Cette nomination n'était qu'un voile honorable tissu par sa politique, pour couvrir et mitiger aux yeux du public ma disgrâce, dont ses familiers seuls avaient le secret. Je ne pouvais m'y méprendre; le choix seul de mon successeur était un indice effrayant. Dans chaque salon, dans chaque famille, dans tout Paris enfin, on frémissait de voir la police générale de l'Empire confondue désormais avec la police militaire du chef de l'État, et de plus livrée au dévouement fanatique d'un homme qui s'honorait d'être l'exécuteur des ordres occultes de son maître. Son nom seul excitait partout la défiance et une sorte de stupeur, dont le sentiment était peut-être exagéré.

Je ne voyais déjà plus qu'avec d'extrêmes précautions, mes amis intimes, mes agens particuliers. J'eus bientôt la confirmation de tout ce que j'avais pressenti. Pendant plusieurs jours, l'appartement de ma femme ne désemplit pas de visites marquantes, qu'on avait soin de masquer sous l'apparence de félicitations, au sujet du décret impérial qui m'élevait au gouvernement général de Rome. Je reçus les épanchemens d'une foule de hauts personnages, qui, en m'exprimant leurs regrets, m'avouèrent que ma retraite emportait la désapprobation des hommes les plus recommandables dans toutes les opinions et dans tous les rangs de la société. «Nous ne savons même pas trop, me dirent-ils, si les regrets du faubourg Saint-Germain ne sont pas pour le moins aussi vifs que ceux qui éclatent chez cette foule de personnes notables à qui les intérêts de la révolution tiennent à cœur». De pareils témoignages, vis-à-vis d'un ministre disgracié, n'étaient ni suspects ni douteux.

Par position et par convenance, il me fallut, pendant plusieurs jours, dévorer l'ennui de servir de mentor à Savary dans le début de son noviciat ministériel. On sent bien que je ne poussai pas la bonhomie jusqu' à l'initier dans les hauts mystères de la police politique; je me gardai bien de lui en donner la clef, qui pouvait un jour contribuer à notre salut commun. Je ne l'initiai pas davantage dans l'art assez difficile de coordonner le bulletin secret dont le ministre seul doit se réserver la pensée et souvent même la rédaction. Le triste savoir-faire de Savary dans ce genre m'était connu; jadis je m'étais procuré, sans qu'il s'en doutât, copie de ses bulletins de contre-police: quelles turpitudes! A vrai dire, impatienté de ses perpétuelles interrogations et de sa lourde suffisance, je m'amusai à lui conter des sornettes[2].

En revanche, j'eus l'air de le mettre au fait des formes, des usages et des traditions du ministère; je lui vantai surtout les vues profondes des trois Conseillers d'état, qui, sous sa direction, allaient travailler comme quatre à exploiter la police administrative en se partageant la France. Il en était tout ébahi. Je lui présentai et lui recommandai de tout cœur les principaux agens et employés que j'avais eu sous mes ordres; il n'accueillit que le caissier, personnage rond, et le petit inquisiteur Desmarets, dont je m'étais défié. Cet homme, doué d'un certain tact, s'était courbé vers le soleil levant par instinct. Ce fut pour Savary une vraie cheville ouvrière. Rien de risible comme de voir ce ministre soldatesque donner ses audiences, épelant la liste des solliciteurs, confectionnée par les huissiers de la chambre, avec les notes de Desmarets en regard; c'était le guide-âne pour les accueils ou pour les refus, presque toujours accompagnés de juremens ou d'invectives. Je n'avais pas manqué de lui dire que c'était pour avoir été trop bon que j'avais indisposé l'empereur; et que, pour mieux veiller sur ses jours si précieux, il devait se montrer récalcitrant.

Bouffi d'une morgue insolente[3], il affecta, dès les premiers jours, d'imiter son maître dans ses fréquentes incartades, dans ses phrases coupées et incohérentes. Il n'apercevait d'utile, dans toute la police, que les rapports secrets, l'espionnage et la caisse. J'eus le bonheur de le contempler dans ses soubresauts, et s'épanouissant le jour que je lui fis l'agréable supputation de tous les budgets qui venaient se perdre dans la caisse privée: elle lui parut une nouvelle lampe merveilleuse.

Je grillais d'être débarrassé de cette pédagogie ministérielle; mais, d'un autre côté, je cherchais des prétextes, afin de prolonger mon séjour à Paris. J'y faisais ostensiblement mes préparatifs de départ pour Rome, comme si je n'eusse pas douté un instant d'aller m'y installer. Toute ma maison fut montée sur le pied d'un gouvernement général, et jusqu'à mes équipages portèrent en grosses lettres l'inscription: Équipages du gouverneur général de Rome. Instruit que toutes mes démarches étaient épiées, je mettais beaucoup de soins dans de petites choses.

Enfin, ne recevant ni décision ni instructions, je chargeai Berthier de demander à l'empereur mon audience de congé. J'en reçus pour toute réponse que l'empereur n'avait point encore assigné le jour de mon audience, et qu'il serait convenable, à cause des caquetages publics, que j'allasse dans ma terre attendre les instructions qui me seraient adressées incessamment. Je me rendis à mon château de Ferrières[4], non sans me permettre la petite malice de faire insérer dans les journaux de Paris, par voie détournée, que je partais pour mon gouvernement[5].

Dans mon dernier entretien avec Berthier, il ne m'avait pas été difficile de pénétrer les dispositions de l'empereur à mon égard; j'avais entrevu combien il était contrarié de voir l'opinion publique se prononcer contre mon renvoi, et se déclarer contre mon successeur. On n'apercevait plus dans le ministère de la police qu'une gendarmerie et une prévôté. Tous ces indices me confirmèrent dans l'idée que je me déroberais difficilement aux conséquences d'une disgrâce réelle.

En effet, à peine étais-je à Ferrières, qu'un parent de ma femme, laissé à Paris aux aguets, arrive en toute hâte à minuit, m'apportant l'avis que le lendemain je serais arrêté ou gardé à vue, et qu'on saisirait mes papiers. Quoiqu'exagérée dans ces circonstances, l'information était positive; elle me venait d'un homme attaché au cabinet de l'empereur, et attiré dans mes intérêts depuis long-temps. Je me mis à l'instant même à la besogne, enfouissant dans une cache tous mes papiers importans. L'opération faite, j'attendis d'un air stoïque tout ce qui pourrait m'advenir. A huit heures, J......, mon émissaire de confiance, m'arrive à franc étrier, porteur d'un billet de Mme de V......, en écriture contrefaite, m'annonçant de son côté que Savary vient d'informer l'empereur que j'ai emporté à Ferrières sa correspondance secrète et ses ordres confidentiels. Je vis d'un coup-d'œil de qui Mme de V....... tenait son information; elle confirmait le premier avis; mais il ne s'agissait plus que de papiers. Quoique rassuré sur toute atteinte portée à la liberté de ma personne, je crus voir entrer le sbire en chef avec ses archers, quand mes gens vinrent m'avertir qu'un équipage, accompagné d'hommes à cheval, pénétrait dans la cour du château. Mais Napoléon, retenu par une sorte de pudeur, m'avait épargné tout contact avec son ministre de la police. Je ne vis entrer que Berthier, suivi des Conseillers d'état Réal et Dubois.

A leur embarras, je m'aperçus que je leur imposais encore, et que leur mission était conditionnelle. En effet, Berthier, prenant la parole, me dit d'un air contraint qu'il venait par ordre de l'empereur me demander sa correspondance; qu'il l'exigeait impérieusement; et que, dans le cas d'un refus, il était enjoint au préfet de police Dubois, présent, de m'arrêter et de mettre les scellés sur mes papiers. Réal, prenant le ton persuasif, et me parlant avec plus d'onction, comme à un ancien ami, me pressa presque les larmes aux yeux de déférer aux volontés de l'empereur. «Moi, lui dis-je sans aucun trouble, moi résister aux ordres de l'empereur, y songez-vous? moi qui ai toujours servi l'empereur avec tant de zèle, quoiqu'il m'ait souvent blessé par d'injustes défiances, alors même que je le servais le mieux! Venez dans mon cabinet; venez partout, messieurs; je vais vous remettre toutes mes clefs; je vais vous livrer moi-même tous mes papiers. Il est heureux pour moi que l'empereur me mette à une épreuve inattendue, et dont il est impossible que je ne sorte pas avec avantage. L'examen rigoureux de tous mes papiers et de ma correspondance mettra l'empereur à portée de se convaincre de l'injustice des soupçons que la malveillance de mes ennemis a pu seule lui inspirer contre le plus dévoué de ses serviteurs et le plus fidèle de ses ministres.» Le calme et la fermeté que je mis à débiter cette courte harangue, ayant fait de l'effet, je continuais en ces termes: «Quant à la correspondance privée de l'empereur avec moi pendant l'exercice de mes fonctions, comme elle était de nature à rester à jamais secrète, je l'ai brûlée en partie en résignant mon porte-feuille, ne voulant pas exposer des papiers d'une telle importance aux chances d'aucune investigation indiscrète. Du reste, messieurs, à cela près, vous trouverez encore quelques-uns des papiers que réclame l'empereur; ils sont, je crois, dans deux cartons fermés et étiquetés; il vous sera facile de les reconnaître, et de ne pas les confondre avec mes papiers personnels, que je livre avec la même confiance à votre examen scrutateur. Encore une fois, je ne crains rien, et n'ai rien à craindre d'une pareille épreuve.» Les commissaires se confondirent en protestations et en excuses. Ils en vinrent à la visite des papiers, ou plutôt je la fis moi-même en présence de Dubois. Je dois rendre ici justice à Dubois: quoique mon ennemi personnel, et plus particulièrement chargé de l'exécution des ordres de l'empereur, il se conduisit avec autant de réserve que de décence, soit qu'il eût déjà le pressentiment que sa disgrâce suivrait bientôt la mienne[6], soit qu'il jugeât prudent de ne pas choquer un ministre qui, deux fois renversé, pouvait remonter sur le pinacle.