Les avis reçus presqu'en même temps de Paris et de ma famille, qui s'était arrêtée à Aix, n'offraient rien de rassurant. Au contraire, on me représentait l'empereur aiguillonné par Savary, et prêt à sévir contre ce qu'on appelait mon obstination, taxée d'imprudente et même d'insensée. Personne alors ne pouvait se faire à l'idée qu'un seul homme osât résister à la volonté de celui devant qui tout pliait, potentats et nations. «Voulez-vous, m'écrivait-on, être plus puissant que l'empereur?» Ma tête se monta, j'eus peur à mon tour. Dans mes insomnies, dans mes rêves, je me croyais environné de sbires, et il me semblait que je voyais s'ouvrir devant moi, au sein de la patrie du Dante, les portes de son inexorable enfer. Le spectre de la tyrannie s'offrait à mon imagination troublée sous des traits plus effrayans qu'à l'époque même de la tyrannie plus sanglante de Robespierre, qui m'avait désigné au bourreau. Ici je redoutais moins l'échafaud que les oubliettes. Je ne savais que trop, hélas! à quel homme j'avais affaire. Ma tête s'échauffant de plus en plus, j'en reviens à la première idée qui s'était présentée à mon esprit; je prends la résolution désespérée de m'embarquer pour les États-Unis, refuge des amans malheureux de la liberté. Sûr de Dubois[8], directeur de police du Grand Duché, qui m'était redevable de sa place, je me fais remettre des passe-ports en blanc, puis je cours à Livourne, où je frête un navire, disant partout que je vais par mer voir Naples, pour de là revenir à Rome. Je monte à bord; je mets à la voile, décidé à passer le détroit et à cingler vers l'Atlantique. Mais, grand Dieu! à quel atroce supplice fut aussitôt en proie ma complexion frêle et irritable! Le mal de mer me déchirait la poitrine et me tordait les entrailles. Vaincu par les souffrances, je commençais à regretter de n'avoir eu aucun égard aux représentations de mes amis et de ma famille, dont j'allais peut-être compromettre l'avenir. Pourtant je luttais encore; je me roidis tant que je pus à l'idée de fléchir devant le dominateur. Mais j'avais perdu connaissance, et j'allais expirer quand on me remit à terre. Accablé par une si rude épreuve, je déclinai les offres d'un loyal capitaine de navire anglais, qui ambitionnait de me transporter dans son île, à bord d'un bâtiment commode et excellent voilier, me promettant des soins et même des antidotes contre le mal de mer. Il n'y eut pas moyen d'y souscrire. J'étais résolu de tout endurer plutôt que de me confier encore à un élément incompatible avec mon existence. Cette cruelle épreuve avait d'ailleurs changé mes idées; je ne voyais plus les objets sous les mêmes points de vue. Insensiblement j'admis la possibilité d'en venir à une espèce de transaction avec l'empereur, dont le courroux me poursuivait jusque sur le rivage de la mer de Toscane. J'y errai quelque temps encore, afin de mûrir mon plan et d'attendre plus d'opportunité pour son exécution. Enfin, mes idées une fois fixées, mes batteries dressées, je revins à Florence. Là, j'écrivis à Élisa, toute disposée à me complaire; je lui envoyai pour l'empereur une lettre où, sans adulation ni bassesse, j'avouai que je me repentais de lui avoir déplu; mais qu'ayant à redouter de tomber sans défense victime de la méchanceté de mes ennemis, j'avais cru pouvoir me refuser, peut-être à tort, de me dessaisir de papiers qui formaient ma seule garantie. Qu'en y réfléchissant, et tout navré de m'être attiré son déplaisir, je m'étais rangé sous la protection d'une princesse qui, par les liens du sang et la bonté de son cœur, était digne de le représenter en Toscane; que je lui remettais tous mes intérêts, et que je suppliai Sa Majesté de m'accorder, sous les auspices de la grande-duchesse, en échange des papiers dont j'étais décidé à me dessaisir pour complaire à sa volonté, un titre quelconque d'irresponsabilité pour toutes les mesures et tous les actes que j'avais pu faire exécuter par ses ordres pendant la durée de mes deux ministères; qu'un tel gage, nécessaire à ma sûreté et à ma tranquillité, serait pour moi comme une égide sacrée qui me garantirait des atteintes de l'envie et des traits de la malveillance; que j'avais déjà plus d'une raison de croire que par égard pour mon dévouement et pour mes services, Sa Majesté daignerait m'ouvrir la voie qui restait à sa bonté et à sa justice, en me permettant de me retirer à Aix, chef-lieu de ma sénatorerie, et d'y résider jusqu'à nouvel ordre au sein de ma famille.
Cette lettre, envoyée par estafette à la grande duchesse, eut un plein et entier effet. Eliza y mit du zèle. Le retour du courrier m'annonça que le prince de Neufchâtel, vice-connétable, était chargé, par ordre exprès de l'empereur, de me délivrer un reçu motivé en échange de la correspondance et des ordres que m'avait adressé l'empereur dans l'exercice de mes fonctions, et que je pouvais en toute assurance me retirer au chef-lieu de ma sénatorerie.
Ainsi s'opéra, par l'intermédiaire de la grande-duchesse, non un rapprochement entre moi et l'empereur, mais une espèce de transaction que j'aurais regardée comme impraticable trois semaines auparavant. J'en étais encore moins redevable aux besoins de mon cœur, ou à une soumission sincère, qu'aux atteintes du mal de mer dont il ne m'avait pas été donné de pouvoir supporter les tourmens.
Réuni à ma famille, je pus enfin goûter à Aix le calme si nécessaire au délabrement de mes forces et à l'état de mon esprit irrité sans être abattu. Ce n'était pas sans un combat intérieur très-pénible que j'avais ainsi plié devant la violence du dominateur. Si je m'étais décidé à fléchir, c'était en capitulant; mais, pour quiconque sent sa dignité d'homme et n'aspire qu'à vivre sous un gouvernement raisonnable, de pareils sacrifices ne s'obtiennent pas sans efforts. Il était pour moi bien d'autres motifs d'amertume et d'alarmes dans la marche occulte et accélérée d'un pouvoir qui allait se dévorer lui-même, et dont les ressorts m'étaient tellement connus qu'ils ne pouvaient plus se dérober à la prévoyance de mes calculs.
Quoique je dusse me croire condamné pour un assez long terme à rester dans une nullité parfaite et à l'écart, ce rôle, qui m'eût conduit à l'apathie et à l'indifférence, ne pouvait convenir à un esprit rompu aux habitudes et à l'exercice des grandes affaires. Ce que d'autres ne voyaient pas, je l'apercevais. Des fades et mensongères colonnes du Moniteur, s'échappaient autant de traits de lumière qui frappaient mes regards; la cause de l'événement du jour m'était dévoilée par l'annonce de son résultat; la vérité pour moi était presque toujours suppléée par l'affectation des réticences; et enfin les élucubrations du chef de l'État me décelaient tour à tour les joies et les tourmens de son ambition. J'entrevoyais jusqu'aux actions les plus secrètes, jusqu'aux serviles empressemens de ses familiers les plus intimes, de ses agens les plus éprouvés.
Toutefois, les particularités me manquaient; j'étais trop loin du lieu de la scène. Comment deviner, par exemple, les incidens brusques, les circonstances imprévues qui survenaient hors du cours ordinaire des choses? Presque toujours on en éprouvait quelque commotion ou quelque orage dans l'intérieur du palais. S'il en transpirait des traits épars, décousus, ils n'arrivaient guère au fond des provinces qu'altérés ou défigurés par l'ignorance ou la passion.
L'habitude invétérée de tout savoir me poursuivait; j'y succombai davantage dans l'ennui d'un exil doux, mais monotone. A l'aide d'amis sûrs et de trois émissaires fidèles, je montai ma correspondance secrète, fortifiée par des bulletins réguliers, qui, venus de plusieurs côtés différens, pouvaient être contrôlés l'un par l'autre; en un mot, j'eus à Aix ma contre-police. Cet adoucissement, d'abord hebdomadaire, se répéta, depuis, plus d'une fois la semaine, et je fus tenu au courant d'une manière plus piquante que je ne l'avais été à Paris même. Tels furent les charmes de ma retraite. Là, dans le calme de la réflexion, mes bulletins de Paris venaient aiguillonner mes méditations politiques. Ô vous, courageuse, spirituelle et constante V.......! vous qui teniez presque tous les fils de ce réseau d'informations et de vérités; vous qui, douée d'une sagacité parfaite, d'une raison supérieure; qui, toujours active, imperturbable, restâtes fidèle, dans toutes les crises, à la reconnaissance et à l'amitié, recevez ici le tribut d'hommage et de tendresse que mon cœur sent le besoin de vous renouveler jusqu'à mon dernier soupir. Vous n'étiez pas la seule occupée, dans l'intérêt de tous, à tisser la trame patriotique préparée depuis un an pour la chance probable d'une catastrophe[9]. L'aimable et profonde D....., la gracieuse et belle R......, secondaient votre zèle pur. Vous aviez aussi vos chevaliers du mystère, enrôlés sous la bannière des grâces et des vertus occultes. Il faut le dire: au milieu de la décomposition sociale, soit pendant la terreur, soit sous les deux oppressions directoriales et impériales, qui avons-nous vu se dévouer avec un rare désintéressement? Quelques femmes. Que dis-je? un très-grand nombre de femmes restées généreuses, à l'abri de cette contagion de vénalité et de bassesse qui dégrade l'homme et abâtardit les nations.
Hélas! nous arrivions alors, après bien des traverses, aux confins de ce terme fatal où comme nation nous pouvions avoir tout à déplorer et tout à craindre; nous touchions à cet avenir effrayant, parce qu'il était prochain, où tout pouvait être compromis et remis en question: nos fortunes, notre honneur, notre repos. Nous en avions été redevables, il est vrai, au grand homme; mais cet homme extraordinaire s'obstinait, en dépit des leçons de tous les siècles, à vouloir exercer un pouvoir sans contre-poids et sans contrôle. Dévoré d'une rage de domination et de conquêtes, parvenu aux sommités de la puissance humaine, il ne lui était plus donné de s'arrêter.
Grâce à mes correspondances et à mes informations, je le suivais pas à pas dans ses actes publics comme dans ses actions privées. Si je ne le perdais pas de vue, c'est que tout l'Empire c'était lui; c'est que toute notre force, toute notre fortune résidaient dans sa fortune et dans sa force, connexion effrayante sans doute, parce qu'elle mettait à la merci d'un seul homme non-seulement une nation, mais cent nations différentes.
Arrivé à son apogée, Napoléon n'y fit pas même une halte; ce fut pendant les deux années que je passai en dehors des affaires que le principe de son déclin, d'abord inaperçu, se décela. Aussi dois-je en marquer ici les effets rapides, moins par une vaine curiosité que pour l'utilité de l'histoire. Ce sera d'ailleurs par cette transition toute naturelle que j'arriverai sans lacunes à ma réapparition[10] sur la scène du monde et au remaniement des affaires de l'État.