dans ses mœurs, dans son étiquette; la réforme fut complète et rigide. Napoléon en donna l'exemple par le stricte maintien des convenances et l'observation de ses devoirs comme époux. Dès ce moment, la cour licencieuse de Pauline fut déserte; et cette femme qui joignait toutes les faiblesses aux grâces de son sexe, regardant Marie-Louise comme son heureuse rivale, en conçut un dépit mortel et nourrit au fond de son cœur le plus vif ressentiment. Sa santé en fut altérée. De l'avis des médecins, elle eut recours aux eaux d'Aix-la-Chapelle, autant pour se rétablir que pour tromper l'ennui qui la dévorait. S'étant mise en route, elle se croisa dans Bruxelles avec Napoléon et Marie-Louise, qui se dirigeaient vers la frontière de la Hollande. Là, forcée de paraître à la cour de la nouvelle impératrice, et saisissant l'occasion de lui faire une injure grave, elle se permit, en la voyant passer dans un salon, de faire derrière elle, et avec des ricanemens indécens, un signe de ses deux doigts, que le peuple n'applique, dans ses grossières dérisions, qu'aux époux crédules et trompés. Napoléon, témoin et choqué d'une telle impertinence, que le reflet des glaces avait même décelé à Marie-Louise, ne pardonna point à sa sœur: elle reçut le jour même l'ordre de se retirer de la cour. Se refusant désormais à toute soumission, elle préféra vivre dans l'exil et dans la disgrâce, jusqu'aux événemens de 1814, qui la retrouvèrent toute dévouée aux malheurs de son frère.

La disgrâce de Louis, roi de Hollande, fut plus noble.

Jusqu'ici l'empereur n'avait poursuivi et dépouillé que des souverains de race, comme si, par là, il eût voulu réellement que la sienne fût bientôt la plus ancienne de l'Europe, ainsi qu'il l'avait dit avec tant d'imprudence. Ne gardant plus de mesure, il va détrôner un roi de sa propre famille, et dont lui-même a ceint le front du bandeau royal. On se demandait si c'était pour réduire son frère à la condition de préfet, qu'il l'avait proclamé roi de Hollande. Louis, d'un caractère doux et ami de la justice, ne voyait qu'avec amertume la ruine de son royaume, par l'effet du système continental destructif de toute industrie et de tout négoce. Il favorisa secrètement le commerce maritime, malgré les menaces de son frère qui le traitait de fraudeur. Outré de se voir ainsi désobéi, Napoléon se mit en devoir d'envahir la Hollande, oubliant qu'il avait dit à son frère, en l'appelant au trône et pour vaincre son refus, qu'il valait mieux mourir roi que vivre prince. Louis, ne pouvant empêcher l'occupation de ses États par les soldats et les douaniers de son frère, abdiqua la couronne en faveur de son fils, annonçant, par un message au Corps législatif de la Hollande, sa résolution en ces termes: «Mon frère, quoique très-exaspéré contre moi, ne l'est pas contre mes enfans; certainement il ne détruira pas ce qu'il a institué pour eux; il ne leur enlèvera pas leur héritage, puisqu'il ne trouvera jamais l'occasion de se plaindre d'un enfant qui ne gouvernera pas par lui-même. La reine, appelée à la régence, fera tout ce qui pourra être agréable à l'empereur mon frère. Elle y sera plus heureuse que moi, dont les efforts n'ont jamais réussi; et qui sait....... Peut-être suis-je le seul obstacle d'une réconciliation entre la France et la Hollande; si cela était, oh! je trouverais ma consolation à passer loin des premiers objets de ma plus vive affection, les restes d'une vie errante et souffrante.» Une telle abdication n'était pas sans dignité. A peine ce message est-il envoyé, que Louis quitte en secret la Hollande, et se retire dans les États autrichiens, à Gratz en Styrie, n'ayant plus pour vivre qu'une chétive pension. Sa femme, Hortense, plus avide, s'appropria les deux millions de rente que Napoléon fit décréter en faveur de son frère dépossédé.

Ce premier exemple d'une abdication napoléonienne me frappa et me fit réfléchir. L'avouerai-je? Il me donna l'idée de la possibilité de sauver un jour l'Empire au moyen d'une abdication imposée à celui qui pouvait en compromettre les destinées par son extravagance. On verra plus tard comment cette pensée, concentrée d'abord en moi, fructifia dans d'autres têtes politiques.

On pouvait croire que l'abdication de Louis aurait déconcerté Napoléon. Mais n'était-il pas entouré d'hommes occupés sans relâche à colorer ses invasions et ses empiétemens? Veut-on savoir quelle fut à ce sujet la rhétorique de Champagny, duc de Cadore, son ministre des relations extérieures, promu successivement aux plus grandes places, et que Talleyrand avait si bien jugé, en disant que c'était un homme propre à toutes les places la veille du jour qu'on l'y nommait? Ce ministre si avisé commença par établir, dans un replâtrage appelé rapport, que l'abdication du roi de Hollande n'ayant pu se faire sans le consentement de Napoléon, était nulle par cela même et de nul effet. Il en tira la conséquence merveilleuse (et on s'attendait à ce grand effort de logique) que la Hollande devait être conquise et réunie à l'empire français, ce qu'un décret impérial décida sans appel.