Qu'on sache donc à présent que les considérations politiques n'entraient pour rien dans la tentative de mon arrestation. S. A. R. Monsieur alla même jusqu'à faire dire à des membres influens de la seconde Chambre, que c'était contre son aveu qu'on avait tenté de m'arrêter, et qu'elle répondait de la sûreté de ma personne.

Cette tentative n'était que le résultat d'une connivence intéressée entre Savary, Bourienne, et B....; quel que fût l'événement du 20 mars, ce triumvirat, ou plutôt les trois membres de ce tripot, voulaient s'assurer l'exploitation des jeux, et ils étaient convaincus qu'il fallait me sacrifier pour que leur cupide ambition pût acquérir une sorte de garantie et d'affermissement.

Une fois dans leurs mains, qu'auraient-ils fait de moi? On a dit qu'ils devaient me transférer à Lille; non, ce n'était point à Lille, je l'ai su depuis, c'était au château de Saumur; et là, je le demande encore, quoi sort me réservaient-ils? Si j'en crois des révélations que fit éclore mon retour au pouvoir, l'un de mes ennemis, car tous les trois n'étaient point capables d'un crime, voulait m'y faire poignarder, et l'on aurait ensuite imputé ma mort aux royalistes, qui en auraient subi tout l'odieux.

Telle était ma position singulière, qu'il me fallut le départ de Louis xviii et l'arrivée de Napoléon pour me rendre une entière liberté. Instruit, l'un des premiers, que les Tuileries étaient vacantes, j'appris en même temps que Lavalette avait envoyé un courrier à Fontainebleau, où Napoléon venait d'arriver, pour l'informer du départ du roi. Madame Ham...., qui avait tant intrigué dans ce bouleversement, fut contrariée de cette avance qu'on prenait sur elle, et dépêchant elle-même un courrier en toute hâte pour gagner l'autre de vitesse, se donna ainsi le mérite du premier avis.

Porté par les soldats et par quelques flots de peuple, Napoléon reprit possession des Tuileries, au milieu des siens, qui firent éclater une joie bruyante. Je ne me trouvais point parmi les autres dignitaires de l'État, avec lesquels il s'entretint tout d'abord de la situation des affaires. Napoléon m'envoya chercher: «On a donc voulut vous enlever; me dit-il en l'abordant, pour vous empêcher d'être utile à votre pays? eh bien, je vous offre l'occasion de lui rendre de nouveaux services; le moment est difficile, mais votre courage ainsi que le mien sont supérieurs à la crise; acceptez encore une fois le ministère de la police.» Je lui représentai que le porte-feuille des affaires étrangères serait plus que tout autre l'objet de mon ambition, dans la persuasion où j'étais de pouvoir là, mieux qu'ailleurs, rendre service à ma patrie. «Non, me dit-il, chargez-vous de la police, vous avez appris à juger sainement l'esprit public; à deviner, à préparer, à diriger les événemens; vous connaissez la tactique, les ressources, les prétentions des partis: la police est votre fait.» Il n'y eut pas moyen de reculer. Je lui fis connaître dans toute leur étendue le danger de la situation des choses. Comme s'il eût voulu me faire entrer plus avant dans ses intérêts, il me donna l'assurance que l'Autriche et l'Angleterre, afin de balancer la prépondérance de la Russie, approuvaient secrètement son évasion et sa rentrée en France; sans y ajouter beaucoup de foi, j'acceptai le ministère.

Dès le lendemain, j'appris par Regnault qui m'était dévoué, que Bonaparte, toujours soupçonneux et défiant à mon égard, aurait voulu ne point me voir mettre un pied dans le gouvernement; mais qu'il avait cédé aux instances de Bassano, de Caulaincourt, de Regnault lui-même, et de ses principaux affidés, qui, en lui exposant leurs engagemens avec moi, lui firent sentir combien il lui importait de se fortifier de ma popularité et de l'adhésion du parti dont je disposais.

Cambacérès, qui pressentait l'issue fatale de ce nouvel intermède, n'accepta qu'auprès beaucoup d'hésitation le ministère de la justice. Le porte-feuille de la guerre fut donné à Davoust, encore plus attaché à sa fortune qu'à Napoléon. Caulaincourt, persuadé qu'on ne pourrait rétablir aucune relation avec les puissances, refusa d'abord les affaires étrangères; Napoléon les offrit à Molé qui n'en voulut point et refusa de même l'intérieur. Trop dévoué à l'empereur pour le laisser sans ministre, Caulaincourt accepta enfin. De chute en chute l'intérieur tomba dans les mains de Carnot, choix considéré comme une garantie nationale. La marine fut rendue au cynique et brutal Decrès, et la secrétairerie d'état à Bassano, connu pour penser avec les idées de Napoléon et ne voir qu'avec ses yeux. Par déférence pour l'opinion publique on éconduisit Savary; toutefois, Moncey ayant refusé la gendarmerie, on la lui donna; au moins là était-il à sa place. Champagny et Montalivet, qu'on avait vus sur le pinacle revêtus des plus hauts emplois, quand Napoléon, presque maître du monde, ne marchait point encore sur un terrain mouvant, furent se caser modestement, l'un à l'intendance des bâtimens, l'autre à celle de la liste civile. Bertrand, également aimable, insinuant et dévoué, remplaçait Duroc dans les fonctions de grand-maréchal du palais. Napoléon replaça près de sa personne presque tous les chambellans, écuyers, maîtres de cérémonies qui l'entouraient avant son abdication. Peu corrigé de sa passion malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois, il lui en fallait à tout prix; il se serait cru au milieu de la république, s'il n'eût pas été environné de l'ancienne noblesse.

Et pourtant ceux qui lui avaient tendu la main pour franchir la Méditerranée, prétendaient qu'il avait songé autant à rétablir la république ou le consulat que l'Empire; mais je savais à quoi m'en tenir; je savais combien j'avais eu besoin d'insister auprès de ses adhérens, pour qu'ils le contraignissent à abandonner son système oppressif et à fournir des gages aux libertés de la nation. Ses décrets de Lyon n'avaient pas été volontaires; il y avait pris l'engagement de donner une constitution nationale à la France. «Je reviens, avait-il dit, pour protéger et défendre les intérêts que notre révolution a fait naître. Je veux vous donner une constitution inviolable, et qu'elle soit l'ouvrage du peuple et de moi.» Par ses décrets de Lyon, il avait renversé la Chambre des pairs d'un seul coup et aboli la noblesse féodale. C'était aussi de Lyon que, dans l'espoir de prévenir le ressentiment des puissances, il avait chargé son frère Joseph, alors en Suisse, de leur faire connaître, par l'intermédiaire de leur ministre près la Confédération helvétique, qu'il était dans l'intention positive de ne plus troubler le repos de l'Europe et de maintenir loyalement le traité de Paris.

Cette disposition forcée de sa part, la défiance qu'il trouva dans l'intérieur sur la franchise de ses arrière-pensées, et, je puis le dire, mon attitude répressive, arrêtèrent l'élan de cet homme prêt à embraser de nouveau l'Europe. En effet, la nuit même de son arrivée aux Tuileries, il mit en délibération s'il ne rallumerait pas tous les brandons de la guerre par l'invasion de la Belgique. Mais un sentiment de répulsion s'étant manifesté dans ceux qui l'environnaient, il lui fallut abandonner ce projet; il fléchit sous la main de la nécessité, quoiqu'il fût armé encore une fois de son pouvoir militaire. D'ailleurs, depuis les décrets de Lyon, ce pouvoir avait changé de nature.

Par décret du 24 mars, supprimant la censure et la direction de la librairie, il compléta ce qu'on était convenu d'appeler la restauration impériale. La liberté de la presse, parmi nous si agitatrice, et qui n'en est pas moins la mère de toutes les libertés, venait d'être reconquise; je n'y avais pas peu contribué, en présence même de son plus grand ennemi. Napoléon m'objecta que les royalistes, d'une part, allaient en user pour servir la cause des Bourbons, et les jacobins, de l'autre, pour rendre suspects ses sentimens et ses projets. «Sire, lui dis-je, il faut aux Français des victoires, ou les alimens de la liberté.» J'insistai aussi pour que ses décrets ne continssent plus d'autres qualifications que celle d'empereur des Français, l'amenant ainsi à supprimer les et coetera remarqués avec inquiétude dans ses proclamations et ses décrets de Lyon.