Touchée vraisemblablement de ma candeur[7], la commission impériale se contenta de quelques papiers insignifians que je voulus bien lui remettre; enfin, après les politesses d'usage, Berthier, Réal et Dubois remontèrent en voiture, et reprirent la route de Paris.

A nuit close, sortant par la petite porte de mon parc, je montai dans le cabriolet de mon homme d'affaires, et accompagné d'un ami, je filai rapidement vers la capitale, où je vins descendre incognito dans mon hôtel de la rue du Bac. Là, j'appris, deux heures après (car tous mes fils étaient tendus), que l'empereur, sur le rapport de ce qui s'était passé à Ferrières, était entré dans une colère violente; qu'après avoir éclaté en menaces contre moi, il s'était écrié que j'avais joué ses commissaires, que c'étaient des imbécilles, et que Berthier en affaires d'état n'était qu'une femme qui s'était laissé mystifier par l'homme le plus rusé de tout l'Empire.

Le lendemain à neuf heures du matin, toute réflexion faite, je cours à Saint-Cloud; là, je me présente au grand-maréchal du palais; «Me voilà, dis-je à Duroc; j'ai le plus grand intérêt de voir l'empereur sans retard, et de lui prouver que je suis loin de mériter ses amères défiances et ses injustes soupçons. Dites-lui, je vous prie, que j'attends dans votre cabinet qu'il daigne m'accorder quelques minutes d'audience—J'y vais, répond Duroc; je suis fort aise que vous mettiez de l'eau dans votre vin.» Telles furent ses propres paroles; elles cadraient avec l'idée que je désirais lui donner de ma démarche. Duroc, de retour, me prend la main, me conduit, et me laisse dans le cabinet de l'empereur. A la vue, au maintien de Napoléon, je devine sa pensée. Lui, sans me laisser le temps de proférer une parole, me caresse, me flatte, et va jusqu'à me témoigner une sorte de repentir de ses emportemens à mon égard; puis, avec un accent qui semblait dire qu'il m'offrait de lui-même un gage de réconciliation, il finit par me demander, par exiger sa correspondance. «Sire, lui dis-je d'un ton ferme, je l'ai brûlée.—Cela n'est pas vrai; je la veux, répond-il avec contraction et colère.—Elle est en cendres.—Retirez-vous. (Mots prononcés avec un mouvement de tête et un regard foudroyant.)—Mais, sire.—Sortez; vous dis-je! (Paroles accentuées de manière à me dissuader de rester.) Je tenais tout prêt à la main un mémoire court, mais fort de choses, et en sortant je le déposai sur une table, mouvement que j'accompagnai d'un salut respectueux. L'empereur, tout bouillant de colère, saisit le papier et le déchire.

Duroc, que j'allai revoir aussitôt, n'apercevant en moi ni trouble, ni émotion, me croit rentré en grâce. «Vous l'avez échappé belle, me dit-il; j'ai détourné avant-hier l'empereur de vous faire arrêter.—Vous lui avez épargné une grande folie, un acte pour le moins impolitique et qui eût servi de texte à la malignité. L'empereur eût par là jeté l'alarme parmi les hommes les plus dévoués aux intérêts de son gouvernement.» Je vis, à l'air de Duroc, que telle était aussi son opinion, et lui prenant la main, je lui dis: «Ne vous rebutez pas, Duroc, l'empereur a besoin de vos sages conseils.»

Je sortis de Saint-Cloud, un peu rassuré par cette demi-confidence du grand-maréchal, dont j'étais redevable à une méprise, et je rentrai tout réfléchissant à mon hôtel.

J'allais repartir pour Ferrières, après avoir vaqué à quelques affaires urgentes, lorsqu'on m'annonça le prince de Neufchâtel. «L'empereur est furieux, me dit-il; jamais je ne l'ai vu si emporté; il s'est mis dans la tête que vous nous avez joué; que vous avez poussé la hardiesse jusqu'à lui soutenir en face que vous aviez brûlé ses lettres, et cela pour vous dispenser de les rendre; il prétend que c'est un crime d'état punissable de vous obstiner à les garder.—Ce soupçon est encore le plus injurieux de tous, dis-je à Berthier. La correspondance de l'empereur serait au contraire ma seule garantie, et si je l'avais je ne la livrerais pas». Berthier me conjure avec instance de céder; et sur mon silence, il finit par des menaces au nom de l'empereur. «Allez, lui dis-je; rapportez-lui que je suis habitué, depuis vingt-cinq ans, à dormir la tête sur l'échafaud; que je connais les effets de sa puissance, mais que je ne la redoute pas: dites-lui que s'il veut faire de moi un Straford, il en est le maître.» Nous nous séparâmes; moi plus que jamais résolu de tenir ferme, et de garder soigneusement les preuves irrécusables que tout ce qui s'était fait de violent et d'inique dans l'exercice de mes fonctions ministérielles m'avait été impérieusement prescrit par les ordres émanés du cabinet, et revêtus du seing de l'empereur.

Aussi n'était-ce pas les effets d'une disgrâce publique que je redoutais, mais bien des embûches tendues dans les ténèbres. Décidé par mes propres méditations, de même que par les instances de mes amis et de tout ce que j'avais de plus cher, je me jetai dans une chaise de poste, n'emmenant avec moi que mon fils aîné, accompagné de son gouverneur; puis je me dirigeai vers Lyon; là je trouvai mon ancien secrétaire, Maillocheau, commissaire général de police, qui m'était redevable de sa place; j'obtins de lui tous les papiers dont je pouvais avoir besoin, et je traversai rapidement une grande partie de la France. De là, passant avec la même rapidité en Italie, j'arrivai à Florence avec un plan fortement conçu, qui devait me mettre à l'abri du ressentiment de l'empereur. Mais tel était mon état d'irritabilité, et l'excès des fatigues dont m'avait accablé un voyage si rapide et si long, qu'il me fallut donner deux jours au repos, avant d'être en état de pourvoir à ma sûreté.

Ce n'était pas sans intention, et je m'en expliquerai tout-à-l'heure, que j'étais venu me réfugier sur cette terre classique, ménagée dans tous les temps par les dieux et les hommes. La belle et libre Toscane, tombée d'abord sous la domination des Médicis, puis sous le sceptre de la maison d'Autriche, princes qui la régirent en pères plutôt qu'en rois, se trouvait alors engloutie dans le gouffre de l'Empire français. Je glisse sur sa cession dérisoire, faite par Napoléon à l'infant de Parme sous le titre de roi d'Étrurie, cession révoquée presqu'aussitôt que conclue. La Toscane était réservée à d'autres destinées. Depuis 1807, Élisa, sœur de Napoléon, y régnait sous le titre de grande-duchesse. Et c'était moi; ô vicissitudes incohérentes et bizarres! c'était moi qui venais me ranger sous la protection de cette même femme que je n'aimais pas; qui, fortifiant jadis la coterie Fontanes et Molé, avait concouru à ma première disgrâce; de cette femme dont j'aurai à dire ici plus de bien que de mal pour être juste, car j'ai l'habitude de parler et d'écrire avec les souvenirs de l'époque, mais sans passion ni ressentiment. Telle doit être en effet la maxime de l'homme d'état; le passé ne devrait jamais être à ses yeux que de l'histoire: tout est renfermé dans le présent.

Quand il est d'ailleurs question de femmes soumises à l'empire de passions fortes, tout est facile à expliquer. A ma rentrée au ministère, j'avais eu l'occasion de me concilier Élisa; j'avais mis successivement à l'abri deux hommes, Hin.... et Les......, qui lui tenaient essentiellement à cœur, et qui, à très-peu d'intervalle, étaient devenus nécessaires à ses penchans d'une très vive exigeance. L'un, comme traitant, était poursuivi avec acharnement par l'empereur; l'autre, plus obscur, s'était abîmé dans une affaire criante. Ce ne fut pas sans peine que je finis par tout assoupir.

En outre, j'avais en 1805 décidé Napoléon à conférer à sa sœur la souveraineté de Lucques et de Piombino; or, j'étais presque sûr de trouver le cœur d'Élisa encore ouvert à la reconnaissance: je n'avais pas hésité de m'en assurer par moi-même le jour où, dans ma dernière audience de l'empereur, ma disgrâce s'était aggravée. M'étant présenté chez la grande-duchesse, alors à Paris pour les fêtes du mariage, je lui avais demandé, sans m'ouvrir à elle entièrement sur les épines de ma position, des lettres pour son grand-duché, où je lui dis que j'allais passer pour me rendre à Rome. Élisa y mit une grâce infime, me recommandant avec chaleur, et me désignant même dans ses lettres par l'aimable épithète de l'ami commun. Ceci s'explique. J'avais en Toscane des amis que j'y avais fait gîter avec lucre, et la grande-duchesse leur donnait toute latitude pour me servir. Telle était la sûreté de leur caractère, que je pus, sans inconvénient, leur faire connaître tout ce que ma position avait de pénible.